Une Europe "royale"

Publié le par Denis Mac Shane

Denis Mac Shane, qu’IES a reçu le 8 novembre dernier dans le cadre de ses cafés citoyens, nous adresse un article publié ce lundi 27 dans le Figaro sous un autre titre

 Du jour au lendemain, il est redevenu possible de faire de la politique en France. Le raz-de-marée des voix des militants socialistes en faveur de Ségolène Royal est l’événement politique européen le plus enthousiasmant de ce jeune siècle. Les élections d’avril et mai sont encore loin et rien n’est gagné ; mais l’espoir a enfin changé de camp. Si Mme Royal sait tirer parti de ce formidable élan pour susciter l’adhésion des Français, l’Elysée aura enfin dans quelques mois une locataire capable de se confronter avec une énergie nouvelle aux graves problèmes que l’Europe connaît actuellement.

   Après plus d’une décennie de stagnation, le reste de l’Europe a les yeux rivés sur la France. Pour le monde extérieur, la France d’aujourd’hui ressemble de plus en plus à celle de la Quatrième république ; les forces politiques avancent en ordre dispersé, s’épuisant dans d’incessantes querelles de chapelles tandis que les élites parisiennes se préoccupent davantage de sauvegarder leurs privilèges que d’assurer l’avenir de la nation. La France de Pasteur ploie sous les assauts irrationalistes d’un José Bové. La France des budgets rigoureux du general de Gaulle croule sous la dette. En votant non au référendum de 2005, la France fondatrice de l’Union européenne a cédé aux sirènes d’une coalition improbable, formée entre autres de Philippe de Villiers et d’Arnaud Montebourg.

 L’année prochaine, l’Europe célèbrera le cinquantième anniversaire du Traité de Rome. L’Union européenne ne pourra prospérer dans les cinquante années à venir sans la France. C ’est la raison pour laquelle la gauche, mais plus largement tous les partisans du renouveau, espèrent que Mme Royal rendra possible la relance des réformes au service du progrès, pour la nation française comme pour le continent tout entier.

  Il n’est que temps. Depuis que Chirac a entamé son second mandat, les économies de la zone euro ont connu une croissance de 5,1%, soit moins de la moitié de la croissance américaine (11% sur la même période) et de la croissance mondiale (12%). Les bonnes performances de quelques pays européens – Espagne, Irlande, Finlande -  ne compensent pas le retard accumulé par la France , l’Allemagne et l’Italie. L’Europe sociale ne se construira pas sur la base d’une croissance atone. Le principal objectif d’une politique de gauche doit être de redonner du travail à ceux qui n’en ont pas et de créer les conditions matérielles d’une vie meilleure. Or, aujourd’hui, chaque euro d’impôt sur le revenu payé en France sert à rembourser la dette et non à construire de nouvelles écoles, de nouvelles routes ou à augmenter le salaire des Francais.

              Paradoxalement, la France n’a jamais été si forte à l’extérieur de ses  frontières et si faible à l’intérieur. Les meilleurs cerveaux français s’expatrient par milliers pour mener des carrières scientifiques aux Etats-Unis, où ils contribuent à la création de richesse. Les Français sont les champions de la mondialisation : les quinze plus grandes entreprises du pays emploient deux fois plus de personnes hors de France que dans l’hexagone ; EDF à elle seule dispose de 52 filiales dans le monde. La City de Londres est en train de supplanter New York en tant que centre de la finance internationale grâce aux 250 000 Français de talent qui peuplent ses banques. Les hôteliers français gèrent les meilleurs hôtels d’Asie et d’Amérique. Les soldats français sont parmi les plus professionnels dans la lutte contre le terrorisme jihadiste et les nouvelles idéologies totalitaires islamistes des rivages du Liban aux montagnes du Pakistan.

            Le monde entier  vénère la culture, le paysage, la gastronomie et les produits de luxe français. Le défi qui se présente à Mme Royal est de parvenir à rapatrier le génie français qui fleurit actuellement partout sauf en France. Est-elle à la mesure de ce défi ? Arrivera t-elle à faire pour la gauche française ce que firent Willy Brandt pour la social-démocratie allemande, Felipe Gonzales pour le socialisme espagnol et Tony Blair pour le travaillisme anglais ?

              Ces trois hommes commencèrent par remettre en cause les credo de l’époque. Brandt fut le seul dans les années cinquante à plaider pour que le SPD, jusqu’alors farouchement nationaliste, rejoigne l’Europe et abandonne la planification économique. Felipe Gonzales insista pour que les socialistes espagnols suppriment toute référence au marxisme des statuts de leur parti.

 Pendant la movida, il mena courageusement l’Espagne à adhérer à l’OTAN, ouvrit le pays aux investissements étrangers et réduisit le contrôle de l’Etat sur l’économie. Aujourd’hui, son successeur José Luis Rodriguez Zapatero n’hésite pas à déclarer que les partisans du libéralisme économique doivent se sentir chez eux au PSOE.

              Tony Blair a jeté à bas le syndicalisme traditionnel et l’anti-américanisme de principe du Labour. Elu dirigeant du parti, il exprima clairement sa volonté de libérer les forces de l’économie de marché moderne au lieu d’essayer de les enserrer dans un réseau de contraintes, en matière de durée du travail notamment. La première crise à laquelle il dut faire face, en 1997, fut la fermeture d’une usine allemande Siemens qui employait 900 personnes dans sa propre circonscription du nord-est de l’Angleterre. La réaction de Tony Blair fut d’accepter que l’entreprise prenne une décision économiquement fondée. Au lieu de tenter en vain d’empêcher la fermeture ou d’appeler de ses voeux une hypothétique intervention européenne, il offrit aux salariés licenciés un soutien et une formation. Tous retrouvèrent un emploi dans l’année.

 Pour résumer, les dirigeants socialistes qui ont remporté des succès ces dernières années sont ceux qui n’ont pas eu peur de dire que le vieil empereur socialiste était nu. Brandt, Gonzales et Blair ont tous les trois eu le courage de dire que les vieilles idéologies de leurs partis n’étaient plus adaptées aux problèmes de notre temps. Et c’est parce qu’ils ont eu le courage de regarder la réalité en face qu’ils ont emporté l’adhésion massive d’électeurs las de fausses promesses et de creuse rhétorique. Changez d’abord le parti, la nation suivra.

  La droite a échoué à gouverner intelligemment et efficacement l’Europe moderne. Aznar et Berlusconi incarnent cette déroute. Depuis dix ans, la France et l’Allemagne sont restées dominées par le conservatisme mou, de droite comme de gauche, et l’Europe en paie aujourd’hui le prix. Tous les étrangers qui, comme moi, aiment la France , sentent que, tandis que la France du passé agonise, la France du futur tarde à prendre forme. Mais, pour la première fois, un dirigeant politique réussit à générer enthousiasme et optimisme. Mme Royal a besoin du soutien de tous les hommes et les femmes de bonne volonté si elle doit être l’accoucheuse de la France nouvelle que les Français, aussi bien que les Européens, attendent.

 Denis MacShane   est député du Labour et fut ministre des affaires européennes du gouvernement de Tony Blair de 2001 à 2005.

 

Publié dans Vie politique

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marc d HERE 28/11/2006 10:07

Pour moi, Jean-Paul, un vrai centre gauche, progressiste et réformiste doit se manifester.
Il doit le faire non pas face au libéralisme mondial mais dans le cadre de ce libéralisme. Il doit en accepter le dynamisme et en intégrer les valeurs, tout en lui donnant l'orientation sociale qui n'est en aucun cas contradictoire avec lui.
La gauche française  est aujourd'hui  : étatiste, conservatrice et chauvine....C'est par l'approfondissement d'un socialisme libéral que nous la "réinventerons" comme tu le dis.

Lahaye 28/11/2006 08:27

S'il suffisait que les forces de gauche cèdent aux sirènes de la croissance et du libéralisme mondial...
La gauche doit aussi se réinventer. Et, précisément, face au libéralisme mondial. Il va falloir dire comment.
JPL