Denis de Rougemont et une vision fédéraliste et régionaliste de l'Europe

Publié le par Pierrick Hamon

En complément à l’article de Jean-Claude Prager, Pierrick Hamon nous propose une réflexion sur le  rôle des régions

 

Denis de Rougemont, le visionnaire fédéraliste et régionaliste européen, aurait eu 100 ans. Les Français ont ils entendu parler de Denis de Rougemont ?  Ou autrement que par des caricatures jacobines ?  Bien que Suisse, Denis de Rougemont  fut, avec Jean Monnet, Joseph Rovan et quelques autres, l’un des grands initiateurs de la construction européenne.

 Seulement voila, la république étatiste Française voulait ignorer celui qui s’est battu toute sa vie pour une « Europe des régions » parce que celui-ci jugeait les Etats-nations responsables, même indirects, des grands conflits qui avaient ensanglanter l’Europe et dont le pire venait de se dérouler. Forcément, lui qui avait pourtant combattu le nazisme ainsi que tous les extrémistes et nationalismes, dérangeait. L’idée européenne, passe encore, mais une Europe des régions, alors là cela devenait subversif et dangereux pour ceux qui n’avaient pas une grande confiance dans la solidité de notre pays. La rencontre organisée à l’université de Genève, par le « centre européen de la culture » (CEC), le 21 octobre dernier, à l’occasion du centième anniversaire de son fondateur, et en présence de plus d’un millier d’étudiants et personnalités, devait permettre de rappeler la vérité de ce disciple suisse profondément marqué par la pensée personnaliste et humaniste d’Emmanuel Mounier.

 José Manuel Barroso qui, alors militant d’extrême gauche, fut son étudiant et ami à Genève, avait tenu à être présent pour témoigner de l’importance de la pensée et de la démarche de Rougemont comme de sa modernité. Si le président de la commission européenne pense néanmoins que la nation doit primer – on aurait été surpris du contraire – il reconnaît cependant, comme son maître, que les etats-nations se sont constitués en Europe en écrasant les identités et qu’ils ont été des facteurs de division et a l’origine, avec d’autres, des pires totalitarismes. Pour M. Barroso, si les Etats sont l’espace premier de la légitimité, c’est par les régions que l’on constituera une Europe vivante. Le « Comité européen des régions » existe désormais. Il cherche encore sa place.  Mais certains élus et responsables d’Etats-nations n’hésitent pas à affirmer publiquement que les institutions européennes usurpent le pouvoir alors qu’elles ont reçu délégation des Etats : démagogie irresponsable.  L’Etat français refuse toujours de déléguer aux régions la gestion des fonds communautaires et ce sont les élus français qui viennent s’en plaindre auprès du président de la Commission à Bruxelles !  Et on voudrait, dans le même temps, donner des leçons de démocratie et de décentralisation au monde entier…  C’est encore au sein des Etats nations, que le populisme sévit à nouveau hélas. Manuel Barroso propose donc que le 50ème anniversaire du Traité de Rome puisse être l’occasion de redéfinir cette « volonté de vivre ensemble », comme  disait Ernest Renan. Cela suppose une autre définition des frontières qui ne le soit plus sur un concept nationaliste et de fermeture. On pense à la Turquie. L ’Europe, ajoute t il, toujours en citant Rougemont, doit être plutôt conçue comme une invention culturelle. Ce n’est pas la géographie qui la constitue, mais un amalgame de cultures et de coutumes, et d’idées plutôt que d’ethnicités. Rougemont fut l’un des pionniers du dialogue des cultures. Pour l’ancien Premier Ministre du Portugal, l’Europe, ce n’est pas seulement l’ouverture des marchés, c’est aussi et tout autant l’ouverture par la générosité.  Notre ami Bronislaw Geremek, l’historien et ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne n’a pas oublié l’importance de Denis de Rougemont plus radical que Jean Monnet. La modération de ce dernier était probablement indispensable à cette époque encore troublée d’après guerre. Mais aujourd’hui, pour le parlementaire européen qui a milité pour la « constitution » européenne, en France comme en Pologne, il faut désormais une pensée radicale pour une deuxième phase de la construction européenne. Ce doit être celle de l’innovation et de l’éducation. Il faut reconnaître les identités a condition qu’elles oient ouvertes et vivantes. Ce sont les identités fermées qui sont dangereuses : ne pas avoir peur des contradictions et savoir gérer la complexité. Ce qui, pour Geremek, caractérise l’Europe, c’est une certaine manière de concevoir la personne humaine, l’humanisme fondateur. Si l’Europe est indissociable du fait national, elle doit se libérer du nationalisme et de la xénophobie.  L’Etat Nation doit donc être dépassé. Place aux Régions.

 Et Jo Lienen, le parlementaire européen allemand, de rappeler avec vigueur que ce n’est pas l’Europe qui est en crise, ce sont les Etats membres. Alors que les Traités de Maastricht et Nice n’avaient pas été bloqués par le refus de certains Etats, il ne voit pas pourquoi les refus français et hollandais, s’imposerait a la majorité des citoyens européens qui, eux, ont accepté le traité constitutionnel. En effet…

 M.Dusan Sidjanski, dont M. Barroso fut autrefois l’assistant à l’université de Genève et qui est aujourd’hui un conseiller très écouté du président de la commission européenne, devait plaider à son tour et en conclusion pour une Europe des peuples. Successeur de Denis de Rougemont, à la présidence du CEC : le professeur Sidjanski a reprenant la proposition, ancienne et moderne à la fois, de son prédécesseur visant à créer un véritable  un sénat européen des régions, devait néanmoins reconnaître que, avant, ou avec, toute réforme institutionnelle, le plus important est de changer les mentalités et d’agir dans le domaine de l’éducation. Tel est l’objectif du centre, basé dans cette Suisse si démocratique : tout un symbole.

 Alors que les candidats à la présidence française affirment tous la nécessité d’adopter enfin une vraie régionalisation pour moderniser la France , il n’est pas inutile de redécouvrir Denis de Rougemont, le visionnaire, et de reposer, aujourd’hui et franchement, la question radicale qui dérange tant les jacobins et qui pourtant règlerait, entre autres,  le problème nouveau des nouveaux et petits  états : celle d’une Europe des régions. J’entends déjà les réactions effrayées de certains de mes amis…

 

 

Pierrick Hamon

 :  http://www.ceculture.org     

 

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Charles 04/12/2009 22:26


Bonjour, je reviens d'un colloque sur l'Europe organisé par l'Université de Fribourg (Suisse). Le Professeur Clavien a présenté des éléments nouveaux et historiographiquement très intéressants sur
Denis de Rougemont comme quelqu'un qui a su se profiler. D'autre part, certains de ses biographes étaient de ses proches et manquaient de sens critique. On oublie ainsi qu'il a vécu en Allemagne
entre 35 et 36, qu'il a écrit de sa main à Hitler et qu'il voyait certains bons éléments dans l'expérience nazie. Il n'a en tout cas pas lutter contre le nazisme, il a passé la guerre à publier aux
USA. Il était antiparlementariste ce qui contredit l'idée du fédéralisme. Selon le prof Clavien, il aurait su naviguer sur la vague proeuropéenne en 46 à son retour des USA et en décalage avec le
monde littéraire afin de pouvoir se reprofiler sur la scène alors qu'il était isolé et que Paris ne voulait plus de lui. C'est dans l'optique de tisser des contacts qu'il aurait, après hésitations,
décidé de se rapproché de l'idée fédéraliste pour en devenir son défenseur. Avant 46, il ne se serait pas intéressé à ces thèmes mais à très bien su réécrire sa vie en en faisant des constantes qui
en réalité n'auraient été que des manoeuvres opportunistes...


Guillaume 30/10/2006 14:43

Je suis entièrement d'accord ! Et cet article ne me fait que regretter un peu plus que Angela Merkel ait décidé de repousser la question de la Constitution Européenne aux calendes grecques (elle avait annoncé il y a un mois que cela serait la priorité de l'agenda de la Présidence allemande de l'Union européenne qui commence en janvier) !