Lisez "la tyrannie de la pénitence" de Pascal Bruckner

Publié le par Pascal Bruckner

Un livre vigoureux sur le besoin morbide que ressent  l’Occident et particulièrement l’Europe  de s’auto flageller, de s’estimer responsable de tous le malheurs du monde et de célébrer avec une délectation morose le culte de la repentance….  Je vous en propose deux courts extraits

 

Rien n’est plus occidental que la détestation de l’Occident, cette passion à se maudire à se lacérer. Les grands prêtres de la diffamation ne font, par leurs anathèmes, que marquer leur appartenance à l’univers qu’ils vomissent. Ce soupçon qui pèse sur nos réussites les plus éclatantes risque toujours de dégénérer en défaitisme facile. L’esprit critique se dresse contre lui-même et consume sa forme. Mais au lieu d’en ressortir grandi, purifié, il se dévore dans une sorte d’autocannibalisme et met à se détruire une volupté morose qui ne laisse rien debout. L’hypercriticisme finit alors dans la haine de soi, n’abandonne derrière lui que des ruines. Un nouveau dogme de la démolition naît du refus des dogmes.

Nous n’aurions donc, nous autres Euro-Américains, qu’une obligation, expier sans fin ce que nous avons infligé aux autres parties de l’humanité. Comment ne pas voir que nous devenons par là même des rentiers de l’auto dénonciation qui tirons un orgueil singulier d’être les pires ? Le dénigrement de soi dissimule à peine, en effet, une glorification détournée. Le mal ne peut venir que de nous ; les autres hommes sont animés par la sympathie, la bienveillance, la candeur. Paternalisme de la mauvaise conscience : se penser comme les rois de l’infâme, c’est encore demeurer à la cime de l’histoire. Nous le savons depuis Freud, le masochisme n’est qu’un sadisme inversé, une passion de dominer retournée contre soi. L’Europe est encore messianique sur un mode mineur, militante de sa propre faiblesse, exportatrice d’humilité et de sagesse. Son apparent mépris d’elle-même cache mal une très haute infatuation. Elle n’admet la barbarie que pour elle, c’est sa fierté, mais la conteste aux autres, leur trouve des circonstances atténuantes (ce qui est une manière de leur dénier toute responsabilité)……Notre complexe de supériorité s’est réfugié dans l’aveu perpétuel de nos fautes, étrange façon de gonfler nos chétives personnes aux dimensions du globe…….

 

……..L’Europe contemple donc, chagrinée, le tas d’ordures qu’elle est devenue pour elle-même, « cette vallée des ossements » (Hegel) qu’est son histoire. Mais elle fait de cette dernière une lecture partielle et délibérément taciturne puisqu’elle n’en retient qu’un seul aspect : le pire….Elle oublie simplement que dans sa chronologie, il n’y a pas que « des fleuves de sang et de boue », il y a aussi la progression du droit et de la démocratie………Rappelons ce fait très simple : l’Europe a plutôt vaincu ses monstres, l’esclavage a été aboli, le colonialisme abandonné, le fascisme défait, le communisme à genoux. Quel continent peut afficher un tel bilan ? En définitive le préférable l’a emporté sur l’abominable. L’Europe c’est la Shoah plus la destruction du nazisme, c’est le goulag plus la chute du Mur, l’Empire plus la décolonisation, l’esclavage et son abolition, c’est à chaque fois une violence précise non seulement dépassée mais délégitimée…… Nous devons être fiers de nous-mêmes   contre   nos crimes, parce que nous les avons reconnus et refusés. 

Publié dans Réflexion politique

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marc d HERE 16/11/2006 13:46

Dans le cadre des conseils de lecture, je signale un ouvrage (dont nous parlerons bientôt), écrit par deux amis d'IES:
"Faut-il sauver le libéralisme" de Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer, paru en octobre chez Grasset.

robert Bellec 14/11/2006 19:13

Exactement.
 

Sans le lire j’en suis aux mêmes constats.

 

Et cette culpabilisation à tous crins provoquée par cette haine de soi, se mue en passion fausse et perverse de "l'autre" comme anti-soi.
 

Pris par cette torsion, "on" se persuade que cette vénération de "l'autre" constitue le souverain "Bien".
 

Ainsi, tout vaut tout, donc rien ne vaut vraiment, la démocratie, la science, le libéralisme, les avancées du savoir et de la technologie, ou la culture du doute, ne valent plus davantage que des fadaises de bistrot.
 


 

Il y a en plus la passion de la "Vérité" que j'appelle passion perverse de soi. Le « moi je sais » ou « mon peuple, mon groupe sait », c’est pareil.
 


 

Je fais court.
 

Sans un retour aux valeurs qui nous ont construits rien ne sera possible, même politiquement. Nos bases.
Voila pour quoi quelques « coups de gueule » qui secouent les scories accumulées ne me paraissent pas inutiles, ni déplacés.

C'est lié.