Troisième voie et socialisme libéral en Europe

Publié le par marc dHERE

Prolongeant mon article « de la social-démocratie au socialisme libéral », une réflexion sur la « troisième voie » britannique et le socialisme libéral en Europe.

 

La « troisième voie » britannique  trouve une grande part de son  support  théorique dans les travaux  d’Anthony Giddens et c’est    Tony Blair  qui, en rénovant le parti travailliste  et en lui  permettant de revenir au pouvoir  après 23 années d’opposition, en sera  l’instigateur. Souvent considéré comme un pragmatique, Tony Blair est au contraire un homme de conviction  dont la démarche  politique s’appuie  sur des valeurs et  exprime  une vision cohérente d’une société de partenaires où droits et devoirs s’équilibrent et  sont en constants rapports dialectiques.  Le nouveau travaillisme, dira Tony Blair « a été créé pour relever les défis d’un monde différent » dans lequel l’hégémonie de la classe moyenne s’affirme, dans lequel  la plupart  des conflits qui ont marqué les décennies précédentes, conflit   public/privé ou  conflit patrons/travailleurs  doivent être dépassés. Si les  valeurs de gauche sont intangibles,  des  défis nouveaux se présentent à nous  et pour les relever  de nouveaux  moyens sont nécessaires, ceux qui nous ont servi dans le passé ne peuvent plus être utiles.

 

La  « troisième voie »  entend  s’opposer à la fois à un socialisme périmé débouchant sur l’inefficacité  et à un ultra- libéralisme sans valeurs et  sans projet, ignorant la solidarité  au risque du délitement  social.  Un des points clés de cette doctrine et de la politique qui en découlera sera de créer les conditions permettant à chacun d’avoir  une  chance de trouver sa place dans la société. Dans un article publié par la revue Esprit[1], Zaki Laïdi dans une analyse du substrat idéologique et du fondement politique de la troisième voie,   écrit : « l’enjeu pour le politique  est moins de garantir  une sécurité aux citoyens …que de les aider à vivre dans une société à risques. » Il  indique plus loin que le débat est déplacé  « de la protection garantie à un soutien à la prise de risques ou à la minimisation des risques », et que  « on arbitrera systématiquement en faveur de l’investissement dans le capital humain (prévention) au détriment de l’indemnisation (compensation). » 

 

Si elle entend voir limiter les dépenses publiques, la « troisième voie » ne nie pourtant  pas l’importance d’un Etat qui doit être un investisseur social  pour préparer l’avenir et dont la  politique économique doit viser à créer la croissance, condition de la solidarité.  Souvent assimilée, par les tenants de la gauche traditionnelle,   à du thatchérisme à visage humain, la politique  de Tony Blair  le situe en réalité au centre gauche, mais un centre gauche qui n’a rien à voir avec la recherche d’un consensus mou,  un centre gauche « radical ». Dès les premiers mois son gouvernement a pris un certain nombre de décisions claires : signature de la charte sociale de l’Union Européenne, action publique en faveur de la création de 150.000 emplois pour les jeunes en la finançant par une taxe sur les profits des sociétés privatisées, politiques ciblées pour l’emploi des populations les plus vulnérables,  instauration d’un salaire minimum – augmenté de 40% en 6 ans il est aujourd’hui quasiment au niveau de  notre SMIC - accroissement  des dépenses publiques pour l’éducation primaire  et la santé, décentralisation vigoureuse. Largement réélu en 2002 et 2005 , il a placé son deuxième et son troisième mandat sous le signe de la prolongation de la croissance, de la baisse de la pauvreté – on compte 25% d’enfants pauvres de moins depuis 1998 – et sous celui  de la rénovation des services publics de la santé, de l’enseignement –notamment supérieur-  et des transports.  Il affirme  aussi sa volonté d’appliquer   une stratégie de protection de l’environnement et de développement durable, s’attachant à démontrer qu’une telle politique n’est pas anti économique.

 

Si la « troisième voie » britannique, dont les résultats ont été nettement positifs, est devenue un point de référence, tout en suscitant des réserves, pour des gauches européennes soucieuses de se moderniser, d’autres partis socialistes d’Europe ont su évoluer dans un sens comparable, dans le respect  de leurs traditions et suivant  leurs propres règles.

 

En Espagne  aujourd’hui, continuateurs de Felipe Gonzales, les socialistes sous l’autorité de José Luis Zapatero, défendent une « nouvelle voie » assez proche de la troisième voie britannique.  Opposés à l’intervention directe  de l’Etat dans l’économie,  ils veulent donner à celle-ci  les moyens d’une plus grande productivité.  Ils    sont favorables à l’entreprise,   à la croissance des échanges,   au soutien aux  secteurs   technologiques de pointe  afin de renforcer la position de l’Espagne dans la concurrence mondiale. Ils s’efforcent de moderniser les services publics,  de donner la priorité à l’éducation,  démocratiser et moderniser  la société. Les socialistes portugais qui ont retrouvé le pouvoir[2] sont, avec le Premier ministre José Socrates,  sur une ligne très proche et confrontés à d’énormes déficits mènent une politique de redressement courageuse, allant de la diminution rapide du nombre de fonctionnaires, à l’unification des régimes de retraite public privé, et même, à l’obligation  faite aux professeurs de passer effectivement 35 heures dans les écoles….. Entre 1998 et 2001, la coalition de l’Olivier en Italie, avec l’accord des syndicats a su transformer et moderniser une administration pléthorique et inefficace et  faire entrer 80% des agents de l’Etat dans le droit commun du privé. En 2006, c’est sur un programme modéré,  que le centre gauche de Romano Prodi  a remporté  les élections législatives  et le plan qu’il a présenté est tourné vers la réduction des  déficits.

 

Les pays scandinaves  ont su  concilier une  défense des services publics et une diminution du chômage, tout en assurant une réforme de l’administration. Les libres  accords entre partenaires sociaux  régissent la plus grande part de la régulation sociale, l’Etat  n’en étant que le  facilitateur.  Les chômeurs ont  droit à une indemnisation non dégressive, mais conditionnée  à l’acceptation d’une activité, qui peut être un emploi ou un stage aidé en entreprise. Leur « stratégie du renouveau », se décline en 3 volets comme le rappelle Eric Le Boucher[3] : « Ouverture à la compétition et aux forces du changement ; effort massif pour l’innovation, la recherche ; un Etat qui reste fort mais entièrement adapté » Aux  Pays-Bas, la gauche s’est   attaquée  au financement du système social et a su négocier sur le plan économique une combinaison entre sécurité et flexibilité. Elle a su donner, dans le cadre de négociations sociales,  un contenu à cette grande idée du temps  choisi. Le SPD allemand, sous la direction de Gerhard Schröder, s’est attaché à donner une plus grande flexibilité au marché du travail, a entrepris une baisse des prélèvements pesant sur le travail et  a pris des mesures courageuses pour la rénovation de la protection sociale, appelant à l’effort individuel. Tous ces partis de gauche ont en outre favorisé et accompagné l’intégration européenne et les bases libérales  sur lesquelles  s’est construit   son développement économique. 

 

Ailleurs dans le monde, nous voyons aussi   triompher des forces de gauche et de centre gauche qui se situent dans la même mouvance, et n’éprouvent aucun complexe à pratiquer  des politiques réformistes ni   à conclure des alliances pragmatiques. Thabo Mbeki en Afrique du Sud, le président Luis Inacio  Lula au Brésil, Michelle Bachelet au Chili   en sont des figures emblématiques. 

 

 Face à ces efforts de renouvellement, le parti socialiste français qui  a évolué avec une extrême lenteur reste encore   attaché aux références traditionnelles et à la social-démocratie finissante, après l’avoir vilipendée lorsqu’elle était vivace. Derniers révolutionnaires  quand, en Europe,  les autres partis de gauche étaient  sociaux-démocrates, les socialistes risquent de se retrouver les derniers sociaux démocrates dans une gauche européenne  largement devenue sociale libérale.

 

Marc d’Héré  

 



[1] Zaki Laïdi, Qu’est-ce que la troisième voie, dans ‘Le pari de la réforme’ Esprit, mars avril 1999.

 

 

[2] Mais c’est le candidat de centre droit, Anibal Cavaco Silva qui a été élu Président de la République contre le social démocrate Mario Soares.

 

 

[3] Le Monde  27 -28 novembre 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Réflexion politique

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marc d HERE 13/12/2006 17:14

Un article dans "Le Monde" de ce jour nous parle des réformes réalisées ou prévues par le gouvernement du socialiste José Socrates: 
"Reformatage" des administrations avec l'objectif de réduire de 10% le nombre de fonctionnaires, réduction de certains avantages de la fonction publique notamment en terme de retraites, exigence de mobilité.....Cette politique d'un gouvernement de gauche, est plus proche du programme de Nicolas Sarkozy que du programme socialiste......ça peut faire réfléchir...  

marc d HERE 16/11/2006 16:15


Dans le cadre des conseils de lecture, je signale un ouvrage (dont nous parlerons bientôt), écrit par deux  philosophes politiques, amis d'IES:

"Faut-il sauver le libéralisme" de Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer, paru en octobre chez Grasset.

marc d HERE 13/11/2006 17:14

A ceux qui n'achètent pas "Le Monde" tous les jours, je ne peux que  recommander celui d'aujourd'hui (daté mardi 14 novembre).
Un dossier sur le Bairisme et les présidentiables socialistes. Et en page 32 un article d'Eric Le Boucher sur "l'exception culturelle américaine" qui renverse bien des clichés....
marc 

marc d HERE 12/10/2006 15:45

Cher Christian Jacomino,
Pourriez-vous nous adresser à ies1@hotmail.fr
un article reprenant vos  principales propositions sur l'école....On mettrait ce texte en débat et cela nous aiderait dans l'élaboration de notre projet pour les législatives. Je partage votre avis sur l'importance de ce thème pour l'avenir.
marc

Christian Jacomino 12/10/2006 15:16

L'électorat du PS est constitué d'une proportion considérable d'enseignants. Ces enseignants de gauche sont capables de faire échouer toute tentative de réforme du système éducatif qui serait (ou sera) proposée par la droite. Mais un gouvernement de gauche lui-même prendra-t-il le risque de les mécontenter?
Si la gauche accepte de se réformer ce sera en réformant l'école. Si elle ne trouve pas le courage de réformer l'école, en prenant le risque de fâcher quelques archéo-républicains, elle ne réforme pas davantage les autres secteurs d'acitivté.
Il faut parler davantage de l'école. Comment cela se passe France. Et comment cela se passe ailleurs. Où la gauche est au pouvoir. Il faut faire en sorte que le candidat ou la candidate de gauche se prononce nettement sur ce thème avant que d'être élu(e). Aidons-le, ou aidons-là, en l'interpelant dès maintenant...