Dans la peau d'un Spin Doctor

Publié le par Frédéric Coste

Un libelle cynique, dans la peau d’un conseiller politique en communication fictif.

 

La politique ? C’était pas trop mon truc. J’ai commencé comme « créa » à Publicis, après mon école privée très hype de fils à papa. Toute la jeunesse dorée ayant raté les concours et inscriptions dans les prépas s’y retrouvait…… les réseaux inaccessibles aux autres, allait nous assurer un avenir sous des horizons radieux. Je me suis intéressé à ce domaine en suivant mon ami, Steve -Stéphane-, qui savait flairer le marché. Il traînait à l’époque avec cette bourgeoisie germano-pratine -Saint Germain des Près-, tendance, qu’on appelle ATTAC. Maintenant, ils se prénomment les « alter ». Mais, j’ai toujours en tête le nom que je leur donnais à l’époque : « les anti nantis », dû à leur fortune inavouée sur laquelle ils crachaient sans états d’âme. Steve avait, par ses fréquentations, rencontré celui que je prénommais José Bovin -en raison du personnage que j’avais incarné, une fois où j’étais rentré dans un amphi lors d’une de ses interventions déguisé avec sa moustache, sa pipe et son pull en écharpe. Son slogan était enviable : « Et si j’osais Bové ! ». Il n’y a pas à dire : c’était le genre de spin doctor -ou conseiller en com- qu’il fallait suivre.

 

Le contrat, je l’ai eu le lendemain lors des régionales de 2004 : après la victoire du Poitou, j’avais carte blanche. La tâche n’était pas aisée, loin s’en faut. Il fallait transformer une chienne de garde, véhémente, que tout être raisonnable exécrait, et qui le soir du 21 avril sur les plateaux de TV, après une campagne irréprochable de son bien aimé Jospin, prétendait qu’il était inadmissible qu’ils aient perdu. Lui permettre cette prise de conscience, n’a pas été facile -d’ailleurs, je pense qu’elle ne l’a toujours pas assimilée. C’est juste que quand, elle a connu des victoires, elle m’a laissé agir.

 

Sur le périph’, une pancarte attire mon attention qui est en moyenne de quelques secondes : « les SDF, cet hiver Ségo-laine va les réchauffer ! ». J’ai presque une larme en passant devant. Non, pas pour ces SDF dont on parle épisodiquement maintenant, mais en pensant au jour où elle m’a annoncé qu’elle ne voulait pas entendre parler de ce slogan. Heureusement, Augustin Legrand, s’était mobilisé pour la 8ème fois, cette fois-ci à Bruxelles, remettant au goût du jour cet enjeu.

 

Après, la victoire de 2007, il fallait bien détourner le regard avec le lancement de produits marketing. Ça avait bien marché pendant toute la campagne, pourquoi pas maintenant ! Un spot publicitaire d’un blanc paradisiaque m’éblouit les yeux : une femme, genre mal bais**, apparaît en tailleur version NAPPY -Neuilly-Auteuil-Passy - au sourire Colgate. « Pour connaître une telle blancheur, j’utilise Ségo-haleine! ». Au début, j’y étais opposé...à cause du côté jetable du produit. Puis, un tel sourire figé, devenu légendaire en politique, on se devait de l’exploiter.

 

La campagne a été dure : il y a bien eu, non pas un trou d’air, mais Katrina qui est passée par là. Le procès intenté par Saint-Yorre, affirmant qu’on leur avait piqué leur slogan : « faut que ça change fort ! », on l’a gagné. On a dû lui apprendre le « parler-jeune» et quelques chorégraphies après son passage à Canal. « Ce soir, comme disent les rappeurs, on est dans la place ! » disait-elle en meeting.

 

- Mais tu n’as pas peur que, justement, user et abuser de phrases de rappeurs, comme Diam’s qui vomissent la France , ne soit  en contradiction avec sa nouvelle passion de l’identité nationale ? un ami me dit

 

- Non, c’est le jeunisme qui marche. Et puis, on a un double langage qui s’adresse à deux publics différents en même temps. C’est ce qu’Orwell appelle la double-pensée, c’est-à-dire le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires et de les accepter toutes deux. Le premier groupe y voit une résurgence du thème national, mais accepte la contradiction avec le fait que par ailleurs, on passe son temps à se repentir sur des crimes qu’on n’a pas commis, car ce public culpabilise trop pour avoir même conscience que des jeunes peuvent le détester au plus haut point. Le second, peut vomir tranquillement la France , l’Europe ou l’Occident

 

- Oui, c’est habile, mais comment arriver à parler aux deux publics en même temps avec des mots que tous comprennent ?

 

- Le futur, c’est l’analphabétisme !

 

- Comment ça ?!?

 

- Les jeunes de banlieues peuvent avoir un  vocabulaire cinq fois moins étendu que la plupart des personnes. Chose d’ailleurs, qu’on oublie lorsqu’on parle à tout va de discrimination raciale, elle est sociale avant tout...

 

- Et alors ?

 

- Depuis le tournant de la rigueur de 82-83, la gauche a perdu toute sa base ouvrière et n’est pas prête de la retrouver. C’est ce que Marcel Gauchet appelait ‘la fracture sociale’, qui a été plagiée par Emmanuel Todd dans un note de la Fondation Saint Simon de Rosanvallon. Aujourd’hui, il faut miser sur ces jeunes de banlieue qui sont notre seul espoir, bien que beaucoup d’entre eux d’après les sondages, ne savent pas dans quel parti placer les principaux candidats...

 

- Mais, ils vont bien s’apercevoir de la manipulation ? , me dit-il.

 

- Bien sûr que non ! L’idée, c’est d’utiliser quelques mots compliqués quand on s’adresse à eux pour les épater et leur montrer qu’on est un leader, mais ne pas trop en mettre. La Raison est très mal vue dans certains quartiers...

 

- Hein !?!

 

- « Oui, elle est synonyme de trahison. La raison est vue comme ce qui est cartésien, bref comme une valeur occidentale. Non pas qu’ils en sont tous dépourvus, mais car en banlieue l’esprit critique -critique et non pas contestataire- est tacitement harâm -prohibé. Dans ces quartiers, il faut tout au contraire faire preuve d’irrationalité pour être respecté, sinon on est prévisible. Si on est prévisible, on est un faible. Les faibles ne peuvent pas faire parti du groupe. C’est pour ça qu’il faut avoir ce langage très déstructuré qui ne ressemble à rien. Tous ceux qui n’ont pas ce langage sont des « traîtres ». « Comme je te l’ai dit, c’est une piste qu’on va explorer et davantage utiliser dans le futur, car d’une part, ça nous permettra d’avoir des gars de banlieue dans notre électorat, et d’autre part, l’élite ne pourra pas nous en vouloir étant donné qu’elle culpabilise trop grâce à sa bien-pensance ». « Pour les 3 semaines à venir ?, On réfléchit à un drapeau de la Gay pride national -genre arc-en-ciel tricolore- pour capter ce public. Une chose est sûre, on va taper sur l’Europe, en essayant de faire revenir la France du Non, et continuer avec ce jeunisme. L’émotionnel, il n’y a que ça de vrai : si seulement elle arrivait à faire pleurer son public... »

 

Frédéric Coste

 

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marc d HERE 05/04/2007 15:36

Je ne sais si c'est un Spin doctor......réel celui-là qui a conseillé à Royal d'insulter son adversaire pour reprendre la main......En tous cas un sondage BVA de ce matin, lui fait perdre 3 point s en une semaine!.....Sarko en gagne lui 1, 5.......
Comme quoi il vaut mieux ne pas s'enerver.....