De la défiance à la confiance

Publié le par Jean-Paul Lahaye

A lire le dernier ouvrage de Jacques Attali, "Une brève histoire de l'avenir", j'ai balancé de page en page entre effarement et incrédulité. Effarement de voir à quoi risque de nous mener la marche du monde ou, plutôt, de la "mondialisation". Incrédulité devant tant d'écrasante fatalité. Est-il possible que nous puissions si peu agir sur le cours des choses ? Et de penser à ce verdict d'Althusser, je crois : "L'histoire est un processus sans sujet ni fin".
Ainsi, les délocalisés de Well ou d'Arena sentiraient juste : amers, certes, mais plutôt fatalistes que révoltés. Parce que, décidément, la révolte ne servirait à rien… En tout cas, pour l'instant. Et il faut, en effet, patienter jusqu'à la page 361, et sans doute l'an 2050, pour voir l'auteur nous redonner un peu de baume au coeur, en esquissant - sans trop paraître y croire lui-même - l'avènement d'une "l'hyperdémocratie" mondiale consensuelle et apaisée. Après avoir frôlé l'horreur absolue, nous voici en plein conte de fées. Il y a là comme un hiatus auquel on peine à adhérer : pourquoi serions-nous capables de réaliser demain ce que nous ne pouvons faire aujourd'hui, en dépit de l'évidente et impérieuse nécessité d'y songer : être enfin un peu plus humains ?
En tout cas, ceci - et c'était bien le but avoué - a le mérite d'être assez révélateur de la totale absurdité de ce qui nous arrive sans doute à grands pas. De ce qui est déjà là, peut-être. Car, je ne sais pas si c'est le marché qui a engendré la démocratie, mais je suis bien convaincu qu'il est effectivement en train de la tuer.  Bien plus, la société marchande, folle et triomphante, se suicidera probablement bientôt elle-même, si elle n'est déjà quasi morte, comme ces étoiles qui ne brillent jamais autant que quand elles sont sur leur fin.
Voilà une affirmation qui fera rire, sans doute, les chantres du libéralisme bien-pensants et sûrs d'eux-mêmes. Pourtant, un poison est bien au cœur du processus qui nourrit la sacro-sainte croissance. Et il est peut-être mortel. Le remède, lui, ne s'achète pas.
La substance mortifère que secrète le marketing, de plus en plus envahissant, nous pouvons en constater les effets chaque jour, à mesure qu'elle dégrade, de plus en plus visiblement, nos vies et nos relations. Elle se nomme "défiance".
A l'inverse, la confiance - qui ne s'achète pas - est faite de trois choses que l'évolution exponentielle de l'économie de marché est de moins en moins disposée à nous laisser cultiver au quotidien : la proximité, le don et la durée. Pourtant, n'est-ce pas ce qui nous rend proprement humains ?
La proximité, on en parle beaucoup, mais on la pratique en réalité assez peu. C'est plutôt la solitude croissante qui est de mise. Dans l'isolement, physique et moral, si l'on est plutôt pauvre, malade, vieux ou rural. Dans la promiscuité, indifférente et zappeuse, si l'on est plutôt jeune, bien portant, riche ou urbain. Et quiconque fréquente un peu assidûment les blogs a déjà compris que l'Internet n'induit qu'une fausse proximité et que vouloir y développer une hypothétique "démocratie participative" relève au mieux du leurre, au pire de l'escroquerie.
Le don, nous le pratiquons certes encore à l'occasion, de manière de plus en plus médiatisée et distanciée, Téléthon ou Tsunami de préférence. En réalité le don est - devrait être - omniprésent dans nos échanges.  Le rapport d'argent, en effet, n'apporte rien qui puisse nourrir une relation véritable. Avec lui, on s'acquitte et l'on est quitte, c'est tout. Ce n'est qu'en donnant et en recevant qu'on oblige et que l'on est soi-même obligé.  Ainsi se nouent les alliances. C'est si vrai que, même dans les rapports marchands bien compris, il y a - il y avait -toujours une part de don qui n'est pas seulement d'argent, mais de confiance, de parole, de cordialité, de ponctualité, de considération, de faveur ou de service. Tous les bons commerciaux le savent : donner un peu plus que ce qui est vendu, et d'ordre purement financier, crée le lien de fidélité dans la relation client.  Cette conception de l'échange est peut-être en train de voler en éclats.
Mais c'est sans doute encore la durée qui nous fait le plus défaut. Certes, le monde entier nous apparaît, de plus en plus, comme le terrain de jeu qui nous est ouvert, offert.  Et c'est assez grisant. Seulement, à mesure que notre espace se dilate, notre temps s'accélère et se contracte. La durée se réduit bientôt à l'instant. Et, d'instant en instant, nous inscrivons nos désirs et nos exigences éphémères. La mémoire était notre viatique. L'oubli devient notre salut, très provisoire, au demeurant, juste une fuite en avant devant nos misères, nos lâchetés, nos peurs, mais aussi nos devoirs. Un oubli momentané, mais toujours répété, de soi ou des autres, selon ce qui nous arrange, afin de pouvoir calmer momentanément notre angoisse avec de nouveaux désirs, accommodements, justifications, revendications ou provocations… Rien, en tout cas, qui dure et qui fasse vraiment perspective. Nous échappons sans cesse, aux autres, comme à nous-même. Nous devenons, au sens strict, ce que certains - pour le coup peut-être à bon escient, si ce n'est à bon droit - nous reprochent d'être : des "infidèles".
Dans ces conditions, partager un projet politique et le mettre en œuvre durablement à travers un programme ad hoc, quel qu'il soit, devient très difficile. Il faudrait du temps et le politique n'en dispose plus. En réalité, nul ne sait plus comment s'y prendre. Un piège diabolique est en train de se refermer sur nous.
Le "diabolos" est ce qui sépare. Il s'oppose au "sumbolon", ou symbolique, qui rassemble.
Comment refaire alliance, reprendre et redonner confiance ? Certainement pas en vilipendant et rejetant sans cesse, comme nous sommes tentés de le faire, nos élites politiques et médiatiques. Elles ne sont certes pas toujours exemplaires. Cependant, elles ne sont jamais que le reflet de ce que nous sommes devenus nous-mêmes. Nous ne sommes ni innocents, ni victimes. Nous ne pouvons plus nous exonérer de notre responsabilité politique : aujourd'hui, c'est à nous de donner.
L'élection présidentielle est "sumbolon", occasion - en quelque façon "magique", pourquoi non - de nous rassembler, pour reprendre confiance et nous relancer. Notre potentiel est encore là.  Il ne manque qu'une seule condition, en fait assez simple : que celle ou celui que nous aurons désigné(e) ait eu le culot - il est vrai assez inouï - de nous promettre peu et nous demander beaucoup.


Jean-Paul Lahaye.

Publié dans Réflexion politique

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marc d HERE 03/01/2007 19:04

Cher Jean-Paul, je partage beaucoup de choses de ce que  tu écris, mais je ne peux accepter cette affirmation que le marché "tuerait la démocratie".....C'est l'inverse qui me paraît vrai et je pense ( je crois que l'expérience le montre...),  qu'il ne peut y avoir de démocratie sans marché. La suppression du marché c'est la production et la consommation  totalement encadrées et dirigées....par qui?..... et pour quel objectif pré déterminé?...
Certaines sociétés ont essayé de se passer du marché, je n'ai pas besoin de te rappeler ce qu'elles sont devenues.....et les millions de morts qu'elles ont engendrés.
Dire que l'on doit d'une certaine manière orienter le marché lui donner des règles c'est évident, c'est d'ailleurs le but même du libéralisme qui ne peut exister sans règles....Il ne faut pas confondre marché et dérégulation totale, libéralisme et loi de la jungle......Je te sais trop fin observateur de nos économies et de nos  sociétés pour supposer que tu te laisses aller à ces approximations (qu'utilisent les extrêmistes de gauche voire de droite), mais certaines de tes phrases sont ambigues...
Cela dit j'approuve tous les dévoiements que tu mets en exergue et j'aprécie particulièrement  le § sur le don, et ce qu'on pourrait en tirer....Il y a là une source d'évolution de nos sociétés, que nous devons examiner attentivement. Bonne année à  toi, ami...