Education: pour un service public décentralisé et démocratique

Publié le par Christian Jacomino

En matière d’éducation, la position que nous attendons d’un candidat à la prochaine élection présidentielle doit être tout sauf attentiste. N. Sarkozy et S. Royal ont déclaré qu’il fallait à tout le moins assouplir la carte scolaire. D’autres leur ont répondu que le pire était à craindre d’un tel bouleversement. Quant à moi, je ne sais pas dans quelle mesure ni de quelle manière il convient d’accomplir cette tâche. Je ne suis pas énarque. Mais il me semble qu’il y a quelque chose d’indécent à déclarer que le pire serait à craindre d’une réforme. La situation que nous connaissons aujourd’hui est celle d’un quasi apartheid. L’enfant qui est entré à l’école maternelle dans un quartier dit ‘sensible’ est condamné à ne pas en sortir pendant le reste de sa scolarité, quelque soit son talent et la détermination de sa famille. Sauf, bien sûr, si ses parents décident de l’inscrire dans un établissement privé et qu’ils ont les moyens de le faire. Cela nous fait une situation indigne d’une nation démocratique.

 

Je suis entré dans le métier au début des années 70, moment où Bourdieu et Passeron dénonçaient l’école comme un système propre à reproduire les inégalités sociales[1]. Nous trouvions grotesque alors que les enseignants les plus jeunes, les moins expérimentés et les moins payés soient affectés dans les quartiers les plus difficiles. Je veux dire que nous ne doutions pas que la gauche, quand elle serait au pouvoir, corrigerait cela en un tournemain. Or, la gauche est venue, elle est repartie, elle est revenue, et rien n’a changé.

 

Enfin, l’histoire du communisme nous a appris à souhaiter que le lieu de la décision ne soit jamais trop éloigné du terrain où elle exerce ses effets. Le niveau universitaire des professeurs de l’école primaire s’est beaucoup élevé, leur concours de recrutement est l’un des plus sélectifs qui soient et, quoi qu’on en dise, leur niveau de rémunération n’est pas négligeable. Pourtant, même réunis en conseil, ils n’ont pas le droit d’exclure de leur établissement un élève qui s’est montré irrespectueux ou brutal. Ils n’ont pas réellement le droit, et encore moins le devoir, d’adapter leur enseignement à la réalité sociologique et linguistique du public auquel ils s’adressent. Ils sont rémunérés enfin de la même manière, qu’ils passent quarante heures par semaine dans leur établissement, ou qu’ils n’y viennent pas, qu’ils donnent satisfaction à leur directeur et aux représentants des parents d’élèves, ou qu’au contraire ils les dédaignent. En un mot, ils sont traités par leur administration comme des êtres irresponsables, définitivement immatures.

 

Au nom d’un idéal d’égalité jamais atteint, personne (ou presque) ne semble réellement souhaiter qu’un fonctionnement démocratique soit de règle à l’école. Et nous entendons de plus en plus de personnes nous dire : ‘Puisque les professeurs eux-mêmes ne semblent pas souhaiter cette démocratie, qui ferait de chaque école une lieu de recherche et d’expérimentation, un lieu de formation pour les jeunes professeurs, un lieu de vie en même temps que de transmission du savoir, pourquoi voudriez-vous que nous la leur imposions ?’

 

La réponse à cette question n’est pas d’ordre moral mais pragmatique. Elle consiste à souligner que les systèmes qui fonctionnent le mieux sont les plus décentralisés et les plus démocratiques. Il devient indispensable que les écoles se démocratisent, non seulement parce que cela serait bon pour les professeurs (qu’on verrait sans doute un peu moins déprimés), mais aussi et surtout parce que ce le serait pour leurs élèves (et leurs parents).

 

La gestion centralisée des écoles, au niveau même des communes, entraîne une extraordinaire déperdition d’argent, de force et de désir. En France, aujourd’hui, la gestion de service public signifie concrètement qu’un chef d’établissement n’est pas élu par son conseil d’administration, qu’il ne peut pas embaucher lui-même le personnel de service, choisir le mobilier des classes, la couleur des peintures, former son équipe de professeurs, décider du contenu des programmes et des méthodes pédagogiques qui seront employées, comme tout chef d’entreprise est en mesure de le faire. Un ancien ministre parlait de ‘mammouth’. Les établissements scolaires apparaissent en effet comme des entreprises de taille assez considérable difficiles à mouvoir parce qu’elles sont dirigées par personne. Certains acteurs vont même jusqu’à revendiquer la ‘liberté pédagogique’, sans seulement songer qu’entre le niveau ministériel qui prévaut aujourd’hui et celui de l’enseignant, le pouvoir de décision pourrait s’exercer de manière beaucoup plus efficace et naturelle au niveau de l’équipe.

 

Aujourd’hui le service public sauve les meubles grâce à des mesures coercitives tendant à limiter l’extension de l’enseignement privé. Mais il est clair que ce ‘barrage contre le Pacifique’ ne protègera plus longtemps le rêve Républicain d’une école pour tous. Si nous voulons éviter que demain le ‘chèque éducation’ devienne la règle unique[2], il est temps de montrer qu’un service public peut fonctionner autrement que d’une manière centralisée et bureaucratique.

 

Le socialisme libéral a montré cette voix dans beaucoup d’autres pays européens. Á nous à présent d’en tenter l’expérience. La prochaine élection présidentielle nous en fournit l’occasion. Sans doute la dernière.

 

 

Christian Jacomino

Directeur de ‘Voix Haute’, atelier de lecture et de pédagogie du français

http://voixhaute.org



[1] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron publient Les héritiers en 1964 et La reproduction en 1970.

[2] Voir sur ce point le programme d’Alternative Libérale, qui a le mérite d’une grande clarté (http://www.alternative-liberale.fr/pr118-Education.html).

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marc d HERE 02/11/2006 09:29

Merci pour cet article très simple et très riche, cher Christian. Nous en prendrons, si vous le permettez, de nombreux éléments pour l'élaboration du programme d'IES.
Marc

Emmanuel 31/10/2006 19:06

D´accord, mais quel est le candidat socialiste libéral pour lequel voter aux éléctions prédidentielles ? Des noms! J`ai bien peur de râter la dernière occasion !

Guillaume 31/10/2006 17:51

BonjourJ' ai bien observé votre site internet, et je souhaitrais faire un échange de liens avec le mien.J'attends votre réponse et bon courage pour la suite !CordialementGuillaume de http://www.2007-presidentielles.com

Jean-Pierre 31/10/2006 17:23

Etonnnant comme il est nécessaire d'enfoncer encore et toujours des portes ouvertes pour tenter d'y faire passer un courant d'air salvateur pour l'école et donc pour la société française toute entière.

Merci monsieur Jacomino d'insister encore. Puissiez-vous être, non seulement écouté, mais surtout entendu.

Il est vrai aussi que l'on entend peu les syndicats d'enseignants sur le sujet, sinon pour débiter les mêmes âneries depuis de nombreuses années... 2007 sera-t-il un tournant ? Pour ma part, j'en doute... L'UMP et le PS ne sont pas très bavards là dessus.