Fusion GDF/Suez, un choix devenu nécessaire

Publié le par Gilbert Veyret

Voila le type de débat que les Français aiment tant. La querelle des anciens et des modernes, versus la défense du bien public contre les prédateurs privés ! Laisser Gaz de France devenir une entreprise comme les autres, avec des obligations de service public ou sanctuariser ses spécificités issues des lois de nationalisation de 1946 ?

La réalité est évidemment plus contrastée et les effets de la solution qui sera retenue demeureront aléatoires.

Pour tenter d’éclairer une discussion, plus marquée par l’affrontement traditionnel que par la véritable recherche d’une stratégie énergétique et industrielle, une analyse plus détaillée et juridique que celle que nous avons la place de faire ici serait nécessaire. Il conviendrait notamment d’examiner pourquoi l’Etat devrait descendre en dessous de la majorité du capital de Gaz de France pour permettre sa fusion avec le groupe Suez. Nous nous contenterons d’avancer ici quelques arguments pour ou contre cette fusion, réclamée par les deux entreprises, contre l’opinion ou l’intime conviction d’une bonne part des représentants politiques et syndicaux, pour relativiser ce soi-disant débat de société.

Commençons par de bonnes raisons de ne rien faire. Ce serait d’ailleurs conforme aux canons du libéralisme économique, selon lesquels l’Etat n’a pas à se mêler de la vie d’entreprises si l’intérêt général n’est pas en cause.

Ø      Ce projet, « vendu » dans l’urgence au gouvernement, avait bien pour but au départ de faire échec à une annonce d’OPA, d’ENEL sur Suez. Curieuse conception du marché unique, battu en brèche par des reflexes de nationalisme économique à chaque occasion. La prise de participation majoritaire d’EDF au capital de Montedison n’avait été critiquée qu’en Italie, le rachat de Suez par une entreprise Italienne serait contraire aux intérêts belges et français, sans qu’aucune politique énergétique européenne ne soit défendue ni par la Commission ni par les Etats membres !

Ø      La libéralisation des marchés énergétiques européens a abouti à la création de véritables oligopoles  privés qui tendent nécessairement à se constituer des rentes de situations.

Les Allemands furent les premiers à constituer des géants de l’énergie qui ont même absorbé de nombreuses « stadtwerke », entreprises communales qui faisaient l’originalité des services publics locaux allemands.

Ø      EDF et Gaz de France ont su profiter de cette situation en acquérant des parts de marché significatives dans de nombreux pays européens, principalement en Allemagne, Italie et Grande Bretagne, sans que la réciprocité soit possible puisque le capital de ces deux entreprises publiques était fermé.

Ø      De fait la rente du nucléaire dont bénéficiaient les consommateurs français est maintenant partagée avec d’autres industriels européens.

Ø       Les prix de l’énergie ont fortement progressé, soit parce qu’ils sont partiellement indexés  sur le cours du pétrole, cas du gaz, soit parce que les entreprises de production d’électricité ont différé des investissements de capacité pour se constituer des trésors de guerre en vue de leurs acquisitions de concurrents européens ou pour se prémunir contre des OPA hostiles.

Ø      La rentabilité attendue des investisseurs privés, en particulier des Fonds de pension, sera supérieure aux prélèvements, déjà conséquents que l’Etat prélevait sur les bénéfices d’EDF et Gaz de France, parfois même par anticipation, ce qui ne peut que peser défavorablement  sur les prix.

Ø      Les gains de productivité attendus des fusions, notamment celle de Suez et de Gaz de France viendront plus de réductions d’effectifs, le plus souvent déjà engagées ou envisagées que de l’amélioration de leurs capacités d’achats. Ainsi Gaz de France qui est déjà le plus gros acheteur de gaz en Europe, avec environ 16% du marché, dépasserait guère 20% avec Suez, ce qui n’aura pas d’influence significative sur des vendeurs aussi puissants que Gazprom.

Ø      N’y a-t-il pas un risque d’ingérence dans la politique énergétique belge si l’Etat français dispose d’une minorité de blocage dans un groupe industriel dont la plus grande partie des équipements de production électrique, notamment nucléaires, se situe sur le territoire belge ?

Ø      Enfin il est possible que toute cette agitation politique et médiatique n’aboutisse à rien, si la Commission européenne maintient son exigence de séparation ou de filialisation des activités de transport de gaz qui demeureront un monopole régulé, ouvert à l’ensemble des opérateurs.

Jean François Cirelli, PDG de Gaz de France, à déjà répondu (Interview du Nouvel Obs. du 7/9/06) qu’il préférerait renoncer à cette fusion, si elle devait l’amener à se séparer du secteur régulé qui lui apporte 70% de sa marge.

Alors beaucoup de bruit pour rien. ! Ne serait-il pas plus sage de renoncer à ce projet aux avantages aussi peu évidents ou attendre un moment où les passions se seraient calmées, après la présidentielle par exemple ?

Ce serait ignorer que nous sommes bel et bien engagés dans ce processus de concentration, corollaire peut être indésirable de la libéralisation du marché de l’énergie, et que nous risquons davantage à ne rien faire, notamment le dépeçage du groupe Suez et la disparition à terme de Gaz de France.

. Ce projet de fusion n’est qu’une conséquence indirecte d’un processus d’ouverture des marchés européens, engagé depuis une quinzaine d’années. Il est vrai que les Français s’y sont longtemps opposés. Certains trouvent là une bonne occasion de poursuivre un combat,  désormais d’arrière garde.

On peut très bien ne jamais prendre l’avion ; on minimise ainsi ses risques. Mais quand l’avion roule et accélère, vient un moment où le point de non retour est dépassé. Freiner à ce moment est la meilleure façon de s’écraser en bout de piste.

 

Faut-il donc se résigner à une concentration capitaliste inéluctable ou, pouvons-nous en tirer de réels avantages de capacité énergétique  et de qualité des services d’utilité publique ?

  • La parole est souvent accaparée par les défenseurs du statu quo de Gaz de France et ne tient pas compte du projet, prêté à ENEL, de décortiquer les activités de SUEZ, en se débarrassant  des secteurs de l’eau, l’assainissement et l’ensemble du secteur environnement qui constituent des services publics locaux plus essentiels que le gaz- dont je rappelle incidemment que sa distribution ne concerne pratiquement pas les communes rurales-
  • Les véritables détenteurs de l’autorité sur les services locaux de réseaux (eau, énergie, environnement) sont les collectivités locales, propriétaires de ces réseaux. Elles édictent les cahiers des charges fixant les obligations de leurs concessionnaires. Elles se plaignent souvent de ne pas pouvoir faire jouer de véritable concurrence entre les opérateurs de réseaux.

Si la fusion produit ses effets, sous le contrôle des régulateurs et des autorités concédantes, les collectivités locales pourront choisir l’ensemble des services de plus en plus diversifiés qui leur sont nécessaires, notamment dans les groupes EDF/ Dalkia ou Gaz de France/Suez.

    • Si la répartition actuelle du capital de Gaz de France le met  à l’abri d’OPA hostiles, sa taille, modeste à l’échelle européenne, l’empêche de fournir toute la gamme de services attendus, notamment par l’industrie et les collectivités locales. L’entreprise, déjà lourdement engagée dans des investissements de recherche et de production de gaz naturel, devrait aussi se lancer seule dans des diversifications exagérément coûteuse, principalement dans la production d’électricité et les services urbains, domaines de compétences de Suez.
    • Les ressources connues de gaz naturel dans le monde ne dépassent pas quelques dizaines d’années de consommation. La recherche d’énergies nouvelles est d’ores et déjà nécessaire. Citons en une à titre d’exemple. L’extraction du méthane des résidus urbains peut être une ressource complémentaire non négligeable. Les recherches en cours à Gaz de France et l’expérience de collecte et de traitement des déchets par le groupe Suez seraient très prometteuses, sur un plan énergétique et environnemental.
    •  Les synergies entre le gaz et l’électricité seront amplifiées par le recours croissant aux turbines à gaz pour la production d’électricité de pointe dont la demande est très forte.

Suez a une grande expérience en ce domaine, Gaz de France manque de moyens de production d’électricité

    • Mais évoquer, comme un contre feu, une possibilité de fusion entre EDF et GDF, qui sont encore en situation de quasi monopole sur leur marché intérieur, nécessiterait de telles contreparties ; abandon de leurs participations significatives en Europe, renoncement au maintien de leurs activités régulées et commerciales dans le même groupe, qu’elles seraient condamnées à dépérir rapidement et, à terme assez rapproché, à ne plus même pouvoir faire face aux évolutions de la demande intérieure.
    • Pour les réduire à de simples entités administratives coupées des marchés et privées de leur autonomie de gestion, il suffirait d’ajouter, comme certains ne manquent pas de le faire, qu’il conviendrait de déconnecter les tarifs réglementés de toute référence aux prix de revient.

L’économie de marché est certes aléatoire, sources de profits injustifiés et d’inégalités flagrantes. Tous les autres systèmes économiques, connus à ce jour, sont pires et ont échoué.

Il vaudrait mieux consacrer le temps et les talents de casuistique mis à la discussion des dizaines de milliers d’amendement déposés sur ce projet de loi, à réfléchir ensemble à des formes efficaces de régulation économique, plus soucieuses de l’intérêt général et de la préparation de l’avenir.

La nostalgie d’un passé glorieux, mais devenu anachronique, caractérise les personnes âgées et les peuples vieillis.

 

Publié dans Economie et social

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Piotr 08/09/2006 16:30

et que dire de l'attitude de Bayrou ?

Jacques Heurtault 08/09/2006 14:47

Il me parait évident que la rationalité économique n'a rien à voir dans le positionnement de la Gauche sur cette question. C'est de la pure tactique préelectorale destinée à favoriser le recollement des morceaux de l'ex-gauche-plurielle. Le P.S. a toujours agit ainsi : campagne très à gauche puis réalisation au centre-gauche. C'est, à mes yeux, plutôt malhonête.Pour se convaincre de cette malhonêteté, il suffit de lire ce que dit le P.S. quant à la suite : la renationalisation sera très difficile voire impossible! Il disait exactement le contraire il y a quelques mois ... François Hollande nous parle, dans son hebdomadaire (L'Hebdo des Socialistes) d'une atteinte au modèle social français! Voilà que l'on nous resert à nouveau le plat de l'exeption française ... Il va pourtant bien falloir que l'on se mette une fois pour toutes dans la tête qu'il n'y a aucune exception française. La France est un pays ordinaire, de petite taille, qui ne pèse que 1% de la population mondiale et qui va devoir cesser de donner des leçons de "droits de l'homme" et de démocratie à tout le monde. Faute de quoi, on va tous, un jour ou l'autre, se prendre une grande baffe dans la figure ... que nous n'aurons pas volé d'ailleurs.