Faire face à la dépendance

Publié le par Bernard Spitz

 

Par Bernard Spitz, Le Monde du 23 10 09...


Certaines crises prennent la société au dépourvu. Si un renversement des années de croissance financière était prévisible, ses modalités, le moment de l'effondrement et ses causes précises l'étaient moins. D'autres transformations, elles, sont annoncées et inéluctables. Projetée à trente ans, la démographie est une science exacte. Nous connaissons l'évolution de la pyramide des âges et ses conséquences : la nécessité de repenser le financement et la nature même du système de retraites ; les charges sur notre système de santé ; l'obligation de concevoir avec lucidité nos devoirs envers nos aînés en fin de vie.

Chacun d'entre nous a pour perspective un espoir de vie plus long qu'il ne l'a jamais été. Nombre d'entre nous connaîtront aussi, au cours de leurs dernières années, une situation de dépendance physique ou mentale telle qu'une assistance extérieure leur sera nécessaire. Voudrions-nous l'oublier qu'autour de nous la complexité croissante des situations familiales viendrait nous le rappeler. Car en même temps que le nombre de personnes dépendantes est appelé à augmenter (de 50 % d'ici à 2040, pour atteindre 1,5 million de personnes), les liens et les solidarités intergénérationnels se distendent, abolissant beaucoup des réseaux de soutien traditionnels.

Pis encore, nous sommes loin d'avoir réparé la fracture qui réserve, dans la société française, l'essentiel des privilèges - sécurité de l'emploi, du salaire ; perspectives de carrière et d'avancement social - à une tranche étroite d'adultes âgés de 25 à 50 ans, voire 55 ans. A coups de stages non payés et de CDD, nous avons fait des jeunes la variable d'ajustement d'un système dont le déficit de fluidité affecte la créativité même de notre nation. Arrivés sur le marché du travail pendant et juste après les "trente glorieuses", les baby-boomers ne ménagent guère d'ouvertures aux générations qui les suivent, et pèsent de plus en plus sur les choix politiques. Ils font par ailleurs tomber le couperet - retraites, préretraites, restructurations - sur les "seniors", à qui la médecine et les évolutions des modes de vie ont pourtant accordé une forme physique impensable pour la génération de leurs parents.


Nation divisée

Ce gâchis économique, qui fait reposer l'essentiel de la productivité du pays sur une minorité, l'est encore plus au niveau social. Comment espérer préserver un sentiment de solidarité entre des générations dont la moitié s'estime flouée par l'autre ? Et pourtant, après avoir repoussé pendant des années la nécessaire refonte des retraites, seulement abordée depuis deux ans, comme de l'enseignement, qui se profile à peine, il importe de ne pas perdre de temps pour faire de la dépendance une priorité nationale. Le président de la République l'affirmait devant le Sénat le 18 septembre 2007, promettant "un nouveau droit à la protection sociale... mieux adapté à la diversité des situations individuelles... en développant l'assurance individuelle contre le risque de dépendance... non pas en substitution de la solidarité nationale mais en complément". Aborder de front la dépendance aurait deux vertus : réintroduire le long terme dans les grands choix de politique publique ; et fédérer sur un terrain commun une nation divisée. L'Etat, qui assure un minimum d'assistance décent, ne saurait prendre en charge toutes les situations individuelles, alors que les études montrent que nous refusons l'institutionnalisation de la fin de vie.

Or près d'un Français sur trois a déjà dans son entourage une personne dépendante. Pour ne pas devoir prendre dans l'urgence des décisions contraignantes, les chemins d'une solution passent par un partenariat entre le public et le privé, où les assureurs français peuvent apporter une expérience reconnue. Un système supportable pour les finances publiques pourrait passer par la création d'une couverture dépendance accessible à tous grâce à des aides ciblées pour les faibles et moyens revenus.


La France
est en pointe dans le domaine des contrats d'assurance-dépendance, qui existent chez nous depuis 1980. Il y en a 3 millions, alors que les Etats-Unis en comptent 7 à 8 millions. A cet égard, les travaux du sénateur Philippe Marini et de la mission commune d'information du Sénat, qui préconisent le développement de la couverture assurancielle du risque dépendance, au côté du pilier public de prise en charge, dans le cadre d'un système mixte de financement de la dépendance, fournissent un cadre de grande valeur. Cette réflexion sera approfondie en décembre lors des rencontres du Conseil d'orientation et de réflexion de l'assurance (CORA), qui réuniront les spécialistes français de la dépendance au siège de la Fédération française de sociétés d'assurances (FFSA).


"L'histoire de toutes les guerres perdues se résume en deux mots : trop tard"
, disait le général MacArthur. Il n'est pas trop tard pour relever le défi de la dépendance, et, ce faisant, de relancer une nouvelle solidarité entre les Français.


Bernard Spitz est président de la Fédération française des sociétés d'assurances.

Publié dans Economie et social

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Sceptique 12/09/2010 09:53



On ne peut qu'approuver cette analyse. Mais à côté de la force de ces faits à venir, la solution de l'assurance me parait faible, et réservée à une frange solvable et consciente de la population
active.


J'ai moi-même souscrit une assurance dépendance, dont je n'ai appris l'existence qu'en liquidant ma retraite Ircantec à...65 ans!. Le complément était déjà coûteux, et j'ai du modérer ma
prévoyance, qui fait partie de mon caractère.


Il me semble qu'il vaudra mieux la rendre obligatoire et par répartition. Le risque n'étant pas certain comme celui de vieillir, la cotisation pourrait être modeste,
assumée par le futur retraité, et bien sûr déductible (on ne sait jamais!). La gestion pourrait être confiée aux caisses de retraite complémentaires. Les autres formules, assurées par les
pouvoirs publics et leur lourdeur de gestion, éventuellement gagées sur les successions (trop  variables et trop symboliques) ne me satisfont pas.            
                                    Je suis désolé d'exclure de fait les assurances privées, précieuses à
certains pour le moment, mais qui ne pourraient pas prendre en charge un système généralisé et obligatoire.