Lettres Perplexes (1)

Publié le par Gilbert Veyret

Les « lettres Persanes » ont inspiré Gilbert Veyret, un de nos fidèles amis, qui m’envoie deux lettres, que je vous communique avec un immense plaisir ,voici la première. 

 

 

Mon cher Huzdak,

Je t’écris de ce pays étonnant, aujourd’hui sans doute moins prestigieux qu’il ne fût, mais qui dispose  toujours d’immenses qualités et d’atouts qu’il a le génie de transformer régulièrement en handicaps.

Je veux parler de la France , pays dont l’histoire est ponctuée de succès triomphaux, suivis d’échecs abyssaux, mais qui n’a jamais su clairement choisir les voies et moyens qui lui auraient permis de consolider ses réussites ou d’éviter les catastrophes. Ses dirigeants sont probablement parmi les plus intelligents et les plus cultivés. Mais ils ont la manie d’avoir souvent raison, comme le fut récemment leur opposition à la guerre d’Irak, menée par les Etats-Unis et d’affirmer leur opinion avec une telle arrogance qu’elle décourage souvent ceux qui auraient été raisonnablement tentés de la suivre.

Figure-toi qu’ils sont engagés actuellement dans une campagne électorale qui doit successivement  renouveler leur Président et leurs députés. C’est toujours un spectacle épique et déroutant dans ce pays qui a pourtant donné le siècle des lumières, c'est-à-dire de la raison. Ses réunions électorales, de plus en plus rares il est vrai, renouent avec la tradition des Pardons religieux du Moyen-âge, évoquant en termes véhéments, la lutte éternelle du bien et du mal. 

 

Dés 1250, un de leurs rois Louis IX touchait les écrouelles, sorte de maladie tuberculeuse et passait pour les guérir. Il a d’ailleurs été sanctifié à ce titre. Aucun monarque, même républicain, n’a mérité depuis d’être ainsi canonisé. Pourtant les Français ont, jusqu’à une date récente, cru que leurs souverains pourraient les guérir du « haut mal » du paupérisme ou de l’insécurité, par simple incantation. Ils n ‘en étaient pas vraiment dupes, mais se comportaient comme ces enfants auxquels on récite des contes pour mieux les endormir. Ils savent bien que les monstres qui les menaceraient ne sont que des fantasmes et que les bonnes fées ne les protégeront pas toujours contre les malheurs de l’existence. Mais il leur plait d’y croire le plus longtemps possible.  Les Français ont su garder longtemps cette fraicheur enfantine. Leur morosité actuelle viendrait précisément de ce qu’ils auraient cessé d’être crédules.

Leur Président actuel a vraiment toutes les qualités des grands pénitents. Il a toujours su reconnaître les torts commis par la France , au cours de son histoire, ce que ses prédécesseurs n’avaient pas eu le courage de faire, tout en distinguant ceux qui avaient su se montrer « justes », à des moments difficiles.

 Ayant dû constater  son impossibilité de parler d’avenir, sans être rapidement démenti, il a choisi d’être  présent sur tous les lieux de commémorations.

 

Les observateurs les plus indulgents disent toutefois que son bilan, de 12 ans de règne, se limitera principalement à une réduction sensible du nombre et de la gravité des accidents de la circulation, ce qu’aucun directeur de la Prévention routière n’avait pu obtenir à ce jour. Ayant aussi décrété la lutte contre le cancer comme une grande cause nationale, il a suscité la création d’un organisme fédérateur dont la première réalisation connue aura été de financer des spots publicitaires permettant à des malades du cancer de pouvoir  enfin passer à la télévision, comme tout un chacun.

Ses fournisseurs d’idées lui avaient ciselé des formules chocs, notamment la « fracture sociale », qui lui avaient permis d’emporter les deux précédentes élections. Mais comme ils étaient tous passés  du côté de celui qui lui paraissait encore comme un usurpateur, il semblait difficile qu’il puisse briguer un troisième mandat, uniquement sur un projet de  réduction du nombre d’accidents domestiques et de lutte contre la maladie d’Alzheimer.

 

Plusieurs prétendants se disputent donc sa succession, comme il sied à une démocratie. Mais il semble bien que la presse en ait privilégié deux, afin d’éviter une trop grande dispersion de leurs analyses et commentaires, ce qui aurait lassé les lecteurs et occupé des espaces que la publicité ou les horoscopes rempliraient  de manière plus  rentable.

Le plus habile vient du camp du Président, même si ses chefs historiques le considèrent encore comme un renégat. Il annonce des ruptures historiques avec un passé récent, auquel il a beaucoup contribué, tout en exprimant la plus grande fidélité aux valeurs de la droite, à laquelle il se rattache.

 Ayant probablement une bonne pratique de la marine à voile, il sait bien que le meilleur moyen d’atteindre son but est de « tirer des bords » pour profiter des vents favorables. Il va donc chercher des voix largement à droite, puis à gauche, en ayant soin de trouver, chaque fois, les mots qui laisseront entendre à certains qu’il n’est pas du tout celui qu’ils croient, tout en confirmant aux autres qu’il se comportera toujours conformément  à l’image qu’ils en ont.  Il a su ainsi convaincre une part significative d’anciens adversaires, mais garde des détracteurs irréductibles dans son propre camp.  Ceux-ci savent que le personnage est impulsif. Ils attendent de lui le mouvement intempestif qui leur permettra de le déstabiliser selon la technique du sumo, sport favori du Président  en place ou plutôt du judo pour des concurrents  de moindre gabarit.

Son adversaire de gauche est la plus séduisante. Non seulement parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle a su dire «  Vos idées seront les miennes, mon programme sera ce que vous voudrez bien en faire » D’aucuns se sont dits qu’ils allaient enfin être entendus, mais vue la grande diversité de l’opinion française, la synthèse de 60 millions de projets personnel et de sujets de mécontentement  semble un art fort difficile. Cela nécessite un art de la dialectique que son parti politique avait bien su maîtriser, sous un  précédent Président  socialiste, mais qui semble désormais moins crédible. On avait pu autrefois obtenir un prix élevé du blé pour rémunérer le travail de l’agriculteur et du pain bon marché pour nourrir l’ouvrier. On a pu aussi demander plus à l’impôt et moins au contribuable, voter des budgets déficitaires en essayant de  réduire le taux d’endettement public, mais cela ne soulève plus que des doutes et des frustrations. Les Français, du moins ceux qui s’expriment avec le plus de force, semblent considérer que les inégalités sont une cause d’injustice inacceptable quand ils n’en sont pas personnellement  bénéficiaires.

 

La candidate socialiste essaie donc de donner une nouvelle image de la politique, comme les gazettes le répètent à satiété. Il s’agit bien d’une image virtuelle, reposant sur une politique à l’état gazeux. Comme tout gaz, elle remplit tout le volume disponible, est insaisissable et part dans des directions difficiles à maîtriser.

Je te parlerai dans ma prochaine lettre des épisodes souvent pittoresques d’une campagne électorale dans ce pays  qui aime la politique et se défie des politiques.

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J.M. Bouquery 06/02/2007 09:53




bal au centre ! ou: quelle place entre les 2 ?



    





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Frederic Coste 01/02/2007 14:18

Très bon article avec une pléthore de commentaires habiles ! -Irak et la position arrogante des français; le président/monarque guérisseur et ses patients qui ne croient plus en sa médecine and so on