Réinvestir le politique dans son rôle de médiation

Publié le par Jean-Paul Lahaye

Pour prolonger d’une certaine manière son article « Des racines et des ailes…Merci M. Pisani », Jean Paul Lahaye  nous propose cette réflexion….personnelle. 

 

 

Lettre ouverte à toutes les bonnes volontés qui se perdent dans le marais de l'indifférence.

 

 

Madame,

Vous m'envoyez votre projet "Appel à ouvrir des espaces de fraternité" pour que, dans chaque village ou quartier de France et d'ailleurs, se structure un lieu de dialogue propre aux citoyens, leur permettant de mieux penser et choisir ce qu'ils veulent vivre ensemble, en lien avec les initiatives existantes et avec leurs élus".

 

Personnellement, je ne puis qu'approuver ce type d'initiative. Cependant, permettez-moi de vous dire aussi - puisque vous me faites l'honneur de solliciter mon avis - que de tels lieux existent. Ils se nomment "Ecole", "Mairie", "Assemblée"… Et cette "Fraternité" que vous appelez de vos vœux est d'ailleurs clairement inscrite au fronton de leurs édifices.

 

Cette fraternité est supposée garantie par des institutions qui existent également et se nomment "Société", "Nation", "République", "Constitution"…

 

Au quotidien, cette fraternité est sensée s'exercer dans le cadre de communautés de vie et d'intérêts qui ont pour noms "Familles", "Associations", "Syndicats", "Partis politiques", "Services publics", "Solidarités sociales" ou, pourquoi pas, "Entreprises"…

 

Madame, pour les citoyens que nous sommes - dits aujourd'hui, dans un pléonasme révélateur, de la "société civile" - la fraternité est un droit d'exercice bien défini. Et il serait trop paradoxal qu'il faille réinventer un lieu spécifique pour l'exercer.

 

Pourtant, vous avez raison. C'est apparemment le cas. Et certains - comme vous et moi - songent à entreprendre courageusement, généreusement cette tâche d'utopie salutaire.

 

Malheureusement, cela ne marche pas. Et cela ne marchera probablement jamais.

 

Car, ce que veulent les "gens", ce n'est pas se réunir pour réinventer des lieux de fraternité. C'est qu'on leur rende les leurs ! Qu'on leur permette à nouveau de vivre un peu mieux cette fraternité au quotidien, dans les lieux où ils sont déjà, où ils peinent déjà assez à inscrire leurs espoirs et leurs satisfactions de chaque jour : la famille, l'école, le travail…

 

C'est bien là qu'ils en ont besoin.

 

Pourtant, c'est vrai, ils ne le la trouvent plus ou presque. La fraternité est devenue une toute petite flamme qui menace bientôt de s'éteindre.

 

Alors la démocratie aussi aura vécu.

 

Et qui l'aura tué ?

 

Osons le dire : le "Marché".

 

Le "Libre échangisme" (sic), la "Globalisation" et cette idéologie dominante de la "Croissance" - que l'on nous donne comme horizon indépassable - sont en passe de nous conduire à scier la branche sur laquelle nous sommes - tout de même - encore confortablement assis.

 

La "Fraternité", à laquelle vous appelez fort justement, n'est pas seulement une idée généreuse. C'est une nécessité vitale, propre au type de contrat social qui nous régit. Elle n'est, en effet rien d'autre que l'art de concilier les intérêts divers, en équilibre avec les deux autres piliers de notre démocratie : "Liberté" et "Egalité".

 

Cet art d'équilibriste, on peut le nommer "Médiation". Il n'est pas nécessaire de le savoir pour la pratiquer. Par contre c'est, éminemment, le rôle "du Politique".

 

Il ne le joue plus assez ? Il faut le lui redonner.

 

Par où commencer ? Par où ça bloque.

 

Le problème majeur de la vie publique se définit, à mon avis, en trois mots : "déficit de représentativité", du fait - merci, M. Pisani, Emmanuel Todd et d'autres qui le disent aussi - de la trop grande soumission du politique à l'économique.

 

Par où commencer ? A mon sens, par le "haut" en même temps que par le "bas", c'est-à-dire par une véritable rencontre et une nouvelle alliance entre les deux, à l'occasion, par exemple, de l'élection suprême qui est notre prochain horizon.

 

Idéalement - étant données l'urgence et l'ampleur des réformes à entreprendre - la future Présidence ne devrait être inféodée à aucun parti, ni barrée par aucun groupe de pression.

 

Aucun des candidats en position d'être élu n'est actuellement dans ce cas.

 

Et c'est bien "normal" - si je puis dire - puisque la politique et bientôt la vie publique tout entière sont  gagnées par le marketing, sous les formes d'un lobbying fort peu réglementé et d'un clientélisme, mâtiné "poker menteur", qui brouille sans cesse le sens et la portée de nos suffrages.

 

Cette tendance, de moins en moins masquée, pousse parfois le cynisme jusqu'à l'inconscience. A cet égard, je relève, d'Alain Duhamel, dans Libération du 15/11/06 - au sujet de Laurent Fabius -  cette phrase qui, remise dans son contexte, comme on pourra le vérifier, ne perd rien de sa paradoxale vulgarité : "Pour dire les choses crûment, si sa sincérité reste un mystère qu'il vaut peut-être mieux ne pas résoudre, son envergure présidentielle, elle, ne fait pas de doute." N'est-ce pas une insulte à la démocratie et une coupable irresponsabilité que de tenir aujourd'hui pareils propos ?

 

C'est aussi le mot d'un orfèvre qui confirme que la réalité du pouvoir est bien celle-là.

 

Complice, donc - de fait, sinon d'intention - le médiatique donne le change, à coups de semblables entourloupettes, de paillettes télévirtuelles et de sondages aussi volatils que surréalistes.

 

En toute logique, on ne peut donc s'attendre à ce sursaut, néanmoins nécessaire et désespérément souhaité : "Vous nous avez gavés jusqu'à plus soif d'une Liberté dont nous ne savons plus que faire… Rendez-nous donc un peu d'Egalité, un peu de Fraternité ! Et nous pourrons tout réinventer."

 

L'énergie viendra d'en bas, mais l'impulsion ne peut venir que d'en haut.

 

Qui aura cette envergure ? Je ne sais pas, mais je l'attends.

 

Jean-Paul Lahaye

 

Publié dans Réflexion politique

Commenter cet article

marc d HERE 16/11/2006 15:26

Une remarque cher Jean-Paul. Sans doute les mots ont-ils dépassé ta pensée, mais tu ne peux pas dire, que c'est le "Marché" qui a tué la fraternité et la Démocratie! Cela voudrait-il dire que les sociétés sans marché, on en a connu et il en reste (unpeu), sont les seules dans lesquelles il y a fraternité et démocratie. A l'évidence c'est le contraire et le marché est même la condition de la démocratie...
Bien à toi et merci pour tes articles que je publie toujours avec plaisir...

brigitte.foraz 16/11/2006 15:17

En référence à la pertinence de vos propos, l'article du Monde du 15/11 reprenant les propos d'Emmanuel Todd lors de l'émission du "Franc Parler " sur France Inter, lundi soir. Sur nos deux "candidats du vide" : " ils se refusent comme d'autres candidats , à parler des problèmes très simples et brutaux qui touchent les gens, à savoir une évolution économique perçue comme catastrophique, inacceptable... Etc...."
Où est donc passé ce candidat que vous attendez, que certains d'entre nous attendent aussi ? A moins qu'il n'ait de bonnes raisons d'attendre...