Que peut le politique?

Publié le par Robert Bellec

En démocratie que peut réellement le politique ? La question peut étonner, et pourtant… elle se pose et elle est centrale.

 

 - Quand on regarde les réalités quotidiennes, locales, Européennes, et du monde, on en retire l’impression que le politique ne peut à peu près rien en dehors de gérer un existant tant bien que mal, et bricoler des faux-semblants racoleurs. Pour preuve, la bourse, les multinationales, les décideurs économiques, réagissent peu aux « changements » politique, ils s’adaptent à la marge, et continuent imperturbablement. Et puis quand on représente 1% du monde, et que son influence décroît, peut-on encore prétendre peser réellement sur les tendances lourdes à l’échelle mondiale ?

- Ecoutez les politiques, regardez leurs postures : ils peuvent tout, ou à peu près. Mais ils choisissent soigneusement leurs sujets de prédilection.

 

 Q’en est-il vraiment ?

 

 En premier lieu, tout dépend du régime politique. Ce n’est pas le sujet ici, évacuons donc d’abord le cas des régimes totalitaires et dictatoriaux.En régime totalitaire, qu’il soit d’inspiration « Léniniste », « Fasciste », ou intégriste religieux, (l’inquisition en Europe en fut un exemple de dérive possible vers le totalitarisme) le pouvoir politique veut imposer à chacun « ce qu’il faut penser », et « comment il faut vivre », dire le « Bien » et le « Vrai », tout organiser, s’il le faut par la terreur, en vue de museler toute opposition. Donc dans ce cadre le pouvoir politique peut tout, ou presque. Ou plus exactement, il a la main sur tout − et ce n’est pas tout à fait pareil. Car éventuellement il est en même temps impuissant sur beaucoup de choses par manque d’efficacité, comme le montre la Corée du nord par exemple, ou encore la toute-puissance politique et impuissance économique qui se sont conjugués pour mener l’Union Soviétique à la ruine. Mais il a la main sur  tout.

 

 Dans le cas d’une dictature − car ce n’est pas la même chose− le pouvoir politique a la main sur la plupart des manettes même s’il n’a pas toujours prétention à contrôler totalement les esprits et la manière de vivre. Et comme précédemment, le fait qu’il tienne fermement la plupart des manettes ne signifie pas pour autant qu’il soit efficace. Mais le politique dans ce contexte peut faire beaucoup, et beaucoup de mal, ce qui mène souvent aussi à l’inefficacité. Ce que montrent quantité de dictatures à travers le monde.

 

 Le sujet est ici : dans des régimes à visée démocratique − tels que nous les connaissons notamment en « occident »− que peut le politique ? (je dis « régime à visée démocratique » pour bien préciser que la démocratie n’est pas un état achevé, fini, acquis, mais une ligne d’horizon, un projet à approfondir, en devenir, un combat permanent) 

 

 Là, c’est plus nuancé :

 

 - 1- Dans une nation « démocratique », le premier pouvoir du politique est de définir le rôle, le périmètre, les prérogatives de l’Etat. Etat minimal comme le voulait Kant, Etat modeste comme l’ont recommandé Tocqueville ou Karl Popper entre autres, Etat bavard et envahissant, cher à la France.

La démocratie libérale étant un système de règles de vie en commun sous l’égide de l’Etat de droit, et sous contrôle politique, c’est lui l’Etat qui établit ce système de règles et s’efforce de le faire respecter…. Au passage, plus l’Etat veut embrasser de fonctions et complexifier les règles à l’infini, plus il lui sera difficile − ou impossible− de les faire respecter. Il assure − par définition− les missions qu’on dit « régaliennes » dont le périmètre n’est d’ailleurs pas parfaitement défini, mais recouvre en gros la mise en œuvre des choix de société acceptés plus ou moins consciemment par l’électorat. Tout cela, c’est le rôle du politique de le concevoir, définir, organiser, mettre en musique en somme. Le politique dessine l’Etat. Pour autant, est-il toujours en mesure de le conduire ? Vaste question.

Au passage une des différences entre approche étatique et approche libérale, c’est ce qu’on nomme (en droit) l’inversion de la charge de la preuve. Par exemple les 35 heures. Le libéral raisonne : tant qu’on n’a pas établi avec certitude que les effets pervers ne dépassent pas les effets attendus, on s’abstient de légiférer. L’étatique raisonne à l’inverse : tant qu’on n’a pas prouvé que les effets néfastes l’emportent, je ne prends en compte que les effets supposés, et je légifère. De fait, je légifère donc à tors et à travers.

 

 En revanche, quand le politique veut nous faire croire à sa toute-puissance en tous domaines, en particulier dans le domaine économique, se flattant −comme s’il avait les moyens− de faire tout ce qu’il aura décidé, quitte à expliquer après coup qu’en fait il ne peut pas tout, là il y a duperie. Par exemple en nous laissant à penser qu’il (le politique) et l’état créent les richesses. Bien entendu il n’en est rien. C’est nous, les gens qui agissent, qui travaillent, qui inventent, qui entreprennent, c’est nous qui créons les richesses. Bien entendu. Le prof crée de la richesse en apprenant aux élèves à apprendre, le policier crée de la richesse en protégeant ceux qui travaillent, etc.. L’état non, son rôle est ailleurs. Et quand malgré tout il s’y colle, ça foire. (Problème aggravé en France par la massive inculture économique et entrepreneuriale de nos « élites ».)

 

 -2- Il peut en revanche susciter la dynamique individuelle, la canaliser vers des buts socialement utiles, l’encourager. Il peut aussi l’entraver, la décourager et l’empêcher, mettre des obstacles volontaires, ou générer par ses sottises des effets pervers dévastateurs. Mais le politique et l’état ne sont pas en mesure de créer des richesses, et par conséquent leur capacité à les redistribuer est également limitée à la capacité à en créer, contrainte par les réalités du pays et du monde. Surtout, il y a interaction, les erreurs dans la manière de redistribuer peuvent devenir une entrave à la création des richesses. Ce paramètre essentiel est souvent « oublié ».

D’où les contorsions permanentes de l’homme politique qui se faisant élire sur des promesses qui ne dépendent pas tellement de lui, ne sait plus comment expliquer    les choses quand au pied du mur il se révèle évidemment incapable d’y faire face. Jospin et Danone, Chirac et la fameuse « fracture sociale », etc. etc.

 

 3- les valeurs : Le politique a également pour prérogative de faire des choix de priorités, des arbitrages en fonction des valeurs qu’il porte. Privilégier l’éducation, la sécurité, la recherche…. C’est son rôle, à condition de prendre en compte les contraintes du réel, et d’en inférer une cohérence des actions qui interagissent entre elles. Ceci bien souvent a minima : le politicien de base qu’on connaît s’attache à promouvoir son catalogue de recettes de cuisine, saupoudré de quelques « valeurs » cueillies de ci de là dans les culs-de-basse-fosse de l’histoire, sans en avoir extrait la substance.

Et puis, il y a parfois le politique − par excellence− qui veut s’inscrire dans le cadre d’une vision globale, et concevoir une stratégie au service de cette vision. Cet « Homme d’Etat » véritable que certains appellent, ajoute le souffle, l’envie, une dimension supplémentaire à une politique ordinaire : un dessein enthousiasmant et global, auquel on peut adhérer, assis sur une vision d’un équilibre possible et d’un futur possible pour une nation dans un monde périlleux et mouvant. Plus la capacité à résister aux forces contraires conservatrices, de gauche et de droite.

Et concilier :

- La capacité à concevoir les mécanismes propres à susciter la création de richesse (élever le niveau culturel, intellectuel, et professionnel de la population, donner envie d’agir, de travailler, de créer, faciliter les initiatives porteuses d’avenir, etc. )

- Un conception de ce qui est de nature à harmoniser « le vivre ensemble »

- Une redistribution raisonnée, efficace, et optimale.

- Des préoccupations écologiques non doctrinaires

- Une stratégie géopolitique pour donner sa vraie place à un pays dans le vrai monde.

 

 Ceci est possible. Mais rare. Cherchez pas, on n’en a pas beaucoup en stock en ce moment. Par exemple, si Delors a jeté l’éponge en 95, c’est peut-être parce qu’il ambitionnait ce type de positionnement mais a pensé qu’il n’en aurait pas les moyens. Blair l’a fait. (Ce qui ne préjuge en rien qu’on soit d’accord ou non sur tout dans son programme, c’est une autre question).

 

 4- On dira : à part ce cas plutôt rare, c’est assez peu de pouvoir au regard des prétentions affichées : est-ce à dire, au fond, qu’il n’y peut mais ? Beaucoup le pensent…Mais pas du tout, le politique (et l’état) a un énorme pouvoir, son plus grand pouvoir : le pouvoir de nuisance. Et ce n’est pas rien.

Et par conséquent son principal levier d’action dans ce domaine est de savoir, ou pas, brider ce pouvoir de nuisance.

Cela aussi est au cœur d’une réflexion libérale.

Par exemple, bardés de bons sentiments, les politiques du logement social ont regroupé dans des « cités » − qui répondaient à certains objectifs− et avec d’excellentes intentions, même dégoulinantes de bons sentiments, des populations « socialement et ethniquement homogènes », pour faire vite, avec les conséquences qu’on voit se développer.

Autre exemple parlant, la contribution Delalande, créée pour pénaliser les entreprises qui licencient les plus de 50 ans, a comme c’était prévisible conduit à un record français du chômage des plus âgés : les entreprises ont cessé d’embaucher les plus de 45 ans ! Ou encore la loi de 48, pour protéger le gentil locataire contre le méchant propriétaire, a mené à la ruine des pans entiers de nos villes, que des loyers devenus dérisoires ne permettaient plus d’entretenir. Des taudis sont nés au cœur des villes. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Les 35 heures, j’arrête là. L’illusion de toute-puissance du politique le conduit notamment à légiférer à jet continu, à empiler textes lois et décrets, créant ce monstre inextricable qui fait peur. Cette Kalachnikov législative a abouti finalement à instituer l’impuissance de l’état qui ne maîtrise plus ce monstre qu’il a créé. Et pour couronner le tout a réussi à brider le potentiel créatif des Français, et donc appauvrir le pays.

 

 En résumé, le pouvoir de nuisance du politique −via l’Etat notamment− est gigantesque.

 5- Pour finir en sourire et en forme de clin d’oeil, il est un autre pouvoir exorbitant de la politique, le pouvoir de mentir.

 

 C’est un paradoxe, la politique détient un extraordinaire pouvoir de mentir et d’être crue. Alors que dans le même temps les gens disent ne pas avoir confiance, se méfier des politiques.J’explique ce paradoxe par la manipulation mentale que produit la politique et ses relais médiatiques, en disant des choses explicites qui ne seront pas crues, mais en suggérant dans le même temps par la combinaison complexe du dit et du non-dit, toute une mythologie implicite qui elle va être avalée toute crue.

Exemple : les candidats présidents, et les commentateurs parlent tous comme si le président gouvernait le pays. Ils ne le disent pas, mais enfin tous le laissent à penser, je ferai ceci, je ferai cela. Or il n’en est rien, ce n’est pas dans ses attributions, et en outre, selon la configuration qui sortira des urnes, il est parfaitement possible que le président n’ait absolument aucun pouvoir. Mieux, si on continue comme depuis dix ans au bas mot à laisser « la rue » gouverner, tous ces bavardages ne sont que des vœux pieux. Sans parler des faits, toujours têtus. Mensonge implicite, donc.

  Autre exemple historique : lorsque le stalinisme a manipulé l’opinion en occident sur la problématique de la paix.

Lorsque les dirigeants soviétiques se disaient menacés par l’occident et n’avoir aucune visée expansionniste, ils n’étaient pas crus.

Pourtant, il reste qu’en manipulant en sous-main les intellectuels « compagnons de route », des idéalistes, et d’autres, avec le mouvement de la paix, la problématique largement idéologisée de l’impérialisme américain, ils ont réussi à créer en occident un mouvement pacifiste, qui en renvoyant dos à dos le communisme et le capitalisme, a réussi à jeter dans une partie de l’opinion le discrédit sur l’occident et sur la démocratie. Objectif atteint donc, mensonge efficace. (cf. François Furet, « Le passé d’une illusion ») 

Et du reste l’union soviétique a disparu, mais ça continue à fonctionner à fond via l’ultra-gauche. Comme un poule à qui on aurait coupé la tête et qui continuerait à courir.

Autre mensonge non dit mais suggéré sans cesse, le fait que le politique pourrait redistribuer à sa guise une richesse qui n’a pas été produite.

Chaque fois, on a l’impression que nos décideurs politiques ne découvrent le problème de faisabilité qu’une fois que les caisses sont vides. Mensonge encore !Ce n’est pas le lieu, mais on pourrait multiplier les exemples de mensonges non crus mais qui ont quand même pénétré l’opinion en profondeur et formaté durablement les problématiques politiques. Le plombier polonais par exemple, ou le mystérieux plan B européen cher au pétulant Fabius.  Mensonges, mensonges, et ça marche.

 

 Précisément, et pour revenir au cœur du sujet, en France l’ambiguïté entretenue soigneusement par le politique sur ce qu’il peut vraiment constitue en soi un mensonge de première grandeur qui contribue au discrédit du politique et au désarroi des gens, qui se sentent perdus au milieu de toute cette jungle d’erreurs et de mensonges implicites ou explicites.

Mensonge par omission, par confusion, par manipulation. Le premier devoir, la première étape vers un renouveau de « l’honneur de la politique » consistera à dénoncer et à réparer ce mensonge généralisé. Faute de quoi tout le reste repose sur du sable.

Ce que peut la politique, ce que peut l’état, et ce que peut le politique, c’est la première brique d’un travail de clarification et de désintoxication des esprits, prélude nécessaire à la refondation d’un projet politique digne de ce nom.

 

 [[Cerise sur le gâteau, on peut ajouter quand même dans le cas présent une question connexe qui n’est pas non plus sans importance : en France, que peut réellement le Président ? Car attention, ça dépend….]]

 

Robert Bellec

 

 

 

Publié dans Réflexion politique

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marc d HERE 21/11/2006 00:00

Une chose rapidement dite, mais capitale. La démocratie libérale a besoin de règles, le libéralisme suppose un ensemble de règles. Combien de critiques du libéralisme prétendent "le libéralisme c'est la loi du plus fort, la loi de la jungle, l'absence de règles"...C'est un contre sens parfait. Le libéralisme ne se conçoi pas sans règles, la liberté a besoin de règles pour pouvoir fonctionner. Merci Robert de l'avoir rappelé.