Mondialisation et Santé: la France décroche

Publié le par Jean-Claude Prager

Cet article de Jean-Claude Prager a été publié par Libération le 23 mai 2006

 

 

A l'idée fortement anxiogène de mondialisation, la santé vient ajouter son lot de peurs. Les grandes épidémies et les délocalisations font bon ménage dans l'imaginaire collectif de notre pays tétanisé par son avenir. Mondialisation et santé, le sujet mérite pourtant mieux que ce degré zéro de la médiatisation : il s'agit tout simplement des emplois et de la qualité des soins de demain.

 

L'opinion publique n'est pas suffisamment informée, chez nous, de la fantastique guerre économique qui se déroule à l'extérieur de nos frontières sur ce secteur qui représentera bientôt un cinquième de l'activité économique. Bientôt, on pourra aller se faire soigner à l'étranger mieux et moins cher que dans notre pays.

 

Les pays émergents, comme l'Inde ou la Tunisie, possèdent des centres de traitements comparables à ceux des pays avancés, avec des coûts trois à quatre fois moindres et des praticiens formés aux meilleures écoles américaines ou anglaises.

 

L'opinion ignore également la réalité de la recherche médicale dans le monde. Son regard est occulté par l'attention quasi obsessionnelle portée sur la dépense de santé. Le secteur des industries de santé et le niveau de qualité des soins sont partout tirés par la prime donnée à l'innovation et à la qualité ; la priorité a été donnée dans tous les pays avancés aux sciences de la vie et au développement des biotechnologies avec, le plus souvent, de considérables moyens financiers. Mais la France reste en retrait, du fait des contraintes budgétaires, de la difficulté à faire des choix technologiques et géographiques, et par la faute d'une régulation du système de santé qui a eu tendance à privilégier le contrôle à court terme de la dépense, au détriment de la compétitivité des industries.

 

La conséquence naturelle en est le décrochage du secteur. Il est encore peu perceptible pour les industries pharmaceutiques, en raison du succès éclatant de quelques entreprises, mais le constat est catastrophique pour les matériels médicaux et l'on commence à enregistrer un retard majeur dans les biotechnologies.

 

Une révolution culturelle s'impose ainsi chez nous, pour éviter de perdre un combat industriel majeur, faute de l'avoir livré à temps. Une révolution pour accepter, sans frilosités sclérosantes, l'opportunité que représente la mondialisation dans le secteur de la santé ; une autre révolution également pour accepter le caractère bénéfique des dépenses de santé pour l'économie ; une dernière pour savoir en tirer les conséquences budgétaires. Trois révolutions en même temps, c'est beaucoup dans une période plutôt portée à l'immobilisme.

 

Les Etats-Unis représentent maintenant plus de la moitié de la recherche effectuée dans le monde et y consacrent environ près de 60 milliards de dollars aujourd'hui, ce qui est un élément majeur de la réussite économique de ce pays. La dépense est financée à égalité par les entreprises et les autorités publiques. Les NIH, National Institutes for Health, piliers du financement de la recherche, sont des agences, principalement de moyens, qui mettent en concurrence en permanence l'ensemble des universités ; le montant des ressources publiques aura plus que doublé en cinq ans, passant de 13,6 milliards de dollars en 1998 à 28,5 en 2006. La recherche médicale représente environ 20 % de la recherche des autres pays avancés. Certains, comme le Royaume-Uni, la Suisse, la Suède ou le Danemark, sont très engagés dans ce secteur.

 

En France, la recherche dans le domaine des sciences de la vie ne fait plus qu'un dixième du potentiel américain, alors qu'elle faisait presque jeu égal il y a quelques décennies. Tous les scientifiques mettent en avant l'écart désormais considérable de réactivité et de moyens entre l'université américaine et la recherche française.

 

Certains praticiens français, comme Philippe Even [président de l'Institut Necker, ndlr], portent des appréciations sévères sur les résultats de la recherche scientifique française dans le domaine de la biologie : «Le chiffre de 3 à 4 % d'articles français publiés dans les très grands journaux n'est pas satisfaisant. Il n'est pas normal que la seule ville de Boston publie deux fois plus que la France entière» (1). La recherche française perd également du terrain par rapport à l'Allemagne et au Royaume-Uni. Et pourtant nos scientifiques sont encore reconnus pour la qualité de leurs formation et compétences, mais pour combien de temps ?

 

Les biotechnologies sont un révélateur caractéristique de ce décrochage, ainsi que l'a montré le rapport fait pour l'Assemblée nationale en 2005 par Jean-Yves Le Déaut, et que le confirment les dernières statistiques disponibles. L'industrie américaine des biotechnologies pèse dix fois l'industrie allemande ou celle du Royaume-Uni en termes d'emplois, et vingt fois celle de la France, désormais dépassée par le Danemark.

 

Le financement public américain des biotechnologies y est pour beaucoup : en 2003, la dépense de recherche en biotechnologie a été de 16,4 milliards d'euros aux Etats-Unis alors qu'elle piétine à 0,6 en France, contre 1,7 au Royaume-Uni, 1,3 en Allemagne, un peu moins de 1 au Danemark, qui en a fait une priorité majeure. Chacun des très grands pôles américains représente ainsi un potentiel presque équivalent à l'ensemble de la recherche française.

 

Face à cela, les mesures prises dans notre pays sont bridées à la fois par des contraintes budgétaires et par la difficulté à faire des choix, face à la crise de la recherche et de l'université en France. Les enjeux auraient nécessité que les moyens nouveaux de l'agence de la recherche comme de la future agence de l'innovation fussent centrés sur le secteur médical. Les deux ou trois centaines de millions d'euros provenant des sources nouvelles de financement de l'Agence nationale de la recherche, de l'Agence de l'innovation et des pôles de compétitivité, quand ces derniers crédits seront définitivement en place, ne représentent qu'une modeste partie de l'écart.

 

La récente loi sur la recherche est loin d'avoir prévu, tant s'en faut, un doublement des crédits dans le secteur médical en France, comme l'avait décidé, pour les Etats-Unis, le président Clinton. Il est vrai que celui-ci avait été porté par la réussite exceptionnelle de sa politique de réduction du déficit budgétaire.

 

Espérons que les prochaines échéances politiques soient l'occasion de débattre de ce sujet. S'il ne soulève pas, jusque-là, les passions des citoyens, il mérite cependant une place à la hauteur de ses enjeux dans le débat électoral à venir.

 

 

Jean-Claude Prager
délégué général du Cercle santé société, professeur de politique économique comparée à l'Institut d'études politiques de Paris.

 

 

 

(1) Les Echos des 9 et 10 mars 2006.

 

Dernier ouvrage paru : Dix-huit Leçons sur la politique économique, avec François Villeroy de Galhau, le Seuil, 2006.

 

Commenter cet article

marc d Here 23/02/2008 18:03

Oui nous sommes en démocratie et heureux de vivre dans une démocratie exemplaire.

CHARDON 23/02/2008 13:24

Je me permets d'ajouter un mot sur "paradoxes sur la santé" complètement d'accord avec ce qui est dit, c'est pas le temps de prolongement de la vie (il faut voir dans quelles conditions ne serait-ce que dans les maisons de retraites, et je sais de quoi je parle!) mais vivre mieux- pas d'accord avec la façon de faire de certains - fumer tue, manger tue (vu les dérives de produits de consommation, on est en droit de se poser des questions) boire tue, conduire peut tuer faire du vélo peut tuer, etc....donc à mon avis il faudrait quand même que les gens aient conscience qu'à partir du moment  de notre premier souffle, nous sommes condamnés à mourir, nos anciens avaient au moins cette sagesse de vie, la roue de la vie est ainsi. Respirer aujourd'hui avec les pollutions de toutes sortes tue! alors respectez la Liberté individuelle de chacun et arrêtez de nous prendre pour  des débiles mentaux qui ne savent pas se qu'ils font. Une autre question la drogue LSD, les produits syntétiques dérivés de la drogue tuent pas eux???hein, ne crâment pas le cerveau des gens??ne sont peut-être pas un calvaire infernal??? mais à qui cela rapporte, parce que pas beaucoup d'énergie est déployée pour lutter, mais il est vrai qu'il est plus facile de diriger des zombis!!! on en fait ce que l'on veut....Alors de grâce posez-vous les bonnes questions et que l'on arrete de tout nous interdire, parce que cela aussi peut-être très dangereux, et conduire à des extrêmités graves (relire votre histoire de France pour ceux qui doutent)- Au fait et tous ces gens qui font la guerre, ils savent pas que faire la guerre tue, que d'hypocrisie!!! et pourtant beaucoup de jeunes sont pris dans cet engrange contre leur propre volonté, mais c'est pour que d'autres aient plus de pouvoir... soient plus forts etc... et l'histoire continue. Je vous souligne que nous sommes en démocratie bien que l'on en doute fortement!