Les politiciens,les journalistes et la vérité

Publié le par Daniel Martin

Pour que les électeurs votent en connaissance de cause il est nécessaire qu'ils soient bien informés.  

Dans l'introduction du livre "La France expliquée aux étrangers" je critique un ensemble d'articles publiés le 1er mai 2006 par Time, magazine américain qui a des millions de lecteurs. Ces articles citent de nombreux exemples de faits concernant la France pour supporter une conclusion claire : la France va mieux et progresse plus qu'on ne croit.

 Or l'approche consistant à présenter un sujet aussi vaste que la France et son peuple, et à juger de sa situation et de ses progrès à partir d'exemples est une faute de raisonnement : un tel sujet ne peut être appréhendé qu'à partir de statistiques. C'est pourquoi les innombrables textes d'analyse politique de mon site http://www.danielmartin.eu sont truffés de chiffres officiels, dont les sources sont accessibles sur Internet au moyen de liens fournis.

 Les journalistes présentent souvent des sujets vastes sur lesquels ils émettent des opinions à partir d'exemples qu'ils choisissent pour conforter leur point de vue. C'est d'autant plus critiquable qu'ils ne citent pas souvent leurs sources, ou pas de manière vérifiable.

 Donc, face au message d'un journaliste ou d'un politicien, il faut détecter une éventuelle utilisation de « preuve par l'exemple » et s'efforcer de ne pas en tenir compte.

Emouvoir et non informer

Les journalistes ajoutent le plus souvent à leur texte d'information des photos, ou des séquences télévisées, destinées à provoquer le plus possible d'émotion. On y voit des morts, des femmes et enfants en pleurs, des destructions, des manifestants en colère, etc. Ils obtiennent ainsi de leur public une réaction affective de crainte, dégoût ou révolte. Ils font le maximum pour que leur public ne réagisse pas à leur message de manière logique, mais seulement de manière affective.

        En somme, ils distraient bien plus qu'ils n'informent. En novembre 2005 les Américains ont vu dans leur media tellement de manifestations violentes et d'incendies en France qu'ils croyaient notre pays à feu et à sang. A partir de quelques images de violence le public généralise à tort, comme les journalistes à partir d'exemples.

 Donc lorsqu'il voit au journal télévisé chaque semaine des salariés licenciés ou menacés de l'être, et que les journalistes oublient de préciser qu'en réalité l'économie française est en train de créer plus d'emplois qu'elle n'en détruit, le téléspectateur doit être actif, réfléchir et ne pas se laisser démoraliser à tort.

Ne pas fatiguer ou lasser le public

Les journalistes ont horreur des chiffres, censés exiger de l'attention, donc fatiguer leur public et le faire zapper ou sauter à un autre article. Ils mettent donc toujours suffisamment de matière distrayante dans leurs articles ou séquences télévisées pour que leur public se repose entre deux prises en compte d'informations. Et en matière d'économie - sujet capital qui intervient dans les choix électoraux par les aspects niveau de vie et chômage :

§           une information non chiffrée n'est jamais suffisante ;

§           une information simplifiée à l'excès désinforme.

 

C'est ainsi que, pour diviser par 2 le nombre de chiffres économiques cités, la télévision présente le plus souvent des chiffres français sans comparaison avec ceux des pays voisins.

La grande majorité des Français ne savent donc pas qu'à l'été 2006 le Royaume-Uni a 5.3 % de chômeurs et l'Irlande 4.4 %, et qu'en 10 ans le niveau de vie de l'Irlande nous a rattrapés, puis dépassés et se situe 28 % au dessus du nôtre. S'ils le savaient, ils refuseraient de croire aux vantardises des politiciens au pouvoir, qui n'ont jamais réussi à faire descendre le taux de chômage français en dessous de 8.6 % depuis 1982 !

 

Les politiciens qui présentent leur bilan ou celui de leurs adversaires font l'économie des chiffres qui les dérangent. Pire même, ils se basent souvent sur des chiffres irréalistes. Je m'étais astreint à vérifier en 2002, dans les programmes des candidats à la Présidence, la validité des chiffres publiés sur Internet pour présenter et justifier leurs promesses électorales. Avec un bel ensemble, MM. Chirac et Jospin basaient leurs budgets sur des hypothèses de croissance d'au moins 3 %, irréalistes sur 5 ans comme le sait toute personne qui s'est un peu renseignée sur les performances économiques des pays européens. A l'évidence, ils comptaient sur l'ignorance des électeurs en matière d'économie.

Des messages toujours courts et simples

En dehors des chiffres, une autre cause de fatigue du public est la longueur d'une prise de parole ou d'un texte. Pour les journalistes, le public est censé être incapable de se concentrer sur un sujet plus de quelques minutes à la fois ; il faut donc le traiter de manière infantile. Jamais un animateur de télévision ne laisse la parole plus de 90 secondes à un intervenant, jamais un article de journal ne dépasse 2 pages A4, 3 au maximum.

 

Or les sujets importants comme l'économie sont suffisamment complexes et mal connus du public pour qu'on ne puisse rien expliquer, ni même présenter, en si peu de temps ou de place, et en comptant si peu sur la concentration des gens. De ce fait, et puisque la quasi-totalité de l'information des gens vient de leur journal télévisé et de la presse quotidienne et hebdomadaire, la grande majorité des électeurs sont très mal informés lorsqu'ils votent. Quelle valeur attribuer alors à leur vote ?

Les réponses d'énarque

Les journalistes posent le plus souvent leurs questions aux politiciens de manière à les embarrasser. Face à une telle question, le politicien interviewé peut ne pas connaître la réponse (c'est très fréquent en matière d'économie), ou la connaître mais refuser de la donner parce qu'elle révèle un défaut de la politique qu'il soutient. Beaucoup de politiciens réagissent alors « comme un énarque » : ils reformulent la question en la plaçant dans un cadre plus vaste, dont elle n'est qu'un cas particulier, puis généralisent encore le cadre si nécessaire jusqu'à ce qu'il leur permette de montrer que leur politique est cohérente et bénéfique dans ce cadre-là. Cette méthode leur permet de remplacer la question embarrassante par une qui les arrange, et de montrer qu'ils ont un esprit puissant qui voit l'ensemble du problème et le traite de manière cartésienne.

 Face à une telle approche, qui noie le poisson quand elle n'utilise pas la langue de bois, le futur électeur qui suit l'interview doit tirer les bonnes conclusions : l'interviewé ne connaît pas la réponse ou elle est embarrassante pour lui ; et de toute manière il n'est pas assez honnête pour l'avouer.

Des promesses vagues que tout le monde veut croire

Lorsqu'un candidat promet d'améliorer la situation des Français ou de telle ou telle catégorie de citoyens - promesse à laquelle tout électeur voudrait croire - il faut écouter ce qu'il dit de manière critique.

 S'il promet de faire baisser le chômage, qui est contre ? Mais dit-il comment il s'y prendra et ce qu'il fera qui n'a pas été tenté depuis 1982 ? Et sa recette ne viole-t-elle aucune loi économique ? A-t-il d'autres méthodes pour créer des emplois que d'en subventionner aux frais des contribuables ou d'embaucher des fonctionnaires ?

 S'il promet d'augmenter le SMIC, que fera-t-il des travailleurs peu qualifiés qui deviendront trop chers pour trouver un emploi, comment empêchera-t-il les délocalisations vers des pays à main d'œuvre moins chère ? Comment nous persuadera-t-il qu'on peut payer le travail plus cher en France qu'ailleurs, sinon en omettant de citer le coût du travail dans les pays concurrents ?

 S'il promet de « diminuer le train de vie de l'Etat » - pour faire des économies budgétaires, donc pouvoir baisser les impôts, ce qui augmentera le pouvoir d'achat et la compétitivité, donc créera de la croissance et des emplois - quels sont ses projets en matière de nombre de fonctionnaires ? La France a plus de fonctionnaires par rapport à sa population que n'importe quel pays avancé. Le candidat ose-t-il s'attaquer aux syndicats de fonctionnaires, prompts à faire grève à la moindre menace sur leurs privilèges ?

Conclusion

La démocratie ne peut être un système politique efficace, permettant aux électeurs de choisir les candidats les plus conformes à leurs attentes, si ces électeurs ignorent les faits économiques et ne savent pas juger les promesses des candidats. Comme les media français les plus utilisés pour s'informer - le journal télévisé, les quotidiens et quelques magazines hebdomadaires - remplacent trop l'information par de la distraction, chaque électeur doit faire des efforts personnels avant de voter :

§           Prendre connaissance de la situation économique de la France, en consultant les statistiques comparées de l'Union européenne sur le site Eurostat, et en lisant quelques études de l'INSEE.

§           Lire les programmes électoraux sur Internet, en vérifiant la pertinence de leurs propositions.

§           Lire les livres des candidats, en vérifiant si leurs promesses sont vagues ou précises.

§           Participer à une ou plusieurs réunions électorales, en demandant des réponses précises à des questions précises.

 

 Daniel MARTIN

 

Publié dans Réflexion politique

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Jacques Heurtault 31/08/2006 22:01

La seule vraie manière de rendre un sondage valide consiste éffectivement à publier la marge d'incertitude (que des ânes-journalistes appellent la marge d'erreur, ce qui n'a aucun sens!).En principe, l'élaboration de l'échantillon est la première source d'erreur. La seule vraie méthode, ce n'est pas celle des quotas mais celle du tirage au sort aléatoire. Pour cela, il faut un échantillon très important (au moins 1% de la population de référence, soit, pour un sondage national, 400.000 sondés. C'est évidemment extrêmement couteux et donc, de fait, impraticable.
 

Alain Nerot 31/08/2006 14:01

>"Les chiffres, oui bien sur, mais là encore attention. On sait qu'il y a trois manières de mentir:>le mensonge, la calomnie et les statistiques!>Même des gens très sérieux se laissent pièger, soit en appliquant des lois statistiques à des populations qui ne sont pas normées, soit en faisant des corrélations abusives, soit en travaillant sur des échantillons trop faibles...alors il faut non seulement remonter aux sources mais aussi aux méthodes.>(Qui dit qu'un échantillon de 1000 personnes au niveau de 50% donne à 95% une précision de + ou - 3,1%?>ceci relativise bien des sondages.)">>bene vobis, Alain