Pourquoi j'ai cessé d'admirer la France

Publié le par Denis Mac Shane

Je reçois ce texte, de notre ami Denis MacShane, paru dans "Opinions" du Figaro le 22 avril....Nous espérons bien pouvoir un jour l'inviter à une de nos réunions publiques.... 

La crise politique et économique en France n'est plus l'affaire privée des Français. A travers le monde, les francophiles observent les événements de France avec stupéfaction. Les Européens voient leurs espoirs et leurs ambitions s'évanouir au spectacle d'un Etat pilier de l'Europe qui rejette la modernité. Quand l'Union Européenne devrait être audacieuse, innovante, incarner un continent du mouvement, la France choisit l'immobilisme, effarée par le changement. S'incliner devant une poignée d'étudiants et un quarteron de leaders syndicaux est une chose. Mais, désormais, Matignon capitule devant les buralistes en renvoyant à des jours meilleurs une loi contre la cigarette dans les lieux publics que le reste de l'Europe a déjà mise en place.

 Mais quand la France approuvera-t-elle une réforme ? Les conservateurs, à droite comme à gauche, sont la force dominante en France. En 1968, jeune étudiant à Oxford, je suis venu à Paris pour partager l'enthousiasme du changement. Aujourd'hui, les étudiants protestent contre la novation. Le dieu du statu quo est l'idole du moment. Pour emprunter à Tomaso di Lampedusa, «rien en France ne doit évoluer de manière que tout soit pareil». C'est la voie royale vers nulle part alors que l'acceptation de la modernité favoriserait tout sauf l'immobilisme.

Les élites françaises, de droite comme de gauche, paient là le prix de leur refus de la modernité. Quand Jacques Chirac s'oppose à la directive sur les services, quand Laurent Fabius rejette la Constitution européenne et quand Valéry Giscard d'Estaing s'oppose à l'élargissement de l'Europe, naturellement les étudiants et les syndicats s'intègrent, à leur manière, au choeur de ces «nonistes». Quand la société et l'économie sont, ainsi, bloquées, c'est au politique d'assumer ses responsabilités. C'est ce qu'a fait, courageusement, Gerhard Schröder en Allemagne quand il a admis ne pas pouvoir réaliser son programme de gouvernement. Il a organisé des élections anticipées pour permettre à l'Allemagne d'aller, quand même, de l'avant. La France attendra-t-elle jusqu'en mai 2007 ?

 Pour un Britannique, la France est comme un remake des années 70 au Royaume-Uni. A l'époque, toutes les réformes, fussent-elles modestes, étaient systématiquement rejetées par les syndicats et le Labour. En 1974, quand le Parti travailliste est arrivé au pouvoir, son autorité était nulle en ceci que pour y parvenir, il avait pactisé avec les opposants des réformes. On connaît la suite avec la voie ouverte à Mrs Thatcher par les «nonistes» du moment.

Dans les années 70, le Labour, allié aux syndicalistes communistes et aux étudiants trotskistes, employait le langage qui est celui du PS aujourd'hui. Résultat ? La droite au pouvoir durant deux générations. Alors, de voir côte à côte, dans les manifestations, la hiérarchie socialiste avec Marie-George Buffet et Alain Krivine, c'était comme assister à un défilé de la 3e et de la 4e Internationale. Au XXIe siècle !

 Les forces conservatrices, à droite et à gauche, dominent, en France, depuis deux décennies. La gauche a souffert de l'incapacité de Mitterrand et du PS de renouveler les idées et la pratique socialistes après leur défaite, en 1986. Elle n'a pas fait son aggiornamento. Tony Blair, lui, a éradiqué la pensée rétrograde d'un Labour déphasé. Willy Brandt, en Allemagne, et Felipe Gonzalez l'avaient précédé. Les vieilles politiques, les vieilles doctrines et les vieux leaders ont été mis au rancart. Radical et même brutal, mais nécessaire. En France, à gauche, personne ne semble vouloir être radical ni prendre de risques. Une sorte de «molletisme» convenu s'est installé.

Ala fin du communisme, la France a esquivé l'adaptation au monde global. Elle s'est persuadée de la fin de l'Histoire et des vertus de son contrat social sans besoin de l'ajuster aux exigences de la modernité. La France a cessé de penser il y a quinze ans. Ou ses penseurs ont sombré dans le négativisme. Mais je suis confiant, une nouvelle génération de penseurs et de leaders politiques apparaîtra bientôt.

 Il faut récuser les chants funèbres des «déclinistes». Ils dénoncent, ils dénigrent, mais ils ne proposent aucune alternative. L'Europe offre une palette de différentes politiques. Si les élites du PS et de l'UMP sont gênées de s'inspirer des bonnes réformes du Royaume-Uni, qu'ils regardent du côté de l'Espagne ! Ou qu'ils s'inspirent du modèle suédois. Dans ce dernier cas, cela suppose une révolution dans la pensée et l'organisation des syndicats. Il n'y a jamais de grèves en Suède. Les syndicats sont unis. Ils ont rejeté les 35 heures dans les années 80. Les activistes communistes et trotskistes sont expulsés et marginalisés. Les syndicats ont accepté la globalisation et pratiquent la concertation avec les employeurs. Le modèle scandinave pourrait fonctionner en France mais à la condition que les syndicats, à l'occasion du centenaire de la Charte d'Amiens, fassent peau neuve. Les ouvriers britanniques de Peugeot en passe de perdre leur emploi, résultat de la mondialisation, n'attendent rien de leurs camarades français. Les syndicats français ont abandonné depuis longtemps les concepts de solidarité européenne et internationale. Les élus de Coventry ne feront pas de grève de la faim, pure posture dans une tranchée illusoire à l'ère de la mobilité et d'une nouvelle économie.

Cette crise française n'est pas une exclusivité. L'Italie concentre de fortes réticences au changement au coeur de la coalition qui doit succéder au gouvernement à Silvio Berlusconi. Tant que la France, l'Italie et l'Allemagne ne seront pas en harmonie avec le rythme anglo-espagnol-scandinave de croissance et de création d'emplois, l'Europe demeurera au point mort.

 De surcroît, l'apparition de différentes formes de protectionnisme et d'égoïsme national dans plusieurs pays rend plus difficiles l'unité et l'intégration européennes. Ouverte ou bien fermée, l'Europe. La France et ses partenaires doivent trouver les leaders prêts à dire la vérité même au prix de manifestations et de grèves de la faim : une Europe refermée sur elle-même est une Europe qui consent à sa disparition.

 Toute ma vie, j'ai aimé la France. J'ai perdu l'admiration qu'elle m'inspirait. J'en suis navré. J'ai cessé de vanter ses vertus à mes collègues. Une France qui refuse le changement, qui appréhende la modernité comme une menace est une source d'inquiétude pour quiconque croit dans l'Europe. Et dans la France elle-même.

Denis Mac Shane

Député du Labour, ancien ministre britannique des Affaires Européennes 

Publié dans Europe

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marc d HERE 14/10/2006 23:01

Relisant cet excellent article de Denis Mac Shane, ancien ministre des Affaires Européennes de Tony Blair, j'en profite pour informer nos amis que IES le recevra dans la adre des "Cafés citoyens" le 08 novembre à l'Entrepôt, Paris 14 ème.....
Nous en reparlerons certainement.
marc

marc d HERE 13/05/2006 09:01

Oui une France politique qui refuse le changement et la réforme, c'est vrai. Je n'en'en prendrais qu'un exemple. Nous savons tous qu\\\'un des problèmes les plus graves posés à notre pays c\\\'est l\\\'accroissement des deficits et l'énorme montant de la dette( voir notamment le rapport Pebereau).
Y a t-il UN des candidats à la présidentielle qui aborde ce sujet et qui propose des solutions (forcément difficiles) à ce problème?
La droite ne propose rien et la gauche, non seulement ne dit rien non plus  à ce sujet, mais chacune de ses propositions tend à AUGMENTER encore ce déficit et cette dette (demande de moyens supplémentaires dans tous les domaines...).
marc

jo 26/04/2006 23:20

Bravo à Enzo et Etienne  pour la complémentarité de leurs commentaires.
Normal quand on partage le même site.
Quand Etienne se calme, Enzo s'ennerve comme au bon mauvais vieux temps du mois de Mai 2005.
Synchros avec ça, à 3 mns près.

etienne fillol 25/04/2006 14:45

Si j'avais été un fin lettré, j'aurais mis un "e" à Shakespeare ;-)J'avoue que la nuance aimer/admirer me laisse quelque peu perplexe : aimer sans admirer me semble un exercice délicat. Mais trêve de réflexion sémantique.Concernant pauvreté et précarité, je suis désolé de devoir vous contredire et vous invite à visiter le site de l'INSEE concernant les statistiques européennes dans ce domaine.Enfin, mes certitudes valent bien après tout celles de D. McShane, dont les jugements à l'emporte-pièces sont bien connus dans son pays et sur le continent. Mais vous avez raison, au fond je ne m'en contrefous pas tant que cela, puisque je dépose ces commentaires...Cordialement,Etienne.

enzo d'aviolo 25/04/2006 14:42

mais de quelle modernité parle ce Monsieur? refuser une regression économique et sociale, c'est être conservateur? eh bien alors heureux de voir que les Français le sont.
Que de poncifs et raccourcis idéologiques prononcés dans ce texte!
Heureusement que la résistance au suivisme libéral sais encore se manifester en France, n'en déplaise aux suiveurs (vous savez les mêmes que ceux qui ont voté OUI au dernier référendum....)