La démocratie est-elle une valeur spirituelle? (3)

Publié le par Jean-Baptiste de Foucauld

3. Les implications concrètes de l'affirmation selon laquelle la démocratie est une valeur spirituelle.

 

 

Il n'est évidemment pas question de déduire une politique ou un programme de cette affirmation, sur un mode transposé de la "politique tirée de l'écriture sainte". C'est un esprit tout à fait opposé à cela qui nous anime, puisque la spiritualité démocratique dont-il s'agit est une recherche permanente.

Est-ce pour autant que cette présentation de la démocratie soit vide de contenu opérationnel ? Nous ne le pensons pas non plus, car elle a des implications fortes en tant qu'elle engendre nécessairement un état d'esprit, des attitudes, des comportements, des orientations tout à fait fondamentales. On en énumèrera ci-dessous certaines, peut-être les plus importantes, sans prétention à l'exhaustivité.

 

a/  Si la démocratie est, elle-même, en tant que telle, une valeur spirituelle, cela veut dire qu'une certaine convergence doit s'établir entre les deux notions.

    Ceux pour qui les valeurs spirituelles ou religieuses sont premières doivent considérer avec le même respect les valeurs démocratiques, donc y contribuer. Et, inversement, ceux pour qui les valeurs démocratiques sont premières doivent accorder un respect équivalent aux convictions spirituelles et religieuses, tant qu'elles ne remettent pas en cause la démocratie, donc accepter que la société bénéficie de cette alimentation. Cette acceptation mutuelle, cette recherche de complémentarité, serait sûrement un facteur de dynamisme démocratique et spirituel. Elle aboutit en somme, d'une part, à ce que la démocratie, lorsqu’elle est pratiquée de manière authentique,  soit vécue aussi comme une expérience spirituelle et intérieure et, d'autre part, à ce que les vérités spirituelles  soient authentifiées dans leur capacité pratique à contribuer à l'accomplissement de la démocratie.

 

b/  La vision spirituelle de la démocratie conduit a mettre l'accent sur l'éducation tout au long de la vie, éducation au sens large, à la fois démocratique et spirituelle, l'une et l'autre jamais achevées, fondatrices d'un double civisme, politique et spirituel

     D'où l'importance essentielle, dans la formation initiale, des humanités et de la connaissance des religions. D'où aussi la nécessité d’adopter une vision large de la formation tout au long de la vie qui, dans cette perspective, ne saurait se réduire à la seule formation professionnelle : il s'agit bien de formation à la construction de soi et de formation du rapport à l'autre. D'où aussi la nécessité de soutenir et peut-être de rénover les différentes formes d'éducation populaire pour qu'elles jouent un rôle nouveau et maintiennent cette fonction sociale qui s'est avérée si essentielle pour passer à l'âge démocratique. L'organisation sociale doit donc faire en sorte que ce travail sur soi et sur la relation à autrui soit possible. C’est la condition de l’apprentissage à la coopération et à la construction d’objectifs partagés.

 

c/  L'éthique de la discussion, comme fondement d'une démocratie participative permettant un traitement non violent des conflits, apparaît, elle aussi, comme un nouveau principe de base de l'organisation sociale devant à la fois être enseigné et pratiqué aux divers échelons de la vie de la cité.

     La démocratie moderne a besoin d’un nouvel outillage pour faire émerger le sens, mais cet outillage est moins procédural ou institutionnel qu’éthique. C’est une compétence sociale, un éthos, un habitus nécessaire pour débattre afin d’avancer dans le même sens. Il s'agit de créer des espaces de communication sans visée stratégique immédiate où les participants à un débat complexe, difficile ou conflictuel, acceptent de mettre en commun leurs informations pour en supprimer les asymétries, font remonter leur vécu, et cherchent ensemble à expliciter leurs vrais désaccords ou à trouver des consensus, en dissipant les malentendus ou procès d'intention. Cette pratique, qui permet ensuite à la démocratie représentative de fonctionner sur des bases infiniment plus solides, implique une vraie capacité d'écoute et de remise ne cause, sur des questions où la pensée de chacun a un contenu identitaire fort. Ce que Gadamer exprime en affirmant qu’il « y a désormais la tâche d’apprendre à connaître le commun dans l’autre et dans l’altérité ». Exigence qui décrit parfaitement  cette caractérisation spirituelle de la démocratie authentiquement vécue.

 

d/  Une autre conséquence de cette vision de la démocratie est qu'elle relativise l'économie qui domine excessivement notre société, et fait l'objet d'une certaine sacralisation, voire d'une idolâtrie de fait.

     La remettre à sa place, comme une fonction parmi d'autres, comme une des formes de la richesse, mais pas la seule, les valeurs relationnelles, conviviales, humanistes, spirituelles ayant autant de prix, sinon plus. Ainsi peut s'amorcer cette révolution copernicienne si nécessaire d'un point de vue social et écologique permettant de réhabiliter la gratuité, le don, le désintéressement, le temps choisi, la hiérarchisation des désirs, en distinguant l'essentiel du superflu et en ne séparant plus le souci de soi, le respect de l'autre et la recherche d'institutions justes pour reprendre la distinction de Paul Ricœur.

 

e/  Affirmer que la démocratie est une valeur spirituelle, c'est aussi faire prendre conscience et obliger moralement l'acteur, quel qu'il soit (économique, social, politique, associatif) et à quelque niveau qu’il opère, à se poser, tant pour lui-même que pour son action, la question spirituelle.

  Son désir de pouvoir, légitime au départ, va-t-il être au service du sens, ou se développer pour lui-même, de manière autonome, en se détachant du sens, voire en le polluant ou en le contredisant ? Comment l'acteur démocratique va-t-il s'étayer lui-même dans sa confrontation avec le pouvoir, ce pouvoir qui est sacralisé si facilement et qui devient but en soi, et dont la privation devient insupportable car l’acteur s’y est identifié ? Comment va-t-il gérer la frontière entre compromis et compromission ? La question est ainsi posée d'équiper l'acteur d'un minimum de capital social éthique pour l'aider à assurer cette confrontation faute de voir les dysfonctionnements prendre une importance croissante. Cet équipement paraît être assuré de manière optimale quand quatre conditions sont remplies : l'acteur fait un travail régulier d'intériorité sur lui-même ; il dispose d'un groupe de pairs et d'amis pour échanger sans être jugé sur les questions délicates qui se posent inévitablement à lui ;  il est rattaché à une institution ayant forgé un corps de doctrine ayant surmonté l'épreuve du temps ; et  il  reste malgré tout ouvert sur les autres traditions spirituelles ou religieuses, sur les apports des sciences, sur l'universel en un mot. A chacun d'organiser cet équipement, de façon plus ou moins complète, mais la question est, en tout cas, posée.

 

 

Elle l’est particulièrement en cas d'accès d’un responsable à des responsabilités plus élevées ; en ce cas, un contraste se produit entre un excès de satisfaction et de jouissance d'un côté et le sentiment d'une sorte d'écrasement devant un ensemble pesant  de contraintes de l’autre. La tentation est forte alors de se protéger par une distance hautaine, ou de répondre par une violence de fait (qui peut prendre de multiples formes). En fait, tout accroissement de responsabilité sociale, dans quelque lieu que ce soit (cité, entreprise, association, famille), implique un progrès moral, faute de quoi des phénomènes pervers  se produisent inévitablement.

 

f/  Les conditions seront peut-être alors réunies pour voir apparaître sur le terrain politique des responsables capables de poser un diagnostic, de proposer une vision, de l'incarner dans un projet et un programme, et de s'y engager vraiment avec ce mélange de détermination et prudence qui définit le "grand homme" selon Max Weber, tout en assumant les risques que cela comporte. Car il y a risque à s’engager ainsi, risque à être désavoué par les faits ou par l’opinion, et il peut paraître plus sûr de surfer sur les sondages, de considérer que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, ou encore de demander plus à l’impôt et moins au contribuable. Mais ces pratiques minent la démocratie et ouvrent la voie à toutes les aventures. La démocratie suppose le compromis, mais la compromission généralisée tue la démocratie. C’est dans cette perspective notamment que la politique doit s’exercer « au risque de la spiritualité ».

 

g/  Chacun devra, en termes programmatiques, décliner, à sa façon, ces orientations, compte tenu de son passé, de sa tradition culturelle, de son histoire.

    Elles conduisent à un refus des maltraitances de tous ordres, à un refus des exclusions, à un rejet de la guerre des civilisations, à l'acceptation de la diversité et de la différence, à la recherche du développement de l'humain en l'homme, à un mode de développement équilibré à l'échelle mondiale, à un respect critique des institutions destiné à rénover celles-ci, non à les détruire. Mais il n’y a pas sur tous ces sujets de programme d’action spirituelle fait sur mesure.

 

 

h/ Enfin nous avons bien conscience que le caractère spirituel de la démocratie se vit différemment d'un contexte national ou culturel à l'autre, et que l'Europe a sans doute une voix commune a exprimer à ce sujet, et que tout cela pose des problèmes philosophiques et théologiques réels qu'il faudra approfondir. Mais cela ne nous paraît pas constituer des motifs suffisants pour renoncer à mettre en avant cette vision des choses.

 

 

i)  Pour illustrer ces réflexions  de manière concrète, à propos de ce qui peut constituer un véritable projet de société, nous avons souhaité poser la question d'un service civique obligatoire.

 

     Nous passerons cette idée au tamis de l'éthique de la discussion, nous méfiant d'un consensus trop vite acquis et du risque  d’un nouvel échec collectif possible si nous ne prenons pas conscience  des enjeux qu'il soulève et des difficultés qu'il comporte. Un service civique obligatoire pour qui, avec qui, dans quel but, sous quelle forme, pour quelle créativité, avec quelles sanctions éventuelles ? Voilà un cas d’école  de choix pour les problèmes que nous entendons soulever.

 

                                                                                 Jean-Baptiste de Foucauld

 

                                                                Au nom des trois mouvements organisateurs             

                                                                              Démocratie et Spiritualité

                                                                              La Vie Nouvelle

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lahaye 08/12/2006 14:35

De mon point de v ue, la démocratie n'est pas en elle-même une valeur spirtuelle. Elle est en effet avant tout affirmation de la liberté individuelle, dans le respect; il est vrai, de celle d'autrui, ce qui lui confère un peu de cette dimension spirituelle. Par contre, son développement a toujours été lié à celui de la société marchande, même si, aujourd'hui, le marché est en passe de la dévorer et, peut-être, de se dévorer ainsi lui-même...
Je lierais donc plus volontiers la spiritualité à la notion de "civilisation".
Nous sommes certes aujourd'hui en panne de démocratie, mais peut-être encore davantage de civilaisation qui, elle, a toujours eu; et nécessairement, une forte dimension spirituelle. JPL