Lettre Perplexe (6). Palimpseste

Publié le par Gilbert Veyret

Mon cher Hudzack.

Les Français auraient aujourd’hui une excellente occasion démocratique de dépasser leurs blocages idéologiques, dominer leurs peurs vis-à-vis de la mondialisation, rattraper certains retards économiques et sociaux, sortir de leur récent isolement au sein de l’Union européenne et vaincre leur morosité actuelle, comme ils ont su le faire chaque fois que leur déclin était annoncé.

Il semble bien qu’ils soient en train de manquer cette opportunité. La situation des Français ne doit donc pas être aussi mauvaise que veulent bien le dire les candidats à cette élection présidentielle, puisqu’ils font en sorte que « tout change, afin que rien ne change »[1].

La mondialisation des marchés, les menaces environnementales, les innovations technologiques, la financiarisation de l’économie, peuvent bien changer ou menacer leurs modes de vie à une vitesse accélérée, à condition qu’on ne vienne pas toucher aux règles du jeu politique, chères à ses acteurs traditionnels.

 Les Français semblent attendre des situations désespérées pour mieux pouvoir donner ensuite la mesure de leur héroïsme. « Levez-vous orages désirés » proclamait déjà Chateaubriand

En attendant, ils se complaisent à nouveau dans des ratiocinations passéistes qui se substituent  progressivement  aux annonces  tonitruantes de ruptures exprimées par les deux principaux candidats  en début de campagne.

Un souffle un peu nouveau, amené par « le troisième homme », a semblé les motiver un moment  pour briser quelque peu ces positions figées de la ligne Maginot de la vie politique française. Mais il a suffi d’une émeute qui a saccagé une gare parisienne, suite à l’arrestation d’un fraudeur, pour que de nombreux électeurs, effarouchés comme un vol de moineaux, aillent se réfugier derrière le candidat de droite et celui d’extrême droite, bien que leurs provocations verbales et les gesticulations policières de l’ancien Ministre de l’Intérieur aient inutilement exacerbé  ces violences urbaines.

 

 Les deux candidats qui ont le plus de chances d’accéder à la finale sont donc prisonniers de leur positionnement politique de départ qui les oblige à sacrifier au rituel et aux postures militantes de leurs camps respectifs.

L’une est à gauche, l’autre est à droite. Si la France était parvenue à devenir une vraie puissance maritime, on aurait plutôt parlé de bâbord et tribord !

Ce clivage remonte à la première assemblée nationale, réunie en aout et septembre 1789. Les députés, partisans du véto royal se regroupèrent à la droite du président de séance ; tandis que les opposants à ce droit de véto se rassemblaient à gauche ; sous l’étiquette de patriotes.  Il n’y a évidemment plus de roi, ni de droit de véto et tout le monde est  devenu patriote.

Mais cette distinction a longtemps servi à opposer progressistes et conservateurs, avant que les premiers n’aient plus d’autre ambition que de conserver les quelques avantages acquis au cours des années passées et que les seconds n’aient de cesse de prôner des changements qui leur permettraient de mieux assoir leur domination.

 Nos deux candidats vedettes se sont pourtant efforcés de brouiller les lignes, lors de leur entrée en campagne. La candidate de gauche parlait « d’ordre juste » et préconisait des maisons de correction, avec encadrement militaire pour les jeunes délinquants, afin d’exprimer sa sensibilité à l’ordre et la sécurité. Le candidat de droite annonçait une rupture avec l’ordre établi et évoquait les mânes des grands ancêtres du socialisme, Jaurès et Blum. Cela ne fit qu’indisposer leur camp et amena leurs adversaires à hurler à l’usurpation.

 On en revint donc aux recettes classiques qui avaient permis, jusqu’à présent, à chaque parti dominant de gagner toutes les élections quand il était dans l’opposition et à les perdre  toutes quand il exerçait le pouvoir.

Leurs premiers programmes économiques et sociaux brillèrent  par leur parfait parallélisme.

Le candidat de droite promettait de baisser les impôts pour un montant sensiblement comparable au coût des mesures sociales promises par la candidate de gauche. Mais les experts de chaque camp se demandèrent publiquement  si de telles pertes de recettes ou augmentations de dépenses étaient bien raisonnables, compte tenu de l’endettement considérable des finances publiques.

Par prudence, chaque candidat s’est donc efforcé depuis de gommer successivement toutes les aspérités  de son  programme  susceptibles de fournir des prises à son adversaire.

Ces programmes ou plutôt catalogues, sont devenus de véritables palimpsestes, tableaux successivement peints, grattés, recouverts de couches superposées, de telle manière que plus personne ne sache  y retrouver ce qu’il y recherche, ni ne puisse critiquer  ce qui apparaissait un jour et était contredit le lendemain.

 

Ayant de sérieux doutes sur les avenirs possibles, les principaux candidats semblent plutôt vouloir exalter le passé des Français.

Ainsi Ségolène Royal fait ressurgir le patriotisme de gauche en exhumant La Marseillaise , chant  particulièrement sanguinaire et le drapeau tricolore avec des accents cocardiers que les Français n’avaient  plus connus depuis Paul Déroulède.

Tandis que Nicolas Sarkozy ressuscite le vieux mythe de « l’identité nationale »,  sujet intemporel, dont l’historien le pus prestigieux, Fernand.Braudel,  estimait qu’elle s’était forgée depuis le néolithique !

  Ce candidat du changement dans la continuité a même osé un oxymore qu’il croyait rassembleur, en regroupant  les questions d’immigration et d’identité nationale dans un même ministère.

Il y avait pourtant là une nouvelle occasion de déplacer les lignes d’affrontement et de calmer des tensions artificiellement exacerbées.

Le pourcentage de jeunes français nés de parents étrangers ou eux-mêmes nés hors de France est comparable au pourcentage d’électeurs qui ont voté pour le candidat qui dénonçait l’immigration comme cause unique des malheurs français, lors de la Présidentielle de 2002. Les uns et les autres font partie de cette identité nationale, même s’ils ont tendance à se récuser  mutuellement.

 Amener les uns et les autres à prendre conscience qu’ils appartiennent à la même communauté, qu’ils ont le même destin et les mêmes devoirs, serait un grand pas vers une nouvelle identité française, moins agressive, moins peureuse, plus fraternelle.

 

J’essaierai de te dire, dans ma prochaine lettre, si ce corps électoral très mouvant, est actuellement prêt à regarder ces élections comme le choix de projets de société ou seulement la mise en œuvre de catalogues  de revendications particulières, couvertes par des contrats d’assurance tous risques.

 

Gilbert Veyret



[1] J.de Lampedusa  « Le Guépard »

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

marc d HERE 04/04/2007 07:39

Nicolas Sarkozy l'emporterait au second tour de l'élection avec 54% contre 46% pour Ségolène Royal, selon la 30e vague quotidienne du sondage Ipsos / Dell pour SFR et Le Point. Au premier tour, Sarkozy arrive en tête avec 31,5% (=) des intentions de vote devant Royal, créditée de 25% (+1). François Bayrou arrive en troisième position à 18,5% (-0,5) devant Jean-Marie Le Pen à 13% (-0,5).
(Avec AFP).
 
Ce qui est assez remarquable c'est que  ce sondage quotidien, fait apparaître le 4 avril des  résultats au premier tour egaux (à 0,5% près), à ce qu'ils étaient au 4 mars.....Après des montées puis des descentes de certains, on se retrouve au même niveau après un mois de campagne.....
 

marc d HERE 03/04/2007 20:50

Je viens de faire un compte rapide, JM Bouquery:
Depuis le 1er Mars: 19 articles ont été écrits concernant la présidentielle:
5 soutiennent Bayrou
5 lui sont favorables dans le cadre d'une alliance Gauche/ centre
Dans le même temps, 1 article contre lui....Et aucun article de soutien à Royal ou Sarkozy.....( un article pour chacun de Reuters qui décrivait de manière favorable une journée de campagne....) ....
Sans compter les dizaines de commentaires, qui le soutenaient clairement....
Alors difficile de prétendre qu'il était absent de ce blog!

marc d HERE 03/04/2007 20:34

Cher JM Bouquery, si vous lisez le blo, et je sais que vous le faites vous verrez que le 3ème homme, en l' occurence François Bayrou, existe tellement sur ce blog, que de nombreux articles lui ont été consacrés, la plupart favorables et que - secret de polichinelle- la grande majorité d'IES votera pour lui......

bouquery 03/04/2007 20:26

Merci  G V. Le 3ème homme existe à nouveau sur ce blog.