La France a t-elle des raisons d'avoir peur? La réponse de Nicolas Tenzer

Publié le par Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer m’adresse cet article publié par le Figaro du mardi  27  février…..

 

 

A la question posée par Le Figaro « Faut-il avoir peur ? », la réponse est incontestablement oui. Ceux qui n'ont pas, au-delà des peurs personnelles que la vie même provoque, des peurs intimes de l'ordre du collectif sont stupides, inconscients ou cyniques. Est-il raisonnable de ne pas avoir peur lorsqu'on considère les menaces de conflits qui pèsent sur notre monde, les risques pour notre environnement, l'exacerbation de la violence, soit ouverte, soit plus diffuse dans les rapports quotidiens au sein de notre société ? Comment ne pas se demander si notre monde sera encore vivable pour nos enfants et ne pas s'alarmer de la brutalité fréquente de nos relations avec autrui, de l'évanouissement de notre conscience historique, de la disparition de pans entiers de notre mémoire culturelle, de la standardisation de la pensée et d'une forme de « déséducation » massive dont la communication tous azimuts amplifie l'ampleur ? Et comment ne pas avoir peur devant la peur de l'autre et cette incapacité à nouer un lien parce que nous sommes sans attaches et, partant, incapables d'avoir un rapport critique et distancé avec nous-mêmes ? Ne regrettons pas le passé qui n'était certainement pas meilleur : il suffit d'ouvrir un livre d'histoire pour le constater. Mais que cela ne nous empêche pas de regarder les conditions sociales et culturelles contemporaines qui - ce que décrivait déjà l'école de Francfort - rendent notre monde assez terrifiant. La peur encore paraît justifiée si l'on considère ce qui semble bien être une impossibilité politique de bien des gouvernements à affronter, par des actions concrètes - à commencer naturellement par l'école et les instruments de notre puissance collective, y compris dans le domaine du soft power - les questions majeures, et d'abord celle de notre civilisation, de notre capacité d'excellence et, aussi, pour dire les choses en termes tocquevilliens, celle de la liberté de la personne devant l'emprise du pouvoir social.

 

 

 

 

 

 

Si la peur est bonne conseillère pour qui veut comprendre le réel et savoir sur quoi et pour quoi agir, elle est catastrophique si elle dégénère en un réflexe panique. Or, on en voit de nombreux signes. Concrètement, on a vu surgir des appels à la peur - bien des attitudes hostiles à la science s'expliquent ainsi non point pour modifier le réel, imaginer des instruments de contrôle, mais précisément pour arrêter toute action et, finalement, laisser se réaliser ce dont on avait peur. L'invocation de la peur traduit ainsi souvent une renonciation à ce qui constitue le propre du politique : la faculté de maîtrise sur les évolutions et les événements. Cette peur, on la voit surgir avec le réflexe sécuritaire : il faut réprimer parce qu'on ne peut empêcher. Mais la répression, aussi nécessaire soit-elle parfois, n'est pas une politique durable, mais le signe momentané de son échec. Ce n'est pas un programme, mais au mieux une réaction pragmatique devant une situation. On la discerne également dans le recroquevillement nationaliste et le rejet de l'Europe ou encore de la mondialisation : nous espérons ainsi échapper au monde et à la nouveauté, alors que nous construisons ainsi les conditions de nouvelles peurs. On la perçoit aussi, inversement, dans certains propos seulement iréniques sur la différence et le dialogue entre les cultures, alors que nous ne nous interrogeons pas sur les conditions culturelles et sociales de l'acceptation de l'autre et sur les bases philosophiques et les valeurs qui rendent possible une discussion avec l'étranger, hors laquelle ni la paix ni l'intelligence de soi et l'intelligence tout court ne sont possibles. La peur toujours, oui la peur, apparaît enfin chez ceux, nombreux, qui depuis des années affirment qu'il n'y a pas de problème d'éducation, de pauvreté, de sécurité, d'environnement ou d'influence extérieure.

 

 

 

 

 

 

La peur n'est jamais aussi forte que chez les demi-habiles qui récusent la peur, y compris celle que peut engendrer une simple analyse anthropologique, qui, comme l'enfant bravache, disent : « Moi, je n'ai pas peur », qui ont peur d'avoir peur et feignent de croire qu'on vainc la peur avec la philosophie, le verbe ou sa propre soustraction du monde réel. Il y a la peur aussi de ceux qui refusent la liberté, car bien sûr elle fait peur puisqu'elle nous met en face de nous-même et de notre infinie responsabilité. La peur, enfin, plus forte que tout, apparaît chez ceux qui, aussi bien englués dans la répétition de la pensée commune que déroulant la provocation satisfaite sans pensée ni avenir, refusent de prendre le risque de la pensée, ce qui veut dire aussi celui de la singularité, qui n'a évidemment rien à voir avec un culte assez niais de la marginalité.

 

 

 

Car tel est le vrai danger pour l'action politique, et qui risque d'amener les pires peurs qui soient, les peurs collectives : ne plus être capable de construire de nouvelles modalités d'action devant un monde nouveau et ne pas penser la spécificité des risques de notre temps pour, peut-être aussi, retrouver un fil plus continu de l'agir. Se raccrocher au même, émettre toujours les mêmes slogans, voilà bien qui nourrit les inquiétudes. N'agir que par référence à ce qui s'est toujours fait, se cramponner à des bribes de doctrine, être incapable de voir le réel - et celui-ci est évidemment mondial -, donner raison à la peur, y compris celle du déclin, et vendre une espérance sans qu'elle soit crédible, voilà qui serait, encore, offrir des armes à la peur. La routine, c'est la peur ; l'utopie, c'est aussi la peur : à nous de passer entre ces deux rochers.

 

 

Nicolas Tenzer

 

président du Centre d'étude et de réflexion pour l'action politique (Cerap) et directeur de la revue Le Banquet.

 

 

 *Derniers ouvrages parus : Faut-il sauver le libéralisme ? (avec Monique Canto-Sperber), Grasset, 2006, et Pour une nouvelle philosophie politique, PUF, 2007.

 

 

Publié dans Réflexion politique

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arnaud 05/03/2007 21:21

J'ai ouvert un blog politique sur http://desirsdavenir86000.over-blog.net alors venez le voir et dite ce que vous en penser dans les commentaires pour que je l'ameliore, merci d'avance!!!!

gagniarre jerome 04/03/2007 19:38

Bonjour,Avez-vous lu ce blog: pensee-unique.over-blog.com?qui sera bientôt: pensee-unique.net80 pages pour travailler le bonheur avec des réponses à vos questions.Jérôme

bouquery 01/03/2007 16:03

PEURS ?
Lisez "l\\\'hyperempire" et "l\\\'hyperconflit" dans le dernier songe d\\\'Attali (Jacques). Même Turenne aurait tremblé...
jm bouquery

Yves Lenoir 01/03/2007 08:48

Merci à Nicolas pour ce rappel bienvenu en ces temps où la démagogie semble la réponse majoritaire aux peurs qui profitent de la conjoncture pour exercer leurs petits chantages malsains.

Juste une remarque : notre responsabilité n\\\'est pas infinie, car alors notre liberté le serait aussi et nous serions tous des dieux jouissant d\\\'un réseroir infini de ressources et de l\\\'éternité… La contingence est là qui limite notre liberté, sinon son désir. mais ce dernier semble malheureusement bien faible, considérée l\\\'exigence maladive de toujours plus de sécurité. Notre responsabilité serait plutôt indéfinie. J\\\'évoque ici le cas de ceux qui se posent des questions, pas de ceux qui se contentent de ramer dans le sens du courant. Et cette \\\"indéfinitude\\\" appelle justement l\\\'ouverture vers les autres, pour prendre un maximum d\\\'avis, confronter ses vues et ses opinions, construire, non pas un consensus qui bien souvent n\\\'est que la démission devant la contingence imposée par la ligue des pouvoirs, mais des compromis, des contrats révisables, des procédures d\\\'expérimentation.

Tout cela n\\\'est, in fine, que la paraphrase du mot démocratie, une démocratie vivante prenant le temps de retisser indéfiniment les liens entre les hommes et de se donner les moyens d\\\'un avenir ouvert.

Yves Lenoir 01/03/2007 08:48

Merci à Nicolas pour ce rappel bienvenu en ces temps où la démagogie semble la réponse majoritaire aux peurs qui profitent de la conjoncture pour exercer leurs petits chantages malsains.

Juste une remarque : notre responsabilité n'est pas infinie, car alors notre liberté le serait aussi et nous serions tous des dieux jouissant d'un réseroir infini de ressources et de l'éternité… La contingence est là qui limite notre liberté, sinon son désir. mais ce dernier semble malheureusement bien faible, considérée l'exigence maladive de toujours plus de sécurité. Notre responsabilité serait plutôt indéfinie. J'évoque ici le cas de ceux qui se posent des questions, pas de ceux qui se contentent de ramer dans le sens du courant. Et cette "indéfinitude" appelle justement l'ouverture vers les autres, pour prendre un maximum d'avis, confronter ses vues et ses opinions, construire, non pas un consensus qui bien souvent n'est que la démission devant la contingence imposée par la ligue des pouvoirs, mais des compromis, des contrats révisables, des procédures d'expérimentation.

Tout cela n'est, in fine, que la paraphrase du mot démocratie, une démocratie vivante prenant le temps de retisser indéfiniment les liens entre les hommes et de se donner les moyens d'un avenir ouvert.