Lettre Perplexe (5)

Publié le par Gilbert Veyret

Mon cher Hudzack

 

On assiste actuellement à un mouvement d’opinion surprenant dans ce vieux pays révolutionnaire, devenu conservateur, même dans le culte de ses illusions révolutionnaires perdues.

Il s’est longtemps caractérisé par la violence de ses oppositions en deux camps irréductibles.

Armagnacs contre Bourguignons, catholiques contre protestants, Girondins contre Montagnards…, chaque étape de son histoire a été marquée par l’affrontement de camps convaincus de détenir seul la vérité,  quitte à composer avec les thèses de l’adversaire, sitôt la victoire obtenue.

Cette élection présidentielle n’aurait pas dû échapper à cette fatalité historique, si un perturbateur, pourtant déjà connu dans le Landernau politique et candidat récidiviste, n’était venu semer le trouble dans les esprits.

 Je t’avais dit que je ne voulais pas t’encombrer avec des noms qui ne méritaient pas vraiment de passer à la postérité. Mais je vais faire une exception pour François Bayrou qui, quelle que soit l’issue de cette élection, aura su inventer le vote contestataire raisonnable, comme il existe au Mexique un Parti Révolutionnaire Institutionnel.

Il est en train de rallier ceux qui n’aiment aucun autre candidat, ceux qui pensent qu’il a les meilleures chances de battre le candidat qu’ils détestent le plus, ceux qui ont envie de changer de camp, sans avoir à faire trop de chemin, ceux qui en ont assez de jouer à la balançoire en éliminant la majorité sortante à chaque élection, ceux qui votaient auparavant pour un candidat  extrémiste ou hors système, dont ils avaient honte.

Les agriculteurs et les enseignants apprécient qu’il ait été successivement et même simultanément des leurs. Les bourgeois aisés lui sont reconnaissants de se préoccuper de l’endettement  excessif du pays. Les habitants des quartiers défavorisés trouvent que « C’est un mec bien qui ne leur raconte pas de cracks. » Comme c’est probablement lui qui fait le moins de promesses, de nombreux électeurs semblent se dire que leurs déceptions seront ainsi moins grandes.

Il faudrait ajouter à ses atouts le fait que la gauche radicale, notamment communiste et au moins un organisme patronal ont émis des critiques sévères à l’encontre de son programme.  Cela ne signifie évidemment pas que celui-ci soit juste et efficace. Mais en France, les principales organisations patronales et les mouvements d’inspiration marxiste ont la caractéristique commune d’avoir raté toutes ses évolutions sociales. La convergence de leurs critiques montre au moins que ce candidat est sur la bonne voie, même s’il est encore loin du but.

Alors seras-tu tenté de me dire, les jeux sont faits, François Bayrou est le meilleur candidat, celui du juste milieu. Il devrait rallier tous ceux qui on pu mesurer, au cours des années, la vanité du manichéisme politique et la perversité du partage du pouvoir entre deux partis qui se répartissent les dépouilles à chaque alternance.

Pas si vite ! On voit bien que tu mesures encore mal la grande sophistication de la réflexion politique des Français qui savent désormais combiner la pensée du siècle des Lumières, les propos du Café du Commerce et les coups de projecteurs médiatiques du « Star system ». Face à tous ces stimuli, l’électeur tend à se comporter avec toute la versatilité du consommateur et bon nombre d’entre eux ne sauront pas encore pour qui voter à quelques jours du scrutin, après avoir changé d’avis plusieurs fois.  

D’abord on ne sait pas avec qui gouvernerait ce candidat qui prétend être au dessus des partis, comme avant lui le général De Gaulle dont il n’a pas la stature. Quand on l’interroge sur ce point, François Bayrou cite François Mitterrand qui affirmait, dans une circonstance comparable : « Faites aux Français le crédit de la cohérence ».

 

C’est peut-être là, la clef de cette élection et de cette mini révolution psychologique que semblent connaître les Français. Ils ont longtemps cherché, le plus souvent en vain, un homme plus ou moins providentiel en qui ils feraient totalement confiance. Ils pourraient bien, cette fois-ci choisir un homme ou une femme dont on ne pourra pas tout attendre, mais qui leur ferait confiance. Cela marquerait en fait leur entrée dans l’âge adulte politique.

Gilbert Veyret

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

lds 20/03/2007 08:55

Précision historique : la Plaine était au moment de la convention le groupe le plus nombreux, mais la voix des modérés est toujours moins forte.
Mr Bayrou fera un gouvernement avec ceux qui pensent que le plus important est l'action que 'lon mène, et non la survie de son parti. Encore, une fois, ceux là sont toujours les plus discrets et les plus silencieux, mais ils sont peut être plus compétents...