Nouvelle politique industrielle et Régions

Publié le par Jean-Claude Prager

L'économiste Jean-Claude Prager m'adresse cet article paru en son temps dans "Les échos".

Les études internationales comme celles de la Commission européenne montrent que la majorité des régions françaises sont en dessous de la moyenne européenne pour leurs résultats dans l'économie de la connaissance si l'on prend les critères classiques d'éducation, de brevets déposés, le poids de la recherche, les taux de croissance à moyen terme, les taux de chômage, ou les taux d'emploi dans les secteurs de haute et moyenne technologie.

 

 

La raison en est simple. Les régions qui réussissent en Europe, celles qui ont fait reculer le chômage, ont toutes, à de très rares exceptions près, une politique industrielle active, une approche stratégique et un redoutable sens de l'organisation collective (1).

 

 

Ces régions qui réussissent ont d'abord un pilotage efficace dans la manière dont les principaux dirigeants publics et privés travaillent et décident ensemble, au-delà de leurs rivalités politiques et institutionnelles. Cette question n'est jamais simple, surtout dans des systèmes démocratiques complexes ; en Europe, la plupart des régions doivent faire face à un paysage institutionnel chargé. L'empilement administratif n'est pas une spécialité française, mais les autres pays arrivent à en gommer correctement les inconvénients, dès lors qu'il s'agit d'enjeux économiques. Les formes de coordination possibles sont nombreuses : « clubs » de hauts responsables, comme à Helsinki ou à Amsterdam, ou agences à larges compétences opérationnelles, comme à Glasgow, Linz ou Göteborg, qui regroupent les principales forces concernées par le développement économique et l'innovation.

 

 

Deuxièmement, il faut savoir choisir les priorités et les formes d'intervention les mieux adaptées au tissu industriel de chaque région. Les stratégies industrielles des régions de pointe en Europe passent par une gestion « matricielle » des secteurs et technologies prioritaires. Le management des « clusters » sectoriels les plus prometteurs est dans la plupart des cas fortement structuré ; la gestion peut être légère comme à Stuttgart, région au capital social très développé, ou avec des moyens significatifs dans les régions plus traditionnelles, comme à Bilbao. Les « clusters » permettent d'offrir des services opérationnels de qualité aux entreprises appartenant aux mêmes filières productives, de renforcer les coopérations entre les entreprises et de fournir la matière première considérée désormais comme la plus importante pour les entreprises dans l'économie de la connaissance, c'est-à-dire l'information sur les opportunités de marché et les possibilités offertes par les nouvelles technologies.

 

 

En matière de marketing, certaines régions ont des stratégies d'influence à l'échelle mondiale, comme l'Ecosse ou la « Medicon Valley » de l'Oresund, pour attirer les cerveaux et les capitaux. Elles exploitent la recette qui marche, « talents, tolérance, technologies », avec les méthodes des grandes marques mondiales. On est loin de la communication standardisée, ultra-rabâchée, et jamais évaluée dans ses effets réels, dont sont coutumières de trop nombreuses villes ou régions de notre pays.

 

 

La réussite n'est donc pas seulement une question de moyens ; elle tient beaucoup à la capacité des dirigeants à valoriser efficacement leur capital économique et social. Les responsables publics doivent apprendre la culture du management stratégique, comme la vivent les grandes entreprises dans le monde. C'est vrai en premier à l'échelon local ; la région s'impose en effet de plus en plus comme la bonne maille géographique pour gérer, dans les grands pays avancés, une politique industrielle opérante, laissant les Etats et l'Europe se concentrer sur les grands dossiers. Voilà un enjeu collectif face à la tentation renouvelée de se laisser aller à la vieille frilosité « méliniste » du repli centré sur l'Etat et l'Hexagone. Il y a quarante ans, Jean-Jacques Servan-Schreiber avait alerté la France sur le défi américain, le défi d'une avance des entreprises des Etats-Unis par rapport à celles de l'Hexagone dans leur capacité à faire face aux enjeux naissants de l'ouverture internationale. On peut parler aujourd'hui de véritable défi européen pour nos autorités publiques : retrouver la compétitivité des régions françaises face à certaines régions européennes qui ont un bien meilleur management stratégique et de bien meilleurs résultats. Les pôles de compétitivité forment une partie de la réponse ; encore faut-il ne pas se laisser aller à dissoudre cette bonne idée dans un saupoudrage. Notre nouveau ministre de l'Industrie, qui a parcouru le monde de long en large, le sait mieux que quiconque.

 

 

La nouvelle politique industrielle se fera d'abord dans les régions. Les néo-colbertistes sont écossais (sur la terre natale d'Adam Smith, pragmatisme faisant loi !), basques, néerlandais ou suédois ; il y en a même outre-Atlantique, de New York à la Californie. En France , il faut retrouver la recette.

 

 

JEAN-CLAUDE PRAGER est directeur à l'Adit

 

et enseigne la politique économique comparée à Sciences po Paris.

 




 

Publié dans Economie et social

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Laurent Py 30/10/2006 09:28

Je retiens pour ma part l'importance d'un pouvoir économique des Régions pour la mise en place de tissus conjonctifs alliant recherche, université, industrie et PME-PMI et je m'interroge, face au risque de "saupoudrage" évoqué, sur le nombre et la taille des Régions françaises comparé à d'autres pays européen (Allemagne, Autriche, Italie, Espagne,...)

marc d HERE 30/10/2006 09:04

Pour Piotr: Le (1) est manifestement une annonce de note de bas de page...oubliée. Méliniste vient je pense de Méline, homme politique "protectioniste" de la fin du XIXème siècle....
Un point essentiel relevé par l'article: abandonner le repliement sur l'Etat et sur l'hexagone.....Pour l'élection présidentielle à venir, le bon choix sera sans doute celui du candidat le plus ouvert sur l'extérieur et le moins étatiste.....
marc 

Piotr 29/10/2006 22:21

Excellent article qui rappelle encore une fois que les régions ne sont pas ce qu'elles devraient être au même titre que l'Etat.
Deux petits problèmes techniques en ce qui me concerne. Je n'ai pas compris ce qu'est la frilosité "méliniste" et je cherche à quoi correspond le 1)
Amicalement