Discours moralisateur et politique

Publié le par Elie Arié

Un des thèmes qui revient de  plus en plus souvent, dans l’opinion publique, est celui du discours moralisateur sur le train de vie des hommes politiques, leurs ambitions, et leurs malhonnêtetés financières ; il faut donc nous interroger sur le sens de ce discours, qui, comme tout discours moralisateur, signifie toujours autre chose que ce qu’il dit.

 Les avantages financiers du pouvoir sont aujourd’hui dérisoires par rapport à  ceux des dirigeants des grandes entreprises, voire des footballeurs; pourtant, à de rares exceptions près, le pouvoir a toujours été source de profits, et beaucoup plus dans le passé qu’aujourd’hui : personne ne nie les services rendus au pays par un Talleyrand, en dépit de l’immense fortune qu’il a accumulée au passage.

 

 Il me semble que ce qui était accepté dans le passé ne l’est plus aujourd’hui, parce que la population a  l’impression que ces avantages ne sont contrebalancés par aucun service rendu : le politique national est  désormais perçu  (sans doute à tort) comme dépourvu de toute marge d’action, face aux contraintes économiques de la mondialisation, à sa délégation de pouvoirs à l’Union Européenne d’une part, aux Régions de l’autre : on a mal mesuré les effets ravageurs du « contre le chômage, on a tout essayé », de Mitterrand ; face à l’impuissance politique, tout avantage autrefois toléré  est désormais perçu comme injustifié.

 Il en va de même pour l’étonnant reproche fait à l’ « ambition des politiques »…comme si le pouvoir, de tout temps, avait pu être conquis autrement que de haute lutte ! Là encore, dès l’instant où cette lutte pour le pouvoir  est perçue comme une lutte pour des postes désormais dépourvus de pouvoirs réels, elle apparaît comme une fin uniquement personnelle, et non comme un moyen de rendre des services au pays.

 Mais le plus frappant est la discordance entre ce discours des citoyens et leurs pratiques électorales .

 

 Rappelons d’abord cette règle qui n’est démentie par aucune exception : tous les politiques mis en examen ou condamnés par la Justice ont toujours été réélus ( Nucci, Emmanuelli, Mellnick, Balkany, Médecin, Tapie, etc. et on nous annonce le retour prochain de Juppé et de Carignon) : les électeurs choisissent dans l’isoloir  ceux qu’ils condamnent au comptoir du bistrot. Par contre, face aux multiples propositions de limitation de mandats, par cumul simultané ou dans le temps, je n’ai jamais vu la seule proposition qui vaille, à mes yeux, et qui soit susceptible de modifier les comportements : l’inéligibilité à vie de tout élu condamné.

  Pire encore : l’opinion semble beaucoup plus sensible  aux dérapages financiers des politiques qu’à leurs dérapages, à mes yeux autrement plus graves, politiques : personne ne bronche quand Sarkozy réussit, dans une démocratie, à empêcher, par voie non judiciaire, la parution d’un livre sur sa femme ou à faire licencier le directeur de Paris-Match pour une photo qui lui a déplu ; personne  ne bronche quand Jospin, après avoir abandonné en rase campagne son parti face à la défaite programmée des législatives de 2002, annonce son retour politique lorsqu’une probabilité de victoire se profile aux Présidentielles de 2007 ; dans les deux cas, quelle crédibilité reste-t-il aux propos de ces deux hommes politiques ?

 

 Notre classe politique est le reflet exact des mentalités de notre société : à citoyens désabusés, politiques cyniques (« puisqu’ils s’en foutent, on serait bien bêtes de se gêner »…) ; on n’imagine plus, aujourd’hui, un homme politique se suicidant, comme Roger Salengro, parce que son honnêteté est mise en doute, fût-ce à tort ;  et le discours moralisateur d’une partie de l’opinion n’est qu’un processus d’auto- protection  psychologique bien connu : « je les condamne pour entretenir vis-à-vis de moi-même l’illusion que je suis différent  et que je ne mange pas de ce pain-là : ce n’est pas moi qui élis les politiques condamnés, ce n’est pas moi qui achète les revues titrant en gros caractères sur la façon d’échapper à l’impôt, ce n’est pas  moi qui aurais un compte en Suisse si j’en avais les moyens, ce n’est pas moi qui accepterais un parachute en or immérité si on m’en offrait un ».

Elie Arié

 

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VIRAT Jean Louis 09/07/2006 15:04

OUI, nous avons les politiques que nous méritons, sans doute à l'image de ce que nous sommes nous-mêmes. Mais pour mon idéal, faire de la politique n'est pas un métier. Ce devrait être une Mission à durée déterminée, précédée et suivie d'un engagement effectif dans la société civile.
Il est étonnant que la classe politique, qui doit souffrir de la défiance afffichée par les électeurs, ne se précipite pas à modifier les règles du jeu et d'abord celle de limiter les mandats dans l'espace et dans le temps.
Il est étonnant de voir une majorité des électeurs tant critiquer ses représentants et, dans le secret de l'isoloir, leur donner la préférence au détriment de candidats novateurs.
Pourtant, il va bien falloir trouver une porte de sortie : que les valeurs sures issues de mouvements à la marge finissent par unir leurs forces pour exister dans le paysage politique.
 
jlvirat@wanadoo.fr

Guillaume Fabre 08/07/2006 17:42

La question de la confiance à Pétain pose plus le problème du courage en politique que celui de la vertu des politiques.Mais à propos de courage, quel sera l'homme (ou la femme) politique du PS qui osera dire que le Projet socialiste a quelques sérieux défauts (retrait de la loi Fillon sur les retraites, application des 35h, dette etc.) ?Si au moins, à défaut de vertu, ils avaient du courage ! (à ce sujet : écouter le podcast de l'intervention de Roland Cayrol sur www.i-es.eu)

Jacques Heurtault 08/07/2006 00:10

Combien ont refusé la confiance à Pétain? Ils étaient 80! 80 à avoir choisi le chemein de l'honneur. Ce n'est pas beaucoup pour une Chambre de Députés qui a soutenu le Front Populaire! Il y a là de quoi méditer, effectivement.

Piotr 07/07/2006 18:09

Consolons nous et disons-nous que
a) Il vaut mieux être gouvernés par des hommes que par des machines
2) "la démocratie est le pire des système à l'exception de tous les autres ..."  et que ce n'est pas la peine de mettre un poitn d'interrogation entre parenthèses derrière le terme choisi ... Le peuple a effectivement choisi des hommes politiques corruptibles et corrompus et les aime bien et ce d'autant plus que cela lui permet de se protéger de ses choix en invoquant "le système"
3) la politique reste la plus belle et la plus généreuse activité humaine en ce qu'elle permet à des individus (qui heureusement le restent) de porter ou à tout le moins de participer à un projet collectif.
Cela dit, pas de contresens sur Macchiavel, un grand penseur assurément, sans lequel la politique ne serait pas ce qu'elle est, et serait sans doute bien pire. Et je suis sur que, à la différence d'un !Villepin, qui se comporte sur l'affaire clearstream, comme un chef de gang en interrogatoire n'ayant que la dénégation à la bouche, à la différence de Chirac,  il y a des hommes politiques qui lient la noblesse de leur comportement à la noblesse de leur projet ...
Rien de nouveau ... Combien ont refusé la confiance à Pétain ? Anticipant ici la période la plus honteuse de l'histoire et du peuple français.

Daumont Jean 07/07/2006 16:31

   Des "rois" évoqués par la Bible... à nos "gouvernants" actuels, et malgré les efforts des Solon, Saint-Augustin , Alexis de Tocqueville ... et combien d'autres avant ou après eux, jamais les "peuples" n'ont eu de chefs "incorruptibles"... Bien sûr, on pourrait citer ...Robespierre en France, comme avant lui Savonarole à Florence...mais pour quel résultat !...La politique reste le domaine de... Machiavel...
   Alors, il faut prendre les hommes pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des êtres imparfaits, avec leurs forces et leurs faiblesses, choisis (?) par des peuples versatiles... Et ce n'est déjà pas si mal d'obtenir qu'ils soient , à titre personnel, d'une honnêteté "exemplaire", à l'écart de tout trafic d'influence ou de délit d'initié...