La démocratie est-elle une valeur spirituelle? (2)

Publié le par Jean-Baptiste de Foucauld

2-      En posant l'hypothèse que la démocratie est, aussi, une valeur spirituelle, pas seulement un système politique, que voulons-nous dire et que voulons-nous provoquer de manière positive ?

 

  Nous voudrions dépasser la critique sociale et sociologique contemporaine de la démocratie,  plus moralisante que vraiment morale, car coupée de toute dimension spirituelle profonde, et se privant par cela d’un bonne part de son efficacité

 a/         Nous voulons tout d'abord rappeler que si politique et spiritualité ont perdu leurs lettres de noblesses, elles n’ont pas perdu leurs sources, qui  sont depuis toujours présentes en toute personne, quel que soit son genre, son origine, sa culture, sa richesse, ou son rang social :

 -          nous constatons tout d’abord que la source du politique, c’est  le  désir de paix et  de justice présent en chacun, si nous entendons par politique l’organisation du « vivre ensemble » et des choix que cela implique, et si nous faisons nôtre cette définition d’Hannah Arendt : « Chaque homme en naissant, naît dans un espace commun. La pluralité précède l’individu. C’est cela le politique : l’expérience du commun, la mise en commun des actes et des paroles, animée par un goût de vivre ensemble ».

  -    ensuite, si nous nous référons aux tentatives de définitions évoquées ci-dessus, nous attestons que la source du spirituel réside dans le fantastique désir d’épanouissement personnel et de solidarité de l’humanité en  chacun.

 Ces deux désirs complémentaires sont présents en tout humain. Ils constituent l’énergie vitale de l’humanité qui se révèle  en tous lieux, en tous temps, et souvent dans la  fragilité, dans l’humilité, dans le secret,  pour manifester l’espérance humaine quand tout semble la contredire, violences économiques, guerres, destructions. Ils  sont aussi  dévoyés  par les désirs d’accumulation ou d’individualisme instrumentalisés par l’économie marchande. 

 C’est à partir de cette double énergie, politique et spirituelle , qu’il nous faut rechercher, dans le concret des réalités quotidiennes, les voies et les moyens d’une véritable  renaissance du sens   à la hauteur des enjeux de société. Cette double énergie est présente et active un peu partout dans tous les pays du monde. On peut en voir les signes, les échos, si l’on est attentif, mais les médias n’en rendent pas souvent compte et généralement  les grands systèmes politiques ou religieux ne l’intègrent ni la valorisent, et ne savent pas en lire la trace Cette double énergie met en jeu aussi, en permanence et au travers de multiples initiatives le passage de l’individuel au collectif.

  b) Nous devons réaffirmer parallèlement que  la démocratie est non seulement  une philosophie de la vie et de la cité, mais aussi  une exigence morale, et que cette exigence est extrêmement ambitieuse voire utopique.

 En effet, à la différence du totalitarisme,  la démocratie accepte de vivre avec le mal et avec l'imperfection, sans pour autant pactiser avec eux. Elle ne veut pas expulser le mal par la force, sans pour autant s'y résigner. Elle ne cherche pas à corriger ses citoyens, à les contraindre à pratiquer les vertus. Elle le prend tels qu'ils sont. Elle fait le pari moral de la liberté, et qu'ils en feront les meilleurs usages. Elle admet la co-existence du bon grain et de l'ivraie. Elle fait confiance à la personne humaine, telle qu'elle est, pour que la dignité de chacun soit respectée. Elle donne à chaque être humain une valeur irremplaçable, en lui donnant une part égale de la souveraineté. Chaque personne devient en quelque sorte « une histoire sacrée », pour reprendre une expression de Jean Vanier. De ce fait, chaque personne doit être mise en mesure de se réaliser pleinement. Chaque personne doit pouvoir donner le meilleur d'elle-même à la collectivité et, si possible, lui rendre autant et même plus que ce qu'elle a reçu d'elle. C'est à cette condition qu'il peut y avoir progrès individuel et collectif. Cette finalité de la démocratie a une parenté profonde avec la spiritualité : celle-ci vise bien aussi à l'accomplissement de la destinée humaine dans le monde réel. Le fait que la spiritualité insiste plus sur les devoirs que les droits, à l'inverse des démocraties, ne change rien à la chose. C'est bien, dans les deux cas d'accomplissement qu'il s'agit. Sur des champs et avec des moyens différents, mais qui ont entre eux de nombreux points d'intersection. Ce que le philosophe américain John Dewey traduit en disant que  la démocratie implique « qu’en tout individu existe une possibilité infinie et universelle, celle d’être un roi ou un prêtre ».

 

       Cette finalité de l'égale dignité est sans cesse bafouée dans les faits. Mais cet écart, loin de conduire à la résignation, tentation trop facile, est le moteur même de la démocratie. C'est à partir du constat de ses insuffisances, en confrontant la réalité à sa vision utopique et même transcendante que la démocratie reste vivante et active : par le constat de ses limites et la volonté de les dépasser. Rappeler la substance de l'exigence démocratique, ce n'est pas seulement une attitude politique, c'est aussi un combat spirituel. C'est ce que le communisme  n'a pas voulu voir, restant prisonnier d'une vision à la fois mécanique et matérialiste qui a engendré son échec. C'est le risque que court aujourd'hui une certaine vision du libéralisme qui partage en fait les mêmes présupposés que le communisme sur ces deux points. C'est le risque que court aussi une partie de la gauche qui, sans trop s’en apercevoir, est devenue, de fait,  prisonnière de l'individualisme utilitariste et ne fait pas, ou plus,  la liaison entre transformation sociale et transformation personnelle.

  c/  Nous voulons consolider les fondements de la démocratie, en lui donnant une autorité plus forte grâce à l'alimentation d'une source extérieure.

 Les démocraties, en prenant inconditionnellement le risque de la liberté, s'exposent à la fragilité. Elles acceptent la présence en leur sein de leurs ennemis. Comment donc les protéger contre elles-mêmes, contre des majorités changeantes qui peuvent être tentées d'en oublier les principes, de suspendre certains droits, de faire place à des visions totalitaires de la société ? Comment donner à la démocratie une autorité particulière sur la société qui la mette à l'abri des contingences, des démagogies, des populismes du moment ? Cette question est soulevée notamment par Hannah Arendt dans "La crise de la culture", ou par Michel Henry. Celui-ci écrit: « Les Droits de l’Homme ne fondent la démocratie qu’à la condition d’être eux-mêmes fondés. C’est pourquoi une Déclaration, si solennelle soit-elle, ne suffit pas. Doit exister quelque part, sous la forme d’une réalité incontestable, l’ultime principe qui établira les Droits de l’Homme de manière à les rendre imprescriptibles en effet, inaliénables et inviolables. De quel principe radical dispose la démocratie pour fonder les Droits sans lesquels elle devient incapable de se dissocier des régies de terreur et de mort. Cela suppose que la démocratie soit revêtue d'un certain caractère sacré, au sens étymologique d'une institution qui ne peut être saisie par des mains profanes ». Les Constituants de 1789 étaient bien conscients du problème, lorsqu'ils avaient édicté la fameuse Déclaration des droits de l'Homme « en présence et sous les auspices de l'Être suprême ». Ils avaient senti que la démocratie nouvelle avait besoin d'une sorte de surplomb qui la valide et la protège. C’est pour cela aussi que l’on a senti la nécessité de poser le fronton de la Fraternité sur les deux colonnes de la Liberté et de l’Egalité ; mais cet appel à la Fraternité suppose implicitement une Paternité, fait remarquer Marie Balmary. Quelle est donc cette paternité cachée à laquelle renvoie également de manière implicite la Déclaration universelle des Droits de l’Homme lorsqu’elle se réfère à la « famille humaine »? Si, en France, on préfère parler de République plutôt que de démocratie, c’est pour bien marquer que pour se réaliser, pour se fonder elle-même,  la démocratie doit se dépasser en permanence et s’incarner dans des institutions sociales qui  assurent la justice. Dans cette perspective, Emmanuel Lévinas va même plus loin lorsqu’il écrit: « Les institutions laïques qui placent les formes fondamentales de la vie publique en dehors de préoccupations métaphysiques ne peuvent se justifier que si l’union des hommes en société, si la paix, répond elle-même à la vocation métaphysique de l’homme. Sans cela, le laïcisme ne serait  que la recherche d’une vie tranquille et paresseuse, une indifférence à l’égard de la vérité et des autres, un immense scepticisme ». De même, pour Claude Nicolet, « la laïcité est, tout compte fait, un exercice spirituel ». Enfin, en parlant de « promesse démocratique », Hannah Arendt met bien en valeur ce nécessaire horizon transcendant de la démocratie.

 

 

  En affirmant que la démocratie est une valeur spirituelle, à la fois immanente et transcendante, nous voulons mettre en avant cet étayage nécessaire de la démocratie, tout en respectant les valeurs et convictions de chacun. En un mot, pour se réaliser pleinement, la démocratie doit s'appuyer sur une spiritualité démocratique. Elle ne tient pas debout toute seule si elle veut être vraiment elle-même. Pour trouver l'énergie individuelle et collective nécessaire pour répondre aux défis de notre société, sans tomber dans les facilités et dans les pièges des idéologies, elle a besoin d’une spiritualité forte, mais ouverte, en recherche permanente, qui la soutienne.

  c) Cela est d’autant plus vrai que les démocraties vont nécessairement devoir s’engager sur des terrains nouveaux pour elles, ceux du sens, et de l’identité, dans un contexte de multiculturalisme accru.

 Les démocraties se sont constituées pour affirmer l’autonomie juridique de l’individu face à des systèmes de sens trop contraints et ne respectant pas la  liberté de chacun. Elles ont gagné ce combat, au point qu’il s’est peu à peu inversé. Aujourd’hui, le problème est de s’organiser collectivement pour aider chacun à forger le sens qu’il donne à sa vie, et à accéder à une identité choisie, construite, reconnue.   Nos sociétés ne peuvent fonctionner que si chacun de ses membres a la solidité suffisante pour assumer sa propre responsabilité au sein de l’ensemble collectif. La démocratie ne peut plus se désintéresser de ce qui se passe dans le for intérieur. Bien que l’on puisse aussi la définir comme l’espace commun de la recherche du sens, elle n’est pas accoutumée à aborder ces dimensions. Elle hésite à aborder ou à reconnaître pleinement un territoire inconnu où n’opèrent pas ses instruments usuels : Comment peut-elle et doit-elle travailler démocratiquement sur le sens, sur les identités, sur le monde commun des multiples différences? Mais, faute d’en prendre le risque, tout tend à démontrer qu’elle prend le risque de l’insignifiance. Il faut qu’elle fasse pressentir aux individus, à ceux dont l’identité est flottante et en manque de projet, qu’elle reconnaît cette dimension intérieure, et même qu’elle la requiert.

  Cela est d’autant plus vrai que nos démocraties fonctionnent dans un contexte de diversité croissante, où la question de l’altérité, donc de la tolérance, se pose avec une acuité particulière. La tolérance par simple juxtaposition d’intérêts égoïstes de suffit plus. Il faut désormais « coopérer en donnant aux différences et aux désaccords une chance de se manifester parce qu’on a la conviction que l’expression de la différence et du désaccord est non seulement un droit d’autrui, mais aussi un moyen d’enrichir sa propre expérience, fait partie de l’aspect personnel du mode vie démocratique » (Dewey).    

  d)       L’affirmation de ce nécessaire ancrage spirituel de la démocratie nous paraît, par voie de conséquence, nécessaire à plusieurs points de vue :

  -          Pour remédier aux déviations potentielles inhérentes aux démocraties, telles qu'analysées notamment par Tocqueville, et que l'on peut résumer, ainsi que l'exprime Agnès Antoine, comme un triple excès d'individualisme, de rationalisme et de matérialisme. Il est clair que nous vivons ces excès, avec les risques de fausses compensations. Jean-Claude Guillebaud précise ce diagnostic en mettant en valeur trois types de dérèglements : l’envahissement des  démocraties par la pensée du nombre et du quantitatif ; leur difficulté à se situer dans le temps long ; leur incapacité congénitale  à se confronter à la question du mal. Tocqueville voyait dans les religions un contrepoids nécessaire à chacun de ces excès. Mais cela suppose, comme on l’a dit plus haut, des religions acceptant pleinement le principe démocratique, ce qui ne va pas de soi, prend un certain temps et résulte d'une pratique. Il faut en outre tenir compte du principe de laïcité propre à la France. Affirmer la démocratie comme une valeur spirituelle, comme une forme de spiritualité, imposant la tolérance aux religions lorsqu'elles ont tendance à s'en écarter, permet de contourner ces obstacles ;

  -          Pour créer un espace commun pour assurer un réglage plus apaisé des relations entre politique et religion, relations qui sont toujours difficiles. Cet espace met en valeur le fait que la vie politique démocratique a besoin des valeurs spirituelles pour bien s'exprimer et que, parallèlement, les religions ont également besoin, comme garde-fou, des valeurs de tolérance développées par les démocraties ; il y a là un enjeu important pour l’islam ;

  -          Pour créer entre les religions elles-mêmes, qui se sont si souvent combattues violemment, qui sont si prêtes à le faire à nouveau, ou à s’ignorer mutuellement dans un splendide isolement, un espace de dialogue et de discussion à la fois stimulant et pacificateur. Celui-ci devrait être à la fois inter religieux (entre institutions), intra religieux (passant par l’intériorité de chacun, dans un but d’enrichissement mutuel) et méta religieux (avec la distance critique permettant des comparaisons objectives et la détection éventuelle d’une grammaire commune).

  -          Pour que cette spiritualité démocratique aide à gérer la complémentarité et l’antagonisme entre démocratie et marché, entre le fait que pour la démocratie chaque personne vaut une voix, tandis que pour le marché, c’est chaque euro qui donne une voix.

      L'affirmation que la démocratie est une valeur spirituelle doit également comporter certaines limites et ne pas tomber à son tour dans l'excès. En particulier :

 

        -          il ne s'agit pas de créer une religion civile, avec sa culture, des prêtres, sa morale. Il s'agit, encore une fois, d'un espace ouvert ;

  -          il ne s'agit pas non plus d'empiéter sur le champ des religions, qui ont toute leur légitimité, mais doivent aussi se soumettre à des disciplines collectives. Elles visent l'au-delà de la société, et cela doit être reconnu, mais elles fonctionnent dans la société et doivent accepter de cohabiter avec des personnes qui ne se reconnaissent pas en elles, donc accepter la diversité ;

 -          il ne s'agit pas non plus d'obliger chacun à adhérer à cette affirmation que la démocratie est une valeur spirituelle, mais d'accepter que la question soit posée en terme d'interpellation, de tension, avec, croyons-nous, de solides arguments à l'appui.

 -          Ce faisant, il ne s’agit pas non plus de créer un concordisme vague, source de nouvelles confusions généralisantes, en prétendant masquer la part d’incomplétude  et de vide qui régit l’horizon humain des sociétés.

 

 

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marc d HERE 08/12/2006 07:22

Démocratie et spiritualité ne sont pas la même chose, dans l'esprit ou le texte de Jean-Baptiste de Foucauld....Mais il y a convergence entre ces deux notions.....La partie 3 vous en dira plus...

Stéphane 07/12/2006 23:48

si c\\\'est la meme chose alors je ne vois pas l\\\'interet d\\\'utuliser ce terme de "spiritualité" . Si il y a intéret pour certains a l\\\'utiliser ce terme, c\\\'est qu\\\'il y a une filiation politique et dans le fond religieuse. Connaissez vous le "personnalisme" ? Lisez les editos de Ouest-France ... C\\\'est exactement ce que dit son patron : "c\\\'est la meme chose, on est républicain mais ... valeurs spirituelles".
Et la République libérale ce sont aussi des valeurs en soi. L\\\'"individu", pas la "personne" ...
Pour un américain, un japonais, un chinois etc ... que veut dire "spirituel" en démocratie ? on voit les limites de ce terme.
Un exemple : la régionalisation et le régionalisme. Les républicains libéraux de gauche y sont favorables sur des bases qui ne sont pas les memes que les personnalistes (et écologistes) s\\\'appuyant sur la doctrine de Denis de Rougemeont.
 

Daumont Jean 05/12/2006 18:35

Sur le plan philosophique, je suis personnellement d'accord sur l'aspect spirituel que comporte la "démocratie"... Mais il y a loin de la théorie à la pratique, et je m'interroge sur les bons moyens de mettre en oeuvre cette "démocratie", en prenant comme base de réflexion la préparation actuelle d'élections en France (Cf mon article du 3 décembre dernier)

marc d HERE 05/12/2006 18:22

Le fait que la démocratie soit politique et républicaine ne l'empêche pas d'avoir un caractère spirituel. Relisez le texte de Jean-Baptiste  de Foucauld et vous verrez qu'il n'y a pas de contradiction.
Pourquoi voudrait-on que la politique ou la République soient sans valeurs, sans idéal,  sans considérations qui dépassent le simple intérêt inividuel, ou matériel?....Ne nous laissons pas aller aux réflexes d'opposer certains termes......sans les creuser.  Dans le même ordre d'idée on oppose systématiquement, et à tort les termes libéral et social....

Stéphane 05/12/2006 16:32

la démocratie est politique et républicaine, elle n'est pas spirituelle. Je ne partage pas cette idée issue du mouvement personnaliste dont Jean Jacob a bien tracé les limites ...