La démocratie est-elle une valeur spirituelle? (1)

Publié le par Jean-Baptiste de Foucauld

En préparation à une réunion sur Démocratie et Spiritualité Jean-Baptiste de Foucauld a proposé une très longue réflexion, dont je publierai quelques extraits en trois fois……

Pour beaucoup de nos concitoyens, la démocratie se résume à un système politique reposant sur des élections libres et un ensemble de principes (les droits de l’Homme), de procédures (le vote des lois, l’administration locale) et d’institutions (le Parlement, le Gouvernement etc).  Il apparaît cependant de plus en plus que cette vision étroite de la démocratie n’est pas satisfaisante et menace la démocratie elle-même. Elle néglige les conditions  morales du bon fonctionnement de la démocratie qui ont pourtant été affirmées par la plupart des grands penseurs politiques, qu'il s'agisse, notamment, de Montesquieu (la démocratie repose sur la vertu), ou de Rousseau (l'intérêt particulier doit se fondre dans l'intérêt général). Cette exigence morale doit donc être réaffirmée aujourd’hui et se traduire davantage dans les faits. Mais comment ? A partir de quelles bases? Il est apparu aux trois organisations qui sont à l'origine de cette manifestation que cette dimension fondamentale de la démocratie pouvait et devait être réitérée, dans un contexte qui a profondément changé, sous une forme nouvelle. Telle est l’hypothèse, qui forme le thème de cette première journée : la démocratie n'est pas seulement une valeur politique; elle est aussi une valeur spirituelle, qu'il convient de prendre en tant que telle, avec tout ce que cela implique.

 

 

1.      Les raisons qui justifient une approche spirituelle de la démocratie.

 

 

 

a/ D'abord nous ne sommes pas satisfaits de la manière dont les démocraties fonctionnent aujourd'hui.

 

                            La politique, objet de tant de passions, va mal. Elle est, dans l’opinion publique, fortement dévalorisée, souvent caricaturée, presque mise hors jeu. Elle a perdu ses lettres de noblesse, sa capacité à construire un bien commun. Or, en démocratie, cette perte est redoutable car elle  déforme la recherche collective de sens et ouvre la porte à la démagogie, au populisme et au totalitarisme caché quand le sens se résume à la recherche du pouvoir.

 

                                   Contrairement à la théorie professée par beaucoup de politologues ou de tenants des sciences sociales, les démocraties paraissent de moins en moins en mesure de régler, par elles-mêmes, les problèmes auxquels elles sont confrontées: l'économie, les finances, l'argent pèsent trop sur les sociétés ; la mondialisation, qui pourrait être un progrès, menace les pauvres des pays riches et enrichit surtout les riches des pays pauvres ; la question de l'exclusion se pose en termes nouveaux dans les pays développés, tant pour les personnes que pour les groupes sociaux, et s'ajoute à la question de l'exploitation, qui, elle-même, prend des formes nouvelles ; la perte du sens et des repères, l'individualisme excessif entraînent une crise du  lien social de solidarité au moment même ou les technologies facilitent les contacts interpersonnels ; les solidarités intergénérationnelles vis-à-vis des jeunes, des seniors, ou des personnes très âgées peinent à s'exprimer ; des réactions identitaires, communautaires, fondamentalistes ou intégristes se produisent qui menacent la paix civile et peuvent facilement dégénérer en violence. Enfin, la question climatique et écologique n'est pas prise suffisamment au sérieux en raison des remises en causes du modèle dominant qu'elle impose. Les nuages s'amoncellent, la conscience de ces périls divers s'accroît, mais le système politique n'en tire pas les conséquences. En sorte que le risque de "sortie de route de l'humanité" pour reprendre une expression de Patrick Viveret s'accroît.

 

 

b/  Nous constatons que ce déficit de volonté et d'action prend des formes particulièrement graves en Europe et en France.

 

L'Europe tout d'abord est en panne, et en panne au moment ou l'histoire s'accélère, avec l'entrée en scène de nouveaux acteurs comme la Chine ou l'Inde. Le compromis minimum auquel étaient parvenus les 25 Etats a été refusé par les citoyens de deux pays, sans que ce refus soit porteur dans l'immédiat du moindre projet de remplacement. Les fragiles, bien qu'originales, institutions européennes, victimes du déficit démocratique et de l'élargissement, n'arrivent plus à progresser. Elles risquent d'être minées peu à peu par l'individualisme d'Etat. L'Europe manque de responsables engagés et prêts à risquer. Elle n'a pas assez d'idées. Elle n'a plus aujourd'hui de projet global mobilisateur et a besoin d'un nouveau souffle.

 

Cette crise de l'Europe est largement due à la crise française, puisque notre pays était jusqu'à présent l'un des moteurs de la construction européenne. Cette crise nationale a sa dimension propre et ses particularités : chômage élevé, lourdeur et désorganisation étatique, difficulté à trouver l'équilibre entre efficacité économique et progrès social. Derrière ces symptômes, il y a des causes : absence de diagnostic clair sur nos difficultés ; résignation, fatalisme et manque de volonté; défauts de méthode ; incapacité à proposer un projet clair et mobilisateur, expliqué de manière pédagogique, qu'il soit vraiment libéral, vraiment social démocrate, ou vraiment original. Absence par conséquent d'engagement et de courage de ceux qui gouvernent, à quelques exceptions près qui confirment la règle. Et multiplication désordonnée de mesures pour répondre aux demandes de l'opinion, telles qu'interprétées ou manipulées par les médias, mesures souvent incohérentes, et qui ne font pas une politique. On a l'impression que le combat pour le pouvoir ou pour sa préservation l'emporte, de beaucoup, sur un exercice cohérent de celui-ci au service du pays et de l'intérêt général. A la veille de l'élection présidentielle, toutes ces questions doivent être posées et si possible élucidées, notamment celle du déficit spirituel et moral des classes dirigeantes.

 

 

Cette situation n’explique qu’en partie le désengagement civique et social. Ses  causes sont profondes. Elles se situent au-delà du cycle enthousiasme collectif / déception / repli sur les valeurs privées, tel qu’analysé par Albert Hirshman. Elles sont liées à la puissance de la notion d’intérêt personnel dans nos sociétés : la valeur dominante est aujourd’hui celle de l’intérêt individuel : ne vaut que ce qui rapporte au moins autant qu’il coûte. La logique du marché, du rendement et du prix a débordé bien au-delà de sa sphère légitime pour pénétrer les relations intersubjectives. Elle influence aussi les comportements collectifs qui ont perdu le support des idéologies traditionnelles. Il serait illusoire de penser que l’ont peut réveiller le sens de l’engagement collectif durable, allant au-delà des mobilisations électorales temporaires, par de simples mesures, aussi nécessaires soient-elles. Il faut agir en amont sur le système de valeurs lui-même, et  contenir  non seulement le marché, mais, plus profondément, et plus gravement, l’esprit du marché qui a pénétré dans nos têtes. 

 

 

c/  Dans ce contexte, nous ressentons fortement le besoin pour nos démocraties de s'appuyer sur une force morale particulière, qui leur soit propre et les conforte, faute de dépérir.

 

 

    Les procédures démocratiques classiques (liberté d’expression et d’opinion, élections libres) suffisent généralement pour assurer un minimum de régulations sociales, même avec des comportements relativement individualistes et égoïstes, et c’est ce qui rend la démocratie généralisable. Mais ces procédures ne suffisent plus si l'on entend accomplir pleinement le projet démocratique dans son ambition la plus haute, ainsi que lorsque les Etats sont confrontés à des défis particulièrement difficiles, comme c'est le cas aujourd'hui. Les démocraties ne se réduisent pas à un exercice électoral périodique : elles ont besoin de citoyens pratiquant concrètement les valeurs démocratiques. Elles ont  besoin d'une force spécifique qui, tout en restant fidèle à leurs principes,  les tire vers le haut,  qui soude le corps social, et qui a nécessairement un contenu moral et spirituel particulier…………

 

 

………………..Dans cette recherche d'une sorte de chemin de crête pour réactiver les valeurs démocratiques, leur donner toute leur effectivité, en évitant le double péril du fondamentalisme d'un côté et la laïcité close de l'autre, il nous paraît que l'appel au spirituel peut avoir un vrai sens et une vraie portée. A condition  que l'on s'entende aussi précisément que possible sur ce que nous entendons par là, ce qui n'est pas aisé.

 

       Le spirituel n’est pas pour nous synonyme de religieux. Il est ce qui appelle chacun à réfléchir à sa place dans l’espace et le temps, et à s’interroger sur sa finalité mais aussi sur le ressort qui sous-tend son action.

 

Nous nous reconnaissons dans cette formulation de Majid Rahnema : « Je veux parler de notre plus grande richesse, de « l’humain » caché en chacun de nous, ce noyau « d’humanum » qui loge en lui ce que certains appellent « le Dieu en chacun de nous » ou le Dieu tout court, ou encore ce que d’autres nomment Conscience, Raison, Amour… C’est dans cette composante humaine, dans ce « temple intérieur de la vie » que réside le seul espoir pour qu’un véritable présent soit réinventé ».

 

 

Il y a bien entendu beaucoup d’autres définitions possibles. Ainsi Jean-Claude Lavigne y voit notamment « ce qui travaille chaque instant pour le colorer et suggère que l’existence n’est pas seulement chaotique ».  L'une des associations organisatrice avait proposé en 1993, dans sa charte constitutive, de définir l'attitude spirituelle par « le refus de l'inhumain et le souci de dépasser l'humain ». En effet, l'homme devient facilement inhumain, on le sait et on ne le voit que trop, que cette inhumanité vienne du politique ou des religions ; elles aussi, dans leur souci d'absolu, lorsqu'elle s'idéologisent, sont tentées de devenir inhumaines, se trahissant ainsi elles-mêmes. C'est une première fonction du spirituel que de lutter contre cette tendance rémanente à l'inhumanité de l'homme, qu’elle vienne du politique ou du religieux.

 

Mais ce n'est pas la seule : le spirituel revendique aussi, parallèlement, et au même niveau un dépassement de l'existence humaine considérée dans sa seule dimension matérielle. Il ne peut se satisfaire de l'auto référencement de l'individu par lui-même tel que présent dans les formes extrêmes du libéralisme. Il voit l'individu comme une personne portée par une énergie et un projet qui l'entraînent et le surplombent et que chacun pourra nommer différemment : valeurs morales, humanisme, transcendance, Dieu. En ce sens, le spirituel est plus ouvert, plus multiforme, plus flou, moins institutionnel que les religions, mais plus tolérant, plus démocratique, de nature à contenir tant les déviations politiques que les religions dans leur excès, sans pour autant gêner leur développement propre lorsqu'il est authentique et sert l'homme en Dieu et Dieu en l'homme, sans privilégier l'un des deux termes aux dépens de l'autre. Il nous paraît que cette vision du spirituel visant à perfectionner l'humain en l'homme a une fonction essentielle a remplir aujourd'hui pour accomplir le projet démocratique dans ce qu'il a de plus exigeant, de plus élevé et aussi de plus motivant et enthousiasmant. Nous le voyons, sous des formes diverses, capable de jouer un rôle de médiation, entre l'individuel et le collectif, entre la société civile et l'Etat, entre la laïcité et les religions. Un rôle de tiers inclus ou de tiers état en somme.

Jean-Baptiste de Foucauld

 

Publié dans Démocratie

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marc d HERE 05/12/2006 13:34

Merci, Thimele,  d'avoir déjà  publié cet article sur votre blog....

thimele 04/12/2006 17:39

Je me retrouve dans la plupart des idées énoncées dans cet article. Je pense que la démocratie se doit d'être spirituelle, sinon ce n'est pas une valeur, ce n'est rien qu'un mot, ouvert à tous les effets pervers. C'est comme la liberté. C'est un beau principe. Mais si on laisse la liberté aux hommes de menacer celles des autres, peut-on encore parler de liberté? Que ce soit la démocratie, la liberté ou la République, il faut évidemment qu'il y ait une connotation spirituelle.Pour finir, je répond positivement à votre propositions. Je diffuserai prochainement cet article. Merci de me l'avoir fait connaître !

marc d HERE 04/12/2006 09:19

Je vais te communiquer les coordonnées de "Démocratie et Spiritualité"

lahaye 04/12/2006 07:51

Je suis très heureux de découvrir ici une approche qui m'apparaît rencontrer titalement celle dans laquelle j'essaye de m'inscrire. Je serai très heureux de m'associer, d'une manière ou d'une autre, à vos travaux - JPL