Lettre Perplexe (3)

Publié le par Gilbert Veyret

Mon cher Huzdak.

 

Les Français sont profondément marqués par leur histoire, qu’ils la vénèrent ou qu’ils la détestent. Comme les camps idéologiques y demeurent plus marqués que dans d’autres pays, on y adule l’histoire faite par ceux dont on se considère proche et on voue aux gémonies les phases de son histoire gâchées  par ceux qui pensent mal.

Chaque période électorale est donc marquée par la dénonciation véhémente de tous les manquements que chaque camp attribue à l’autre. Un observateur extérieur a donc forcément l’impression que les Français ont toujours tout raté puisqu’à chaque alternance politique, il semble nécessaire de faire à peu près le contraire de l’équipe précédente !  Même le candidat de la majorité sortante doit  préconiser la rupture avec un passé récent, auquel il a fortement contribué, pour renforcer sa crédibilité.

D’autres plus radicaux ou nostalgiques d’un passé d’illusions révolutionnaires, prétendent au contraire que rien ne change jamais, alors qu’il faudrait faire une véritable révolution. C’est aussi une caractéristique de ce pays vraiment atypique, de continuer à avoir à chaque élection présidentielle un candidat qui se réclame du communisme et jusqu’à trois candidats qui se réclament du trotskisme. 

Il faudrait la culture d’un Claude Lévi-Strauss pour te faire comprendre les différences subtiles entre ces diverses tribus urbaines. Disons pour simplifier qu’elles ont en commun de n’avoir pour horizon que les expériences politiques qui ont dramatiquement  échoué depuis 1917, dans le monde entier. Certes les Trotskistes cultivent le bénéfice du doute, puisque leur héro, Léon Trotski, organisateur fort peu démocrate de l’armée rouge, a été assassiné par des communistes orthodoxes, avant d’avoir pu prouver le danger de ses idées. Hors de France, ce nom n’évoque plus rien, au-delà de quelques octogénaires nostalgiques de leur jeunesse militante, nourrie de souvenirs de la guerre d’Espagne. Mais les Français s’estiment assez à l’abri, derrière leurs institutions démocratiques,  pour s’offrir le luxe d’un dandysme politique.  Ainsi leur école la plus prestigieuse, l’Ecole normale supérieure, a pu devenir, un temps, une véritable pépinière du Maoïsme, au moment  où celui-ci tuait des millions de Chinois.  Mais cela n’était qu’une posture passagère et ceux qui n’ont pas réussi à se reconvertir dans la communication, se sont engouffrés dans les thèses, nettement plus tendances, des néo conservateurs américains.

 Un autre candidat, s’intitulant altermondialiste, s’est surtout fait remarquer en détruisant des symboles de la mondialisation  à dominante américaine, un restaurant  Mac Donald et des champs de maïs OGM.

Tu dois penser qu’un pays qui cultive à ce point les mythes révolutionnaires doit être en permanence à feu et à sang ! Rassure-toi il n’en est rien.  Que des Bretons aiment  porter des coiffes Bigoudènes ou participer à des « fest noz » ne les empêche pas d’être à la pointe de la technologie dans bien des domaines.   La France est donc un pays moderne qui aime cultiver un certain folklore politique. En fait,  sous leurs oripeaux révolutionnaires les Français sont parmi les plus conservateurs d’Europe.

Les syndicats y sont très faibles, avec moins de 8% de syndiqués dans le secteur privé. Certains d’entre eux ont si longtemps attendu « le grand soir » qu’ils n’ont pas toujours été très efficaces dans les négociations collectives et ont souvent laissé le champ à peu près libre à un patronat assez réactionnaire.

 A l’opposé de l’échiquier politique, la droite extrême était orpheline depuis que ses idées étaient passées de mode avec la chute du régime de Vichy. Elle ne comptait plus que quelques électeurs aigris qui n’avaient jamais admis la réhabilitation du capitaine Dreyfus, la condamnation de Pétain et Laval et la fin de l’empire colonial.

Elle a toutefois su profiter des difficultés  de la France à intégrer une population d’origine immigrée, dont l’apport lui fut nécessaire au moment de l’essor industriel des « Trente Glorieuses », mais qui ne parvient plus à trouver assez de travail, ni à promouvoir des valeurs communes avec les enfants de ces immigrés. La progression des votes en faveur des apôtres du repli hexagonal aura été proportionnelle à la perte de confiance et d’influence de la France. Certains observateurs ont pu y voir une forme de vieillissement accéléré. On préfère s’enfermer chez soi et râler contre l’air du temps, quand on ne se sent plus capable d’affronter le monde extérieur. 

A vrai dire l’extrême droite comme l’extrême gauche, sont de parfaits illustrateurs, probablement sans le savoir, de la thèse du bouc émissaire développée par un philosophe français, surtout apprécié aux USA, René Girard.

Tout le mal vient des patrons ; haro sur les patrons, disent les premiers ! Tous nos malheurs viennent des immigrés ; chassons-les, proclament les seconds ! Personne n’y croit vraiment, mais ça rassure tellement d’imaginer un responsable unique et identifiable à toutes nos difficultés !

Un autre bouc émissaire, celui du technocrate apatride s’est développé avec la critique des institutions européenne qui allaient jusqu’à retarder l’ouverture de la chasse, gâcher le goût des pommes et des fromages à pâte molle, tant appréciés des Français. 

Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que l’extrême droite et l’extrême gauche s’étaient coalisées, avec une partie de la gauche opportuniste, pour repousser un projet de constitution européenne qui avait effectivement le grand tort d’admettre ouvertement que la construction européenne ne saurait être entièrement française.

Ce n’était pas non plus par hasard que l’avenir de l’Europe, d’où proviennent les deux tiers des textes  réglementaires qui régissent ce pays, soit le grand absent des débats électoraux Français.

 Pourtant, le candidat du centre y fait souvent référence, en expliquant que la France ne saurait résoudre ses problèmes que dans un cadre européen. Il répète aussi qu’aucune des recettes miracles, proposées par les deux candidats phares de cette élection présidentielle, ne seront applicables, tant que le pays n’aura pas retrouvé quelques marges de manœuvre, en réduisant sensiblement son taux d’endettement public.

Mais il est vrai que les premières enquêtes  d’opinion ne le gratifiaient que de scores assez médiocres.

Sa montée actuelle, très significative, dans les sondages ne va-t-elle pas amollir son courage, au fur et à mesure qu’ils lui donnent plus de confiance en son avenir ?

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