L'Europe de Damoclès

Publié le par Claude Imbert, Le Point

 

Claude Imbert, Le Point du 12 05 10...

 

Ceux que chagrinent, depuis trois décennies, l'illusion française et la débilité européenne ne voient pas la crise d'un oeil effaré. Car, imprévisible dans sa mise à feu, ses bonds et rebonds, la crise ne leur paraît, au bout du compte, que le précipité d'un long pourrissement. Le « panier percé » de maints Etats européens - dont le nôtre -, l'inachèvement politique de l'Europe à 27, toutes ces funestes évidences - ici rabâchées - n'auront perduré que dans l'ignorance des peuples, l'abaissement des élites et leur complaisance démagogique à éviter les vérités qui fâchent.

 

Le doigt des marchés nous montre aujourd'hui les lourds nuages de crédits dévalués, titrisés ou toxiques qui tournent sur nos têtes, et l'imbécile ne regarde que le doigt. Haro sur les marchés ! Ils ne sont certes pas sans vices. Mais leur mécanique implacable n'aura fait que sanctionner d'abord le délire occidental des crédits privés, puis l'entassement des emprunts d'Etat venus à la rescousse. Ajoutés aux lourds et anciens déficits publics, le total fait peur.

 

Si la démesure, si l'empire outrancier du virtuel, si cette cavalcade de plus en plus découplée de l'économie réelle fut celle des marchés eux-mêmes, elle fut d'abord celle de leurs mandants, celle des boulimiques du « toujours plus », celle d'Etats sans guides courant derrière leurs peuples.

 

Les marchés ont donc concouru à l'euphorie comme ils concourent aujourd'hui à la panique. C'est leur nature : ils n'ont pas d'entrailles. Ils ne visent qu'à s'enrichir dans le grand brassage mondial de l'argent entre prêteurs et débiteurs. Sous l'orage, on feint de découvrir la perversion des effets cumulatifs de leurs spéculations. Les politiques, l'Amérique d'Obama et les Etats européens cherchent à en réduire les méfaits. Très bien, mais pas facile !

D'autant que les Etats se trouvent emportés dans la spirale qu'ils dénoncent : ils ajoutent des monceaux de dettes nouvelles à la pyramide d'emprunts renouvelés qui les a jetés dans la panade. Les voici contraints d'emprunter pour assurer une relance qui, enfin, les désendetterait et, en même temps, contraints d'expliquer à des peuples habitués depuis trente ans à un mode de vie intenable qu'il faut en changer.

 

Il ne fallait pas, comme nos traders, avoir fait Polytechnique pour constater que l'empilement des crédits ne monterait pas jusqu'au ciel. Et qu'un jour viendrait où se trouveraient punies l'addiction nationale aux déficits et l'impéritie européenne. Les marchés peuvent certes dérailler dans les mirages accélérés du virtuel comme sous la pression du court terme, ils nous disent néanmoins ce que nous ne voulions pas entendre. Malgré quelques rares et lucides rabat-joie - genre Barre ou, aujourd'hui, Fillon, voire Hollande -, la démagogie des caciques avait abruti la nation d'anesthésiants. Si la dégelée que les marchés infligent nous réveille, tant mieux ! Si nous échouons, et l'Europe avec nous, les protectionnismes, de funeste mémoire, étrangleront d'abord les marchés, porteurs de mauvaises nouvelles. Puis la fertile liberté mondiale des échanges. Et on connaît la suite...

 

La France, quant à elle, reçoit en recommandé l'avis d'avoir à réduire en trois ans trente années consécutives de déficit public. Trente années de concession au moindre travail, aux 35 heures et à ses RTT exquises, aux emplois bidon, à l'euphorie festive, à la guimauve victimaire, tout le bric-à-brac de l'« exception française ». Trente années de comédie compassionnelle où une nation geignarde ne voit pas le « tiers état » du tiers-monde qui reluque avec envie le sort des plus pauvres de nos pauvres. Alors, branle-bas général et freins de rigueur ! Mais, dit la nourrice, sans prononcer son mot qui ferait pleurer les bambins...

 

L'euro est une réussite des temps de vaches grasses. Il est à la fois l'enfant de l'Europe communautaire et la seule garantie de son avenir. Il ne survivra pas - et l'Europe non plus - sans que nous dotions de règles et de garde-fous l'actuelle Babel européenne de riches et de pauvres, de cigales et de fourmis, de vertueux et de tricheurs. Depuis dimanche, l'Europe, devant l'incendie, prend les premières et bonnes résolutions. Et les marchés acquiescent. Mais ils garderont l'oeil...

 

Puisque la Grèce est à l'ordre du jour, demandons à son aïeule de nous prêter un homme et une idée ! L'homme, c'est Damoclès, un euphorique qui voyait tout en rose. Pour lui apprendre que l'Histoire est tragique, son souverain fit suspendre, retenue par un seul crin de cheval, une épée au-dessus de sa tête. Tel est désormais le sort de l'euro.

Quant à l'idée, c'est l'« hybris », la démesure que les anciens Grecs tenaient pour le mal absolu. « Toujours, le Ciel rabaisse ce qui passe la mesure...

 

 

Claude Imbert, Le Point

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