Ouverture des magasins le dimanche?

Publié le par Daniel Martin

Un texte de Daniel Martin: http:// www.mediasetdemocratie.net

Ce texte résume et commente les arguments cités dans l'émission "C dans l'air" de France 5 le vendredi 07/07/2006, intitulée "Magasins : les hors-la-loi du dimanche"

  A part l'animateur, ont participé à l'émission :

§           le président de l'association des commerçants du centre commercial Usines Center "Laissez-nous travailler", ci-après désigné par "le commerçant" ;

§           un économiste ;

§           un professeur de droit du travail, ci-après désigné par "Le professeur" ;

§           un syndicaliste CFTC, dont le syndicat a porté plainte contre les commerçants d'Usines Center, pour que ceux-ci n'emploient pas de salariés dans leurs magasins le dimanche, ci-après désigné par "Le syndicaliste".

 

Un reportage de "C dans l'air" montre les clients d'Usines Center qui se pressent autour d'une urne, située dans le centre commercial, pour voter massivement en faveur de l'ouverture.

Le commerçant

"Voilà vingt ans que nous ouvrons le dimanche en violation de la loi, mais jusqu'à présent les pouvoirs publics avaient fermé les yeux. Nous l'avons fait parce que cela arrange tout le monde : les clients, qui plébiscitent massivement cette ouverture le dimanche ; nos salariés, tous des volontaires payés deux fois plus qu'en semaine et qui disposent quand même de deux jours consécutifs de repos dans la semaine ; et les commerçants, qui font entre 30 et 40 % de leur chiffre d'affaires hebdomadaire ce jour-là.

Il faut savoir que la loi qui interdit de faire travailler le dimanche des salariés autres que ceux d'activités comme les boulangers, les hôpitaux, les restaurants et les hauts fourneaux à coulée continue. Mais la loi prévoit des centaines d'exceptions : certains types de magasins peuvent ouvrir parce qu'ils intéressent les touristes, mais Louis Vuitton sur les Champs-Elysées n'en a pas le droit parce qu'on estime que ses produits n'intéressent pas ceux-ci."

 

Un reportage de "C dans l'air" montre alors la surprise et le désappointement de touristes qui constatent que d'autres magasins sont ouverts sur les Champs-Elysées, mais pas Louis Vuitton ; à l'évidence, les autorités estiment que ses articles, emblématiques du luxe parisien, n'intéressent pas les touristes. Interviewée, une représentante de la Chambre de Commerce de Paris explique que ces touristes, qui n'ont souvent qu'une journée pour faire des achats à Paris, feront ceux-ci à Londres ou Rome, où Louis Vuitton est aussi présent ; la fermeture imposée est donc une perte sèche pour Paris et pour ses emplois.

Le syndicaliste

"La CFTC est contre l'ouverture le dimanche, parce que ce jour-là doit être réservé à la famille et à des activités comme le football."

 

Syndicaliste chrétien il n'ose pas dire à la télévision que le dimanche, jour du Seigneur, doit forcément être chômé. Heureusement, car il existe aussi des musulmans, des juifs et des athées. Et ils doivent être nombreux, car plus de 75 % des particuliers sont pour l'ouverture le dimanche.

"Les salariés qui travaillent le dimanche le font parce qu'ils ont besoin de gagner leur vie ; et comme le dimanche est mieux payé que les autres jours, ils compensent ainsi un peu le manque à gagner de la semaine. S'ils étaient payés correctement, ils n'accepteraient pas de travailler le dimanche".

 

Je me dis qu'avec ce raisonnement, si les salariés étaient vraiment bien payés, ils ne travailleraient que 4 jours par semaine, voire moins. Après tout, il y a beaucoup de chômeurs qui se contentent de leurs indemnités au lieu de travailler. Comme tous les syndicalistes français, celui-ci refuse de prendre en compte les vérités économiques :

§           Compte tenu de la concurrence qui l'empêche de vendre plus cher, si un commerçant payait davantage ses salariés il ne gagnerait plus assez pour payer ses frais généraux, ses impôts et son propre travail. Si on augmentait autoritairement les salaires, cela ne créerait pas plus d'emplois, mais moins.

§           Compte tenu du taux de chômage élevé, les salariés sont en concurrence entre eux pour l'accès aux emplois. Les salaires pratiqués tiennent compte de cette concurrence : ce sont ceux qui exigent le moins d'argent et acceptent de travailler le dimanche qui décrochent les emplois.

Le professeur

Je suis contre le travail du dimanche, jour qui doit être réservé au repos. Lorsqu'on me dit « Pourquoi ne pas laisser la liberté aux gens qui le veulent de travailler le dimanche, pourquoi imposer ce repos par la loi ? » je réponds que la loi n'est pas faite pour satisfaire la volonté de telle ou telle catégorie de gens ou les besoins du commerce, elle est faite pour obtenir le modèle de société que l'on souhaite".

 

Cette réponse est particulièrement intéressante, parce qu'elle oppose à la liberté d'utiliser son temps comme on veut, par exemple en travaillant ou en faisant ses achats le dimanche, la volonté de ceux qui veulent que la société vive d'une façon qui leur plaît, à eux. C'est du terrorisme intellectuel, version moderne des interdictions religieuses dont la France a mis tant de siècles à se débarrasser. C'est aussi une attitude antidémocratique, puisqu'elle fait fi de la volonté de la grande majorité des gens, qui veulent pouvoir faire des achats le dimanche si bon leur semble.

Le commerçant

"L'obligation de ne pas employer de salariés le dimanche se traduira par la suppression de 80 emplois dans le centre commercial. Qu'en pense le syndicat ?"

Le syndicaliste

"Que cet argument est sans valeur économique. Que votre centre commercial soit fermé le dimanche ou non, les consommateurs disposeront des mêmes revenus et dépenseront donc la même chose. Ils achèteront donc autant, mais le feront les jours de semaine. Et comme le nombre d'emplois est fonction du chiffre d'affaires, le nombre total d'emplois ne variera pas si vous fermez."

L'économiste

"Ce n'est pas exact : le nombre total d'heures de salariés vendeurs ne variera pas, à chiffre d'affaires constant, mais le nombre de salariés serait plus grand avec une ouverture le dimanche car il y aurait plus d'heures d'ouverture. En somme, cette ouverture aura l'avantage de répartir le travail de vente disponible entre un plus grand nombre de salariés, donc de diminuer le nombre de chômeurs.

C'est même plus compliqué que cela. Compte tenu de la concurrence, plus l'achat est facile, donc possible le dimanche, plus ceux qui sont ouverts et leurs salariés captent des ventes qui sans cela pourraient aller à des concurrents. L'intérêt des salariés d'Usines Center rejoint donc celui de ses commerçants et des clients : c'est de vendre aussi le dimanche."

Le professeur

"Je ne suis toujours pas convaincu. Si de grands magasins, comme ceux d'un centre commercial, ouvrent le dimanche, ils vont faire mourir des petits magasins concurrents situés en centre ville. Or il y a de nombreux consommateurs, par exemple des personnes âgées, qui ne peuvent pas se rendre dans un centre commercial, toujours situé en banlieue ; et si leurs petits commerces de centre ville disparaissent, où iront-ils ?"

Le commerçant

"La loi permet à tous les commerçants, situés dans un centre commercial ou non, d'ouvrir le dimanche, à condition de ne pas employer de salariés. Ils doivent alors tenir le magasin eux-mêmes, avec éventuellement leurs proches. Il y a alors égalité avec les petits commerces, qui n'ont pas de salariés, ou en ont si peu qu'ils peuvent s'en passer et ouvrir le dimanche. De toute manière, ce n'est pas l'ouverture ou la fermeture le dimanche qui permettra au petit commerce de survivre face à la concurrence des grandes surfaces, c'est la qualité du service rendu et du contact client.

Et si on les force à licencier leurs salariés du dimanche, les commerçants d'Usine Center ouvriront ce jour-là et serviront leurs clients avec leur propre travail et celui de leur famille.

Je voudrais souligner l'incohérence de la loi française, qui prévoit tellement de cas particuliers et de dérogations où l'ouverture le dimanche est possible, qu'elle crée de nombreuses situations aberrantes et injustes.

·            Je n'ai pas le droit d'ouvrir, mais un concurrent situé à 500 mètres peut le faire, sous prétexte qu'il est dans une zone touristique, ou simplement qu'il a su obtenir du préfet une dérogation : c'est aberrant et injuste.

·            Des commerces situés en France à 2 km d'une frontière doivent être fermés le dimanche, mais leurs concurrents étrangers peuvent ouvrir ; c'est ça l'Europe ?

·            Les ventes par Internet, qui se développent très vite et prennent de plus en plus de parts de marché, sont possibles 24 heures sur 24 et nous font de plus en plus concurrence.

·            Faire travailler des salariés le dimanche est interdit, mais permis 5 dimanches par an ; pourquoi pas 50 dimanches, si les salariés sont d'accord et gagnent plus ?"

 

Un reportage de "C dans l'air" s'intéresse alors à l'Allemagne, où l'interdiction d'ouvrir le dimanche est généralisée ; il paraît que c'est pour raisons religieuses. On voit Berlin, ville immense où tous les commerces sont fermés le dimanche. Tous sauf une galerie commerciale, immense et ultramoderne, située dans une gare, où on trouve de tout et où les clients se pressent en foule le jour du Seigneur. Les consommateurs Allemands sont donc comme les Français, la loi allemande aussi absurde que la loi française…

Conclusion

Le débat a montré que deux logiques s'opposent :

§           La logique de liberté, où chacun doit pouvoir faire ce qu'il veut sans que la loi s'en mêle : travailler le dimanche ou non, faire ses achats le dimanche ou non. Cette liberté a une dimension économique, qui prend en compte la concurrence pour attirer les clients et décrocher un emploi.

§           L'idéologie,

·            où les syndicats estiment que le travail est un mal indispensable pour gagner sa vie, et qu'on doit pouvoir le faire sans sacrifier le dimanche ;

·            où tout ce qui est commerce et profit est détestable, et doit être freiné par la loi même si 75 % des citoyens sont contre.

 

 

Daniel MARTIN

Publié dans Société

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Candide 12/07/2006 10:19


Fermeture dominicale


Illustration de nos incohérences la querelle sur le travail du dimanche relancée par la décision de fermer Usines Center à Villacoublay. J’entends bien que le septième jour Dieu prit du repos et que dans toutes les sociétés, depuis des lustres, il y a des jours chômés.
Tolérée ici, autorisée là et formellement interdite ailleurs, l’activité dominicale est soumise à une kyrielle de réglementations dans laquelle je doute que le commerçant lambda soit capable de s’y retrouver.

Que chacun puisse des jours convenus être exempté d’une obligation de travail est entré dans les mœurs et ne saurait faire l’objet de marchandage. Mais faire du dimanche un îlot de résistance et interdire, comme le demandent les syndicats, toutes formes de commerce au prétexte qu’il s’agit du Septième jour, relève d’une lecture très peu laïque du rôle de l’Etat. Le travail du dimanche illustre sur un exemple trivial l’impossibilité d’appliquer deux préceptes fondateurs de notre vie sociale : l’égalité devant la loi et l’interdiction de son ignorance.

Malgré les nuits du 4 août que

la France a depuis vécu, les jugements de cour restent trop souvent indéchiffrables : mansuétude ici, interdiction là, questionnement dans tous les cas. Quant à la connaissance de la loi c’est une hypothèse qu’aucune personne sensée ne retiendra. A chaque législature de nouveaux textes viennent s’ajouter et complexifier les codes existants.

Faut-il légiférer ou laisser à l’initiative individuelle la responsabilité du choix ? Le jacobin qui sommeilla longtemps en chacun d’entre nous a longtemps fait pencher la balance vers le Tout Etat. Mais quand la complexité des textes rend sa compréhension aléatoire, les passes droits prennent le pas pour pallier les rigueurs de la loi, il est alors temps de remettre tout à plat.

Et si ce retour aux sources du droit permet de créer des emplois on aura fait œuvre d’utilité publique.

JérÎme 11/07/2006 17:26

Ton bon vieux mythe est en partie réalité. Même si cela ne constitue certainement pas une majorité, la part de chômage choisi, notamment chez les jeunes, est significative. 
 

Ayant moi même de nombreux amis qui profitent de ce système d'allocations, je sais qu'il est vraiment enfantin de se mettre au chômage sans rien chercher à coté, au moins pendant la première année...
 

Ceux qui pensent que les 2.7 millions de chômeurs sont des paresseux sont effectivement totalement à coté de la plaque...Mais nier que la part de chômage volontaire est importante et par conséquent, ne pas lutter contre, ne me semble pas être un positionnement beaucoup plus fin.
 

Guillaume Fabre 11/07/2006 10:15

"Après tout, il y a beaucoup de chômeurs qui se contentent de leurs indemnités au lieu de travailler"le bon vieux mythe du chômage volontaire et non subi...