Honorer ou promouvoir les valeurs de gauche?

Publié le par Alain Boyer

Un ami me communique ce texte...

La politique a ses règles propres, en particulier du fait des contraintes du réel, mais elle ne saurait être pensée et accomplie sans valeurs morales.

Max Weber et Raymond Aron ont justement insisté sur deux attitudes possibles : la morale de la conviction, qui ne s’intéresse pas aux conséquences de l’action mais seulement à ses intentions pures, et la morale de la responsabilité, qui cherche à anticiper les conséquences d’une action avant d’arbitrer, parfois dans la douleur, en sa faveur. Cette morale de la responsabilité n’a rien à voir avec le cynisme ou le “réalisme” amoral. Mais elle tient qu’il est immoral de se contenter de poser au moraliste intègre sans s’interroger sur le bilan prévisible de ses actes.

Le philosophe irlandais Philip Pettit, théoricien du “républicanisme”, a opposé dans la même veine le fait de vouloir “honorer” une valeur et celui de chercher à  la “promouvoir”. Seule cette dernière attitude est authentiquement responsable.

Or, promouvoir une valeur dans le monde, par exemple la justice, exige parfois d’utiliser des moyens qui, sans être condamnables en soi (comme l’est la torture), car la fin ne justifie pas tous les moyens, semblent a priori ne pas l’honorer, voire la déshonorer. Or, quelles sont les valeurs républicaines ? La liberté, l’égalité, la fraternité, et la laïcité (tolérante). Les penseurs de gauche ont fait à juste titre remarquer aux libéraux que ces valeurs ne pouvaient demeurer purement formelles : la liberté du renard libre dans le poulailler libre n’est pas défendable. Il faut promouvoir des libertés juridiques et réelles, des pouvoirs effectifs d’agir selon son “plan de vie”, comme disait le philosophe “libéral” John Rawls. L’égalité des chances ne doit pas être seulement formelle, mais réelle, ce qui peut exiger, de manière provisoire, des actions “positives” en faveur des individus injustement privés de pouvoirs d’agir à cause de leur “appartenance” à un groupe à tort déconsidéré. La fraternité ne doit pas être seulement verbale et incantatoire, mais impliquer une réelle solidarité par laquelle les individus qui par leur chance, leurs efforts et leurs talents ont acquis plus de liberté et de ressources que d’autres moins chanceux contribuent par leur action innovatrice et bien sûr leurs contributions fiscales (raisonnables) à améliorer en fin de compte le sort de ces derniers.

L’Etat doit par le Droit jouer un rôle essentiel dans la mise en pratique universelle des droits de l’homme de 1789, “la liberté, la sûreté, la propriété et le droit de résister à l’oppression”. Mais il est absurde que son action trop paternaliste aboutisse en fin de compte à tuer la poule aux œufs d’or qu’est la liberté d’entreprendre et aussi celle de choisir, fondements de la seule économie qui fonctionne, l’économie de marché (un quasi pléonasme). Tuer les incitations à prendre des risques et à innover, en étouffant la concurrence (libre et non faussée !), en taxant de manière excessive les entrepreneurs ou en les privant de capitaux, est “pervers” : cela conduit à l’effet inverse de celui que l’on recherche.

Aux excès paternalistes et fiscaux de l’Etat-Providence (qu’il ne faut pas pour autant jeter avec l’eau du bain bureaucratique), lequel ne permet pas toujours aux moins chanceux de conserver “les bases sociales du respect de soi-même”, et qui conduit à la banqueroute de l’Etat et à des “injustices générationnelles”, Rawls préférait l’idée d’une “démocratie de propriétaires” (comme … Gambetta et de Gaulle), par où la participation de chacun à l’appropriation des moyens de production (grâce à l’actionnariat, la co-propriété) rendrait possible l’amélioration du sort et de la dignité des “plus mal lotis”, alors qu’une politique égalitariste radicale conduirait à la pauvreté de tous.

Sans incitations, peu de gens prendraient des risques. Si une mesure qui “honore” la justice sociale (à savoir, d’ailleurs, non pas “combattre les inégalités” en soi, mais celles qui ne servent pas aux plus malheureux) s’avère contre-productive du point de vue de la promotion réelle de cette même valeur, il faut renoncer à cette mesure purement “honorifique”. Tombent à mon sens sous cette critique le refus systématique du libre échange, de la baisse des prélèvements, la retraite générale à 60 ans, les 35 heures, le refus des fonds de pension, de l’assouplissement du Droit du Travail, etc.

Le “plus mal loti”, à l’heure qu’il est, en France, c’est le chômeur de longue durée. Toute mesure qui honore le combat contre les “inégalités” tout en promouvant de fait la perduration de cet état de choses est injuste. La conclusion s’impose : pour promouvoir des valeurs “sociales”, il faut à l’heure actuelle avoir le courage de proposer certaines réformes dites “libérales”, incitatives, négociées avec ceux qui, comme la CFDT, acceptent de ne plus considérer la politique en démocratie comme une guerre, un conflit à somme nulle, mais comme une délibération commune suivie de compromis.

Pour promouvoir les valeurs sociales, il faut en passer à l’heure qu’il est par des réformes d’inspiration “libérale”. Si l’on préfère, plus brutalement : pour ne pas simplement honorer, mais promouvoir les valeurs “de gauche”, il faut en passer par certaines réformes dites “de droite”, pour sauver les  retraites, la Sécurité Sociale, diminuer le pouvoir de certains syndicats hostiles à toute réforme, etc. Les hommes et les femmes politiques de progrès ne sont pas toujours seulement ceux qui s’honorent de ce titre, mais ceux qui, en toute responsabilité, et en cessant de prendre les électeurs pour des idiots économiques, prendront les moyens de promouvoir réellement la liberté, l’égalité et la solidarité. Par exemple en cessant de faire comme s’il suffisait de “faire payer les riches”, de s’endetter  et de moins travailler.

Quant aux émotifs qui méprisent les “calculs” et la “rentabilité”, rappelons cette phrase de l’économiste …marxiste-léniniste Charles Bettelheim, citée naguère par Michel Rocard : “Quand on cesse de compter, c’est la peine des hommes que l’on cesse de compter”.

 

Alain Boyer Professeur de Philosophie Politique Université de Paris IV (Sorbonne)

 

Publié dans Réflexion politique

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jani-rah 18/01/2007 11:21

Le jeu n'est pas à somme nulle.Nous avons aussi reçu ce texte intéressant.Concernant le réformisme, il passe je le pense par une nouvelle organisation de la société, notamment entre les acteurs du travail.Je veux parler du syndicalisme, peu évoqué sur IES : Fragmenté, manquant d'effectifs, souvent contestateur plus que partenaire, le syndicalisme en France doit être réformé. Il est nécessaire que les syndicats retrouvent une légitimité et une représentativité qu’ils sont loin de posséder aujourd’hui.Nous proposons des réformes immédiates, et l'ébauche d'un nouveau système à moyen terme, en s'inspirant du modèle allemand. Plus de pouvoirs, plus de contraintes et de responsabilités.Nous envisageons ainsi une rationnalisation du droit de grève, comme M. Sarkozy. Sauf que pour nous il s'agit de faire des syndicats des partenaires et des acteurs puissants, et non pas de les contraindre car "ils gênent". Ils doivent prendre leurs responsabilités en conciliant réalisme et visée transformatrice et non se contenter d’être des forces de revendication et de contestation.Quelles évolutions pour le syndicalisme en France ?http://rfrn.over-blog.com/article-5297548.htmlEt : Syndicalisme : le modèle allemandhttp://rfrn.over-blog.com/article-5297491.htmlQu'en pensez vous ? Dans quelle mesure peut-on limiter le droit de grève? Le modèle allemand est-il notre horizon ?Réformisme et rénovation

robert Bellec 17/01/2007 13:53

Tout à fait excellent, c’est vrai, sauf…
 

Sauf que c’est devenu bien pire. On est très au-dessous de la réalité.
 

Pour quelqu’un qui vit au milieu d’acteurs et entrepreneurs potentiels ou effectifs, je peux assurer que les forces vives entreprenantes de terrain, de base, et de glèbe, sont aujourd’hui pour la plupart complètement écoeurées et dégoûtées. Ces acteurs potentiels et/ou effectifs (et ce sont les plus battants d’entre nous), ne veulent plus se lancer, se développer, ne veulent plus embaucher, ne rêvent plus que de stabiliser ou vendre leur entreprise. Voilà ce dont on souffre.
 

Et pourquoi donc prendraient-ils des risques aussi « déplacés » et incongrus ?
 

L’Etat paternaliste déjà dénoncé par Kant a fait place au fil du temps à un maternage généralisé, un état nounou, appelons ça comme on veut, résultat du discours dominant, un peuple complètement obnubilé par la sécurité obsessionnelle, l’assistance, les droits, les illusions confortables de la morale égalitariste. L’aspiration sécuritaire aux droits, à la protection, il en faut sans doute. Mais un trop-plein obsessionnel occulte les autres dimensions, crée des illusions, des déceptions, puis une incompréhension, ce malaise typique.
 

Même le salarié de petite entreprise ne veut plus prendre « le risque » de faire un petit effort rémunéré au résultat car « il n’est pas sûr » que ça marchera. Voire prendre « le risque » de prendre un job ! Oui, on en est là. Je sais, on pensera que j’exagère. Hélas non. C’est ce qu’on vit, interrogez n’importe quel dirigeant ou cadre de TPE, il vous racontera la même situation. Une réalité quotidienne, brute, vécue.
 

Car en réalité, on n’a jamais rien tenté contre le chômage, sauf ce qui ne peut pas marcher. Le mal est profond, bien plus qu’on ne l’imagine. On n’en est pas conscients parce que les effets se font sentir avec effet retard, on pourra les mesurer pleinement dans 5 à 10 ans. Ce sera tard. J’appelle à une vraie prise de conscience. Les Français ne croient plus au fond, à tort, qu’il puisse y avoir des solutions. Faut dire, les politiques, économistes et médiateurs leur ont tellement menti !
 

L’autre versant, donner sa chance à chacun, bien sûr. Reste le comment, et là se pose la question de la méthode, la prise en compte des effets pervers de toute action. Deux manières : la maternante étatique −on « donne » indistinctement, d’en haut− dont les effets pervers annihilent les effets favorables. L’autre équilibrée, par le haut, à base de droits et de devoirs, d’accès par l’effort et le mérite. Qui marche (mais ailleurs).
 

Rompre au fond avec cette lubie qui veut que pour aider à résoudre les problèmes des uns, il faut taper sur les autres. Lubie qui produit à coup sûr du perdant-perdant. C’est l’une des clés pour sortir de cette spirale dépressive.
 

marc d HERE 15/01/2007 08:53

Cher Bert....L'absence de non choc.....EST un choc...!
L'égalité des chances c'est essentiel et recouvre de multiples mesures....La loi SRU peut en faire partie, mais il y a bien d'autres choses à faire et ce qu'on appelle la discrimination positive en est  la source.

Bert\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\ 15/01/2007 00:58

...l' égalité des chances...!!!! Si je n' avais pas eu un père avec les moyens financiers de m' éduquer, de me nourrir, de me vétir..l' égalité des chances serait venue à mon secours ! NB : Villeneuve-lès-Avignon, ville chère au député UMP Roubaud, ville à côté de la mienne, fait tout pour l' égalité des chances...un exemple : quant à la loi SRU, au prorata du nombre d' habitants, elle est juste derrière Neuilly...Pour terminer, suite à votre message, je suis en train de savourer mon absence de non choc, je vous rassure, je suis le plus frais des jeunes hommes, je perçois même une douceur en moi et en plus, je vais dormir le plus paisiblement du mondeBertrand Colinhttp://politique1.over-blog.com

Lutin :0016: 14/01/2007 11:22

Le mieux c pas le retour de la gauche (Voter pour le Sondage d\\\'Opinion Janvier 2007, pour les présidentielle de 2007, choissisez votre candidat ! C\\\'est à vous internaute de choisir votre présient de la république ! Donnez votre opionon ! Venez votez en cliquant sur mon nom si dessous! Si vous interressez par un partenariat contacter moi sur mon site)