Les valeurs du social libéralisme (3) - Des libertés égales

Publié le par marc dHERE

Des « libertés égales »

 

 

Quel sens aurait la volonté de libérer l’individu si ce n’était pour  libérer tous les individus ? Comment, quand on veut donner toute sa place à la liberté, en refuser l’exercice à qui que ce soit ? Promouvoir la liberté c’est la vouloir pour tous et la vouloir pour tous passe par  la recherche de la plus grande égalité,  ou, selon la belle expression de Monique Canto-Sperber, par la construction de  « libertés égales ». Cette conception de la liberté pour tous suppose des règles et des limitations qui permettent à ces différentes libertés de coexister, de s’exercer dans leur plénitude mais aussi dans le respect des libertés des autres,  donc dans le respect de l’égalité de chacun.

 

 

Le nivellement est  dangereux  parce qu’il est  contre productif, ne poussant pas à progresser. L’idée que l’égalité de situation ne peut être  un but en soi, ne contredit  pas la volonté de voir réduire les inégalités car autant une société de l’égalité parfaite  serait une société immobile et déjà  « morte », autant les inégalités excessives et injustifiables  déchirent les sociétés et peuvent les faire mourir.

Il y a des inégalités inacceptables par nature ou en fonction de leur niveau, il peut y en avoir de légitimes ou de tolérables. Les  sondages  montrent bien d’ailleurs   que   ce ne sont pas toutes   les inégalités  que refuse l’opinion, mais les seules  inégalités considérées comme injustes  ou abusives. Si   toute inégalité n’est pas forcément  une injustice,   la suppression des inégalités injustifiées et  la  réduction des inégalités excessives constituent  des    exigences. 

Nous refusons la persistance des  inégalités  entre les hommes et les femmes, notamment dans l’espace professionnel, celles s’appuyant sur une  origine sociale ou ethnique, celles résultant  d’un statut  ou d’une situation privilégiée  prédéterminée qui ne pourrait pas évoluer, nous refusons  les inégalités  héritées   bien différentes des inégalités résultant d’ un travail ou  d’une prise de risque. Et ce sont  bien les principes d’un socialisme libéral attaché à la justice sociale comme à   la mise en œuvre de l’autonomie et de la concurrence qui permettront de limiter ou de supprimer  les situations inégalitaires dues à la domination institutionnalisée du sexe masculin, ou celle  de castes,  de corps   ou de corporations.

La gauche traditionnelle  française se satisfait  de   l’existence  d’une inégalité de fait    au sein de la société en refusant de remettre en cause les avantages que les salariés du secteur  public  possèdent sur ceux du privé, en terme d’emploi,  de conditions de travail, de retraites, de revenus même pour certaines catégories. Comment se prétendre les défenseurs de  l’égalité  quand  on laisse se perpétuer de telles inégalités, et que, pour de supposés  intérêts électoraux  on va jusqu’à les  défendre et les justifier. 

L’égalité à laquelle nous aspirons, et qu’une défense cohérente de la liberté exige, est l’égalité des chances ou, mieux encore, celle que le sociologue Eric Maurin appelle « l’égalité des possibles ». C’est  la possibilité  donnée à tous et donc à chacun, quelle que soit sa situation ou son origine, d’accéder aux biens collectifs- éducation, emploi,  santé -  et de pouvoir en tirer  un même  profit.  C’est l’égalité  dans les opportunités offertes à chacun, et régulièrement renouvelées, d’utiliser au mieux sa liberté, sa capacité d’autonomie, ses talents et  sa volonté.

Notre conception de l’égalité nous sépare autant de l’égalité globale et  de principe prônée par la  gauche traditionnelle que notre « liberté pour agir » nous séparait de la liberté formelle et abstraite. 

La généralité des mesures que cette gauche préconise va trop souvent à l’ encontre de l’égalité réelle.  Est-ce l’égalité que de vouloir  la même école et les mêmes moyens pour tous[2], alors que l’on sait que dans cette école qui se veut  égalitaire, les possesseurs d’un patrimoine culturel et vivant dans un environnement privilégié seront en réalité fortement avantagés ? Est-ce égalitaire de laisser chaque individu dans la même situation face à l’emploi quand on sait qu’un  jeune d’origine immigrée aura trois  fois moins de chances d’être embauché qu’un jeune Français «  de souche » ?  Est-ce égalitaire d’attribuer les mêmes allocations familiales à des familles aisées et à des  familles défavorisées ? 

N’est-il pas juste, en revanche et plus conforme à un vrai désir d’égalité, de traiter de manière différenciée, inégale mais équitable, certains quartiers, certaines catégories de population, certains individus pour leur permettre de combler leur retard ? 

Ni les politiques sociales, ni la redistribution, ni les transferts sociaux,   tels qu’ils sont conçus, ne jouent plus le rôle de réducteurs d’inégalités qu’ils ont pu jouer dans le passé.  L’égalité formelle – souvent dite républicaine -  de la gauche traditionnelle pensée à travers le prisme de l’uniformité et de l’universalité abstraite,  est en elle même porteuse d’inégalités et  l’égalitarisme consistant à vouloir traiter de la même manière des situations différentes est en soi porteur d’injustice. 

C’est Louis Maurin, animateur de l’Observatoire des inégalités qui déclarait « dans la pratique, l’égalité formelle proclamée par le droit est souvent un paravent qui laisse prospérer les inégalités réelles, compte tenu des avantages dont bénéficient certains. »  On ne peut poser le principe d’égalité en faisant comme si il n’y avait pas inégalité originelle. Seul un traitement inégal des inégaux,  seule une inégalité compensatrice, une « discrimination positive », traduction malheureuse  de « l’affirmative action » anglo-saxonne, peuvent  contribuer à atténuer l’inégalité de départ.

Il  faut donner plus à ceux qui partent avec  moins si l’on veut que tous aient des chances comparables de réussite et d’épanouissement. C’est la recherche pragmatique d’une plus grande égalité, d’une situation d’équilibre et de justice, qui rend acceptable et qui justifie cette discrimination positive.  Alors que la droite évite de poser  la question de l’égalité, et que la gauche traditionnelle l’évoque de manière formelle, la gauche moderne recherche une véritable équité qui ne peut exister  que lorsque  est assurée pour  chacun   la véritable égalité des chances ou  des possibles que nous évoquions plus haut.

Marc d'Héré



[1] « La liberté n’a de sens que lorsqu’elle est associée à l’égalité ». François de Singly « Les uns et les autres, quand l’individualisme crée du lien » Colin 2003

 

 

 [2] L’expérience des ZEP, mal pensée, technocratique et « sociale démocrate » dans son esprit n’a rien apporté…

 

 

 

 De quelle égalité parlons-nous ? Certainement pas de  l’égalité  des situations ou de « l’égalité des vies ». Difficilement réalisables, elles  ne sont  pas davantage souhaitables. L’inégalité est une constante de nos sociétés et, reconnaissons le,  un de ses  moteurs.

 L’exigence de liberté individuelle, d’autonomie  et de  responsabilité,  entraîne la reconnaissance du même droit pour  autrui ce qui induit respect de l’autre, lutte contre les discriminations, démocratie, et pour tout dire  égalité. Il est vain de vouloir opposer cette exigence de liberté à celle d’égalité[1].

Publié dans Vie politique

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