Chômage et partis politiques

Publié le par Jean-Baptiste de Foucauld

Nouvelle publication d'un texte de Jean-Baptiste de Foucauld, du 18 mars dernier.

La lutte contre le chômage revient au premier plan de l’actualité politique. Il faut s’en réjouir. Mais pour faire mieux, pour tracer des voies nouvelles, on aurait intérêt à écouter le monde associatif qui s’est engagé dans la bataille pour le droit au travail de chacun.

Il y a maintenant vingt ans que Solidarités Nouvelles face au Chômage  mène une action citoyenne et bénévole de lutte contre l’exclusion, fondée sur des groupes locaux de solidarité qui accompagnent des chômeurs et créent pour eux, en cas de besoin, des « emplois de développement » dans des associations, emplois qui sont financés par des contributions des membres et de donateurs privés. A travers cette expérience, la recherche d’emploi se révèle d’abord art difficile, plus difficile que d’occuper un emploi. Beaucoup cherchent longtemps, sans trouver, car il manque 2 millions d’emplois en France, ce qu’oublient trop ceux qui parlent sans cesse de remettre les français au travail. Ce phénomène suscite un  découragement qui n’est pas toujours compris. Les chercheurs d’emploi ont besoin d’être soutenus et aidés avant que d’être jugés.

Or, cela ne va pas de soi. La lutte contre le chômage ne mobilise pas vraiment en profondeur. C’est même plutôt l’inverse. On constate que le chômage distend les liens sociaux, là où il faudrait les resserrer : les uns sont découragés, les autres se détournent, ne sachant pas trop quoi faire alors que, avec un peu d’organisation et de méthode, on peut aider efficacement. A condition de ne pas rester seul et de s’associer pour s’engager. Mais la lutte contre le chômage n’est pas une cause noble et fait l’objet d’une sorte de dépréciation, à l’instar du chômage lui-même.

La première demande qu’une  association comme S.N.C. adresse aux forces politiques, c’est de porter un regard juste sur le chômage et les chômeurs, d’inciter à l’initiative et à la solidarité, de mobiliser l’ensemble de la société en faisant de l’emploi une  priorité de fait et non de discours.

Pour cela, il faut déterminer les raisons qui, en définitive,  font que la France se débat dans le chômage plus que les autres pays et n’arrive pas à retrouver le plein emploi, en sorte que tout le monde se sent débordé par le problème et a tendance à baisser les bras. On peut en invoquer trois [1].

D’abord la France ,  ne veut pas vraiment du modèle libéral au sens strict et complet du terme, contrairement aux affirmations tant de ses promoteurs que de ses détracteurs. Ce modèle repose sur trois orientations liées : une baisse des impôts et des prélèvements obligatoires ; une dérégulation du marché du travail accompagnée souvent d’un blocage assez long du salaire minimum ; et une forte responsabilisation individuelle. Notre pays n’en prend que des morceaux limités, les plus alléchants, et en refuse les aspects rugueux, car il  ne veut pas que les inégalités augmentent trop, que l’on sacrifie la qualité de l’emploi à sa quantité, ou que les personnes voient  leur couverture sociale diminuée.

Mais notre pays n’est pas capable non plus de pratiquer l’autre modèle qui marche, celui de l’Europe du Nord. Il est fondé sur trois orientations symétriquement inverses du précédent : un niveau élevé d’imposition global ; des partenaires sociaux forts et responsables qui mettent l’emploi au centre des négociations sociales, qui sont globales et non segmentées ; l’organisation collective d’une flexibilité sécurisée grâce notamment à un soutien fort, voire contraignant, vis-à-vis de ceux qui sont temporairement en attente d’emploi. Là encore, nous sommes tentés par des importations par morceaux de ce modèle, séduisant, mais exigeant, sans parvenir à en reproduire la cohérence profonde.

Du coup, et c’est la troisième raison, nous accumulons les mesures, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, sans cohérence ni continuité ; or, en ces matières, l’incohérence est mortelle, et l’accumulation des mesures engendre la démesure. Le résultat, c’est la complexité, la précarité et l’exclusion.

Dans un tel contexte, la seconde demande, c’est que les partis politiques proposent  une  offre politique claire en  matière de lutte contre le chômage: une stratégie cohérente, crédible, efficace, supposant une prise de risque et un engagement dans la durée. Il y a un prix à payer pour le retour au plein emploi, il faut le dire courageusement, tout en sachant que ce prix est inférieur aux coûts visibles et invisibles, directs et indirects du chômage.

 

 

Pour cela nous avons tout d’abord besoin d’un diagnostic partagé pour affiner ces analyses, pour voir ce qui marche, et ce qui ne marche pas. Or, il n’y a pas actuellement de lieu où les administrations, les partenaires sociaux, les associations, les économistes, sociologues, experts puissent parler entre eux de ces sujets difficiles, en prenant leur temps, sans être sous la pression de la décision immédiate et de la posture médiatique. A cet égard,  le Conseil d’orientation pour l’emploi qui doit être mis en place prochainement, sur le modèle du Conseil d’orientation des retraites, peut jouer un rôle important.

Cinq variables-clés apparaissent déterminantes pour construire, peu à peu, une stratégie gagnante de retour au plein emploi dans le contexte social et culturel français.

1 – L’emploi repose plus qu’hier sur l’initiative. Celle-ci suppose un climat macro-économique favorable, une politique monétaire active, un taux de change réaliste, la suppression des entraves inutiles et un soutien à ceux qui prennent des risques. Il reste qu’il est indispensable, d’un point de vue économique, de démocratiser l’initiative, et d’en élargir la base sociale. La question d’un droit à l’initiative, ou d’un capital-initiative, financé par ceux qui bénéficient des initiatives des autres, doit, dans cette perspective,  être posée.

2 – Il faut gérer plus efficacement la relation du travail, le compromis capital-travail, et plus particulièrement la liaison coût du travail – rémunération du travail – emploi. L’équilibre macro-économique suppose tout d’abord que le coût salarial moyen évolue en longue période comme la productivité du travail. Mais, en second lieu, au niveau micro-économique, au niveau des personnes, il est clair que chaque fois que le coût du travail dépasse la productivité du travail, un risque fort de chômage d’exclusion apparaît. Comment alors y remédie-t-on ? En diminuant la rémunération du travail ? En diminuant le coût du travail mais non la rémunération, ce qui suppose soit des subventions, soit des diminutions corrélatives de charges et de dépenses publiques, à efficacité constante de celles-ci ? Ou encore en accroissant la formation des personnes en cause, ce qui est favorable à long terme, mais entraîne des charges publiques à court terme. Sur ces points, nous avons besoin de réponses cohérentes et réalistes.

3 – Il faut inventer une flex-sécurité à la française, soit en expérimentant le contrat d’activité inter-entreprise, suggéré en son temps par Jean Boissonnat, soit, comme le propose Alain Supiot, en articulant divers droits de tirage sociaux permettant à l’individu de sécuriser son parcours. Par exemple, en reliant commodément épargne-temps, épargne-formation, assurance-chômage et les diverses formes de participation financière, ainsi que le capital-initiative s’il voyait le jour. Sur tous ces sujets, nous avons beaucoup trop peu réfléchi et innové.

 

 

4 – Plutôt que de refermer le dossier du temps de travail, on serait  bien inspiré d’ouvrir celui du travail à temps choisi, choisi par le salarié dans le cadre organisé par l’entreprise et négocié avec les syndicats. Cela veut dire tantôt travailler plus et gagner plus pour ceux qui le veulent, et tantôt travailler moins et gagner moins pour ceux qui le souhaitent. Cela signifie par exemple réduire le temps partiel imposé tant par certaines entreprises à leurs salariés, que par l’Etat. Ou cesser de mettre à la retraite d’office ceux qui veulent continuer à travailler. Bref, aboutir à une meilleure allocation des temps sociaux pour permettre un meilleur épanouissement personnel et familial dans le cadre de ce droit au temps choisi qui devrait devenir un droit de l’homme parmi les autres. Le temps choisi n’est pas une facilité, un cadeau aux travailleurs, mais une solution « donnant-donnant » conciliant les intérêts des employeurs et des salariés en évitant la rigidité et le coût qui ont altéré la législation sur les 35 heures.

5 –Le type de soutien qui doit être apporté aux demandeurs d’emploi doit être précisé, et les règles du jeu fixées et stabilisées, et ne plus varier en fonction de la conjoncture. Deux orientations sont possibles : soutien faible et liberté de comportement ? Ou soutien fort, mais plus contraignant ? Dans ce dernier cas, il faut un service public de l’emploi beaucoup mieux organisé et doté, en capacité de soutenir et d’accompagner vraiment les demandeurs d’emplois et une économie solidaire importante reposant sur un gros volume de contrats aidés dans le secteur associatif. Les implications budgétaires ne sont pas les mêmes dans les deux cas.

Plusieurs solutions sont donc possibles, mais à condition que les réponses soient rigoureuses et cohérentes entre elles. On ne peut à la fois promettre de fortes baisses des prélèvements obligatoires et une importante augmentation du soutien aux chômeurs sans préciser aux dépens de qui cette réorientation est effectuée. Arrêtons de promettre une chose et son contraire et de demander plus à l’impôt et moins au contribuable !Inversement, si  on opte pour un maintien du niveau global des prélèvements, il faut expliquer comment ils sont redéployés efficacement en faveur de l’emploi.
C’est la voie du « plein emploi de qualité » qui paraît  la plus adaptée à notre pays, si particulier, si compliqué,  déchiré qu’il est entre son souci de justice sociale et le couple infernal étatiste-individualiste qui sous-tend son inconscient collectif.

Ce plein emploi de qualité a un prix qu’il ne faut pas esquiver. En effet,  il coûte cher, car il faut de l’argent public pour soutenir l’initiative, pour développer la formation, pour alléger le coût du travail, soit globalement, soit de manière ciblée, pour mieux doter le service public de l’emploi, et pour développer l’économie solidaire. Le plein emploi de qualité suppose donc deux conditions à remplir simultanément : d’une part, un haut niveau de prélèvements obligatoires, prélèvements qui doivent peser plus sur le revenu que sur le travail ou l’activité ; et, d’autre part, une redistribution sociale orientée prioritairement  vers l’emploi qui doit donc être temporairement privilégié par rapport aux autres fonctions sociales classiques, santé, retraite, famille. Du coup, ce qui pourrait plaire aux uns ne  plait pas aux autres et inversement. En outre, chaque fois qu’un choix se pose entre donner plus de revenu et créer plus d’emploi, c’est la seconde solution qui doit  prévaloir : mieux vaut financer un plus grand nombre de contrats aidés qu’augmenter sans cesse la prime pour l’emploi !

Il faut sortir à la fois du libéral–populisme et du social-corporatisme pour gagner la bataille de l’emploi en France. L’on se prend parfois à rêver d’un consensus trans-politique et inter-partenarial qui se créerait, peu à peu, autour de ces bases. Cela,  on ne l’a jamais essayé. Tout le monde jusqu’ici a perdu au petit jeu : je ferais mieux que vous et donc je ne m’engage pas avec vous. C’est peut être cela aussi qu’on pourrait changer. Dire les choses ainsi, c’est sans doute être utopiste. Mais c’est aussi être réaliste

Jean-Baptiste de FOUCAULD

 

 

Président de « Solidarités Nouvelles face au Chômage »[2] Ancien commissaire au Plan.

 

 

Auteur des « 3 cultures du développement humain : résistance, régulation, utopie » (Odile Jacob, 2002).



[1] Voir Nicolas Baverez, Jean-Baptiste de Foucauld, Alain Minc, Le chômage à qui la faute ? (Editions de l’Atelier, 2005)

[2]. www.snc.asso.fr

Publié dans Economie et social

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marc d HERE 30/10/2007 19:20

Le nombre de chômeurs inscrits à la fin du mois de septembre à l'ANPE en catégorie 1, a diminué de 1,4% comparé à août (-28.000) et de 9% sur un an pour atteindre 1,94 million, en données corrigées des variations saisonnières, a annoncé le ministère de l'Emploi.  (Avec AFP)Voilà un excellent résultat.....Et comme on prévoit un chiffre de crossance assez bon pour le 3ème trimestre, il semble que les indicateurs économiques commencent à verdir.....

lulu85 23/09/2006 16:30

Si vous voulez en savoir un peu plus sur la réalité du chômage, allez donc voir ...
ce siteActuchômage : Le premier portail d'information et d'échange sur le chômage et l'emploi.http://www.actuchomage.org
et celui-ciTravail, chômage et choix de société : L'importance du travail et du chômage résultent d'un choix de société. http://travail-chomage.site.voila.fr/index2.htm
et aussi celui-làInter emploi : Le numéro vert des demandeurs d'emploi. http://www.inter-emploi.org
ou encoreLe NAIRU, le nom de la ruse : Le chômage est voulu et ne doit pas trop diminuer.http://lenairu.blogspot.com
et pourquoi pas, dans un domaine un peu différentLa chute du capitalisme : une question financière (nombreuses sources us).http://20six.fr/aurelianobuendiaen commençant icihttp://20six.fr/aurelianobuendia/archiveofmonth/2005/03/00pour mieux comprendre.