Les valeurs du social libéralisme (4). Prendre l'autre en compte

Publié le par marc dHERE

Je poursuis la réflexion sur les valeurs du social libéralisme. Après deux chapitres sur la liberté et un sur l’égalité (les libertés égales) je voudrais, en débordant quelque peu, aborder une  autre notion qui complète les précédentes et leur donne du sens….  celle du « don »…

 

Liberté, responsabilité, égalité,  équité constituent les conditions même d’une société   démocratique donnant sa chance à tout le monde et nous avons vu à quel point ces notions étaient liées. Pourtant elles seront insuffisantes si elles ne sont pas accompagnées  d’autres valeurs, d’autres principes d’action  faisant  appel à des sentiments venant du plus profond de la personne humaine  et liés à notre existence sociale.

 

La modernité nous  a fait passer de la communauté à la société, des rapports prédéterminés au libre choix, au libre  accord.  L’exigence d’une liberté responsable s’exprime dans  la capacité pour chacun de choisir ses liens, de  décider de ses engagements, par delà ses enracinements ethniques, culturels ou religieux et   ainsi faire vivre et progresser   la démocratie. 

Dans l’espace social, cela se traduit le plus souvent par le contrat, qu’il soit formel ou virtuel, c’est à dire par un  accord avec autrui, sur un pied d’égalité et en connaissance de cause  (au moins théorique). La notion de contrat est au cœur de notre conception de la responsabilité,  dont elle est une des  expressions,  c’est sur elle que se bâtit une société démocratique et respectueuse de la liberté de chacun.  Pourtant elle ne peut être exclusive ou suffisante. Une société  humaine reste  aussi une communauté, ou devrait savoir  en conserver certaines valeurs essentielles comme la solidarité, retrouver le  sens et la  cohésion qui résultent d’une représentation partagée de l’avenir mais aussi  d’un ensemble de relations mutuelles plus ou moins  formalisées.  

L’homme  n’est pas seulement  un  calculateur rationnel,  agi par l’utilitarisme,  par le profit qu’il espère retirer d’une action ou d’une initiative. Les besoins dont il cherche la satisfaction ne sont pas seulement matériels mais aussi relationnels et spirituels. Le bien être peut dépendre davantage de la profondeur et de l’authenticité  des relations entre individus que de l’accumulation des choses. A côté de la logique de l’intérêt, il y a une autre logique, moins souvent sollicitée, celle de l’altruisme ou de l’entraide mutuelle. Une autre dimension existe, qui peut amener l’homme  à voir au delà de son  intérêt à court terme, à construire des formes diverses  de solidarité, comme cela s’exprime dans la sociabilité première de la famille ou dans les rapports d’amitié. Notre société doit reposer aussi  sur un élargissement de cette sociabilité de proximité, car ses membres  ne  sont pas seulement liés entre eux  par  des accords juridiques ou des relations d’intérêt, ils le sont aussi par des rapports non codifiés de confiance et de réciprocité. Au-delà d’une philosophie du contrat il y a tout ce qui donne aux rapports humains et sociaux une autre dimension, tout ce qui vient  humaniser  la démocratie qui ne peut être seulement un ensemble de règles, de procédures ou de garanties, mais n’existe que  fondée sur la reconnaissance et la prise en compte de l’autre, sur les devoirs qui viennent répondre aux droits que  chacun possède.

              La notion de don[1], qui était au centre de la communauté primitive, doit pouvoir donner un sens plus profond  au vivre ensemble. Ce que ne peuvent faire ni le  contrat ni le droit qui relèvent de l’obligatoire ou de l’interdit, le  don le rend possible,  avec ce qu’il contient de gratuité mais aussi de réciprocité à venir, de possibilités indéterminées, avec cette  « inconditionnalité conditionnelle » qui attend un retour sans le demander et sans même en être sûr.  Le don qui oblige dans l’esprit   sans constituer une obligation  juridique,  qui oblige librement comme le dit Alain Caillé, enrichit la relation,  crée le lien. Supposant une contrepartie sans en fixer   ni  la date, ni la nature, ni l’importance,  n’entraînant pas  une obligation mais s’en remettant à une bonne volonté,  le don induit  la responsabilité et   la générosité,  incite à  la réciprocité,   et nous liant  les uns aux autres, crée une solidarité de fait.  Dans  la société qui est la nôtre où  la vision exagérément  autocentrée de l’individu, la technologie envahissante[2], le repli sur soi et  l’isolement que provoquent  la précarité ou  le chômage, tendent à éroder  les relations interpersonnelles, la reconstruction d’un lien social, d’un vouloir et d’un  savoir  vivre ensemble, est une nécessité. Elle passe par la responsabilité vis-à-vis d’autrui, par  une réhabilitation de l’idée de partage qui fonde toute communauté humaine.  Elle passe par la diversification de lieux  de coopération et d’échanges,  la multiplication des occasions permettant aux individus de manifester et d’exercer  leur générosité. Elle passe finalement  par notre capacité à articuler intérêt individuel et préoccupation collective, la réalisation de l’un par la recherche de l’autre.

 

En France, la conception  républicaine qui considère que c’est à l’Etat d’agir pour la collectivité, prépare moins à cette philosophie, que ne peut le faire  la culture collective et  la tradition   d’initiative citoyenne des pays du nord de l’Europe ou celle  du  bénévolat qui anime l’esprit américain. On peut penser que parmi  les raisons qui maintiennent un lien social dans un pays comme les Etats-Unis, malgré l’extension de la  marchandisation et la dureté d’un système terriblement inégalitaire, figure  la perpétuation informelle de  cette philosophie du partage et du  don. Pratique de la charité qui imprègne les religions si présentes dans le quotidien des américains, tradition de philanthropie qui, à l’origine de nombre de projets culturels, éducatifs ou sociaux[3], crée des « biens publics »,  vitalité  des associations locales, des  communautés auxquelles on donne son temps ou son argent. La phrase célèbre de John Kennedy, « ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays », qui ferait rire  ou s’indigner ceux pour qui existent des droits sans  les devoirs correspondants,  traduit la conception ou la recherche  d’une société qui est mue aussi  par d’autres valeurs que celles de l’intérêt  personnel immédiat.

 

Pour permettre à cette philosophie de s’étendre, il faut  souligner, faciliter et  favoriser certaines attitudes, certaines actions qui peuvent aller  de mesures infimes  à des choix essentiels et   recouvrir des modalités très diverses. C’est le don en  argent à des associations humanitaires ou  caritatives, c’est le mécénat ou la philanthropie qui  pourraient  devenir des éléments dynamiques de nos politiques sociales, environnementales et culturelles. C’est l’engagement et la prise de responsabilité dans l’économie sociale et solidaire,  dans des communautés territoriales,  de quartier ou de commune. C’est  le bénévolat au sein d’associations, l’aide aux personnes âgées, le  l’accueil des immigrés, le soutien aux demandeurs d’emploi et leur accompagnement. C’est la participation des étudiants à des activités de soutien scolaire auprès des populations en difficulté.  C’est  le don de temps, d’attention,  l’écoute empathique,  le  regard vigilant  porté sur ceux qui sont isolés, c’est un échange attentif, une  solidarité qui n’est plus  mécanique, mais voulue, comprise comme  un devoir vis-à-vis des autres  que chacun s’impose à soi-même. Enseigner aux écoliers le respect d’autrui,  ou leur apprendre concrètement  les bases du  secourisme et leur montrer  ainsi qu’ils ont la capacité de sauver une vie, les ferait  participer à cette philosophie, en les rendant responsables et attentifs aux autres, les deux concepts ayant vocation à se renforcer  mutuellement. Encourager les chômeurs  de longue durée  indemnisés,  les préretraités  ou  les retraités  à  consacrer  quelques heures à  des  activités socialement utiles en relève aussi.  L’instauration pour les jeunes européens des deux sexes   d’un service civique de plusieurs mois  destiné  à des activités humanitaires,  de solidarité ou de développement durable, en serait aussi une manifestation éclatante. Cet engagement, si utile pour le développement de  la société et des relations humaines qui en forment le ciment,  serait en partie  bénévole mais  comment penser que ces jeunes ne recevraient   rien en échange, en terme d’enrichissement spirituel et intellectuel, en terme  de découverte, d’exercice de la responsabilité    et  d’expérience ?  Comment ne pas voir quelle serait la différence, y compris en terme d’efficacité pour l’avenir entre  une société capable de faire vivre un tel esprit  et une société qui n’aurait pas le courage de proposer et d’appliquer une mesure de ce type ?  La  mise en œuvre et la diffusion  de cette   philosophie  active de l’altruisme et  de la solidarité  permettraient d’inscrire la société dans une démarche de coopération volontaire, dans un climat de confiance et de réciprocité, qui en  renforcerait la cohésion. Elle s’inscrirait tout naturellement dans l’esprit d’un social libéralisme  qui vise à mêler la liberté, la responsabilité et la solidarité. ....

marc d'Héré 

 



[1] Ce paragraphe doit beaucoup au chapitre consacré à ce thème par Jean-Baptiste de Foucauld, dans son ouvrage  « les trois cultures du développement humain »  Odile Jacob, février 2002…..

 

[2] Le développement des nouvelles technologies de communication multiplie les possibilités d’échange dans un espace de plus en plus large    mais diminue les occasions de rencontres physiques et  limite paradoxalement  les relations et les contacts  avec ses proches.

 

[3] Aux Etats Unis,  plus de 200 milliards de dollars sont   chaque année consacrés à  des actions  philanthropiques. Bill Gates l’homme devenu le plus riche du monde a créé une fondation de 30 milliards de dollars, consacrée à la santé et l’éducation dans les pays pauvres. Warren Buffet la deuxième fortune des Etats-Unis vient de lui confier…37 milliards de dollars. La philantropie Américaine devient une force de transformation sociale.

 

Publié dans Réflexion politique

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Alan 08/02/2007 16:58

Aux US les dons sont importants d'une part par leurs comunautarismes religieusement intégristes et d'autre part par la nécessité de se donner bonne conscience en l'absence de système sociaux d'état tel que par exemple notre sécurité sociale française, nos caisses de retraites par répartition, nos minimums sociaux...
Cependant, outre les dons financiers aux associations carritatives suppléant des déficits de notre état, je suis aussi un généreux donateur : je donne volontier mon corps à toutes les femmes :-))

F Coste 08/02/2007 12:34

dans d'autres sociétés, le don tient une place importante : certains montrent que les sociétés musulmanes se sont accomodées du néo-libéralisme, alors qu'elles étaient totalement opposées au collectivisme du socialisme. Contrairement à ce que l'on croit, les sociétés musulmanes sont très individualistes : d'une part, le néo-libéralisme leur permettait que chacun se débrouille, mais d'un autre côté, cela leur donner une bonne image sociale avec les "Zakat", cad en donnant une partie de leur revenu aux plus indigents

F. Coste 08/02/2007 12:26

Dans la culture américaine, il y avait un autre élément qui a favorisé le don en fin de vie basé sur la responsabilité individuelle. Si on veut être conforme à l'éthique protestante, on doit "se construire seul" si on veut aller au ciel. En conséquence, on ne doit pas donner d'héritage. Et par ailleurs, la charité est aussi bien vue si elle aide "à construire": le premier "milliardaire" à avoir ouvert le bal était Carnegie -le plus riche au monde en 1900- qui avait donné toute sa fortune.
Aux Etats-Unis, comme tu le montres Marc, le don est peut-être davantage une satisfaction relationnelle et spirituelle, d'où l'immense nombre de fondations dont une partie est défiscalisée pour favoriser cet acte. En retour, ils renvoient une bonne image d'eux-même en oeuvrant 'pour la communauté', ce qui est socialement très bien vu -peut-être plus qu'ailleurs. Mais d'un autre côté, même si à la base ce geste était intéressé, il a néanmoins était utile pour d'autres.
Donc, l'idée que tu pointes est à creuser...

J.M. Bouquery 08/02/2007 09:45


Pas de philanthropie sans l'autre, mon égal, libre, pas de transformation sociale sans cette fraternité; merci aux fondations US mais elles ne sont que l'aveu des vices du système à la vertu des gens; aveu que l'Etat ne peut connaitre; raison de plus pour fuir ceux qui veulent prendre du pouvoir plutôt qu'en donner.
jm b