Plus il y a de sécurité plus on a peur

Publié le par Roger Sue

Le  sociologue Roger Sue, m’adresse deux articles. L’un sur la « modernité insuffisante  de la gauche  » l’autre est une interview  dans le « Midi libre » du lundi 15 mai….C’est celui-ci, qui poursuit notre réflexion sur la gouvernance de nos sociétés,  que nous publions d’abord…

 

 

ML : Roger Sue, dans votre livre « la société contre elle-même » (Fayard), vous constatez qu’en dépit de progrès constants, la société a l’impression que tout va mal, d’où un cortège de peurs.

 

 

Roger Sue : C’est parce qu’une société progresse, qu’elle a le sentiment qu’elle régresse. Il y a un décalage entre la réalité objective, certes pas toute rose mais plutôt encourageante (plus de démocratie dans le monde, plus de richesse même si elle n’est pas bien répartie), et le ressenti des individus  qui ont incroyablement évolué en très peu de temps. Aujourd’hui, les gens ont des exigences très élevées. Ils veulent se réaliser personnellement,  professionnellement. Or la réalité ne se conforme pas à ces attentes, ce qui conduit à voir les choses en noir  et provoque frustration et angoisse. Voyez l’égalité, par exemple : quand elle progresse on ne voit plus que les inégalités qui deviennent insupportables. Autre exemple, la sécurité alimentaire, plus on en a et plus on en veut, et plus on a peur.

 

 

 

ML : Qu’est ce qui peut encore expliquer que la société s’enfonce dans cette peur parfois irrationnelle ?

 

 

 

R.S. : La première cause tient à l’évolution de la pensée des intellectuels. Depuis une trentaine d’années, avec la fin des grandes idéologies, ils livrent une vision très critique et défaitiste de la société….Bourdieu qui dénonce la reproduction sociale, Baudrillard contre la consommation….les intellectuels avaient une fonction d’anticipation, aujourd’hui ils n’ont plus de vision d’avenir.

 

Autre raison : les individus doivent être performants, rentrer dans un modèle, être heureux… »Sois toi-même » n’arrête-t-on pas de nous dire, la pub en premier. Dans cette société qui exalte le moi, la reconnaissance du moi, c’est terriblement angoissant de ne pas réussir.

 

 

ML : Mais les peurs ont toujours existé.

 

 

R.S. : La première des angoisses existentielles c’est la vie, défi à la mort. A l’époque où les croyances étaient plus largement partagées, on sublimait les peurs grâce au Paradis, formidable outil de régulation de la société : si on avait une bonne conduite sur terre on pouvait espérer la félicité éternelle. Aujourd’hui on a un rapport à la mort troublant : alors qu’on  gagne un mois d’espérance de vie chaque année, on ne supporte plus cette idée. Le prix d’une vie humaine, surtout si elle est européenne ou nord-américaine est surévaluée.

 

 

ML : Les hommes politiques répondent-ils à ces angoisses ?

 

 

R.S. : Ils ne le peuvent pas parce que gouverner une société d’individus exigerait d’autres outils, plus proches des citoyens, avec plus de participation. Ensuite, comme ils sont impuissants face aux défis économiques et sociaux, qu’ils ne peuvent plus donner de sens à la société, ils réagissent par du répressif, exaltent cette insatisfaction en promettant de l’ordre : Sarkozy est ainsi un phénomène sociologique…même Ségolène Royal parle « d’ordre juste »…. Les avancées de la liberté ont toujours provoqué des troubles et des demandes nouvelles. Elles ont aussi parfois, malheureusement débouché sur des sociétés totalitaires.    

 

 

 

 

Publié dans Société

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michel 19/05/2006 10:28

La politique n'effacera pas la peur, ce n'est d'ailleurs pas son rôle, mais si la peur poussait au sursaut politique ? 

Piotr 18/05/2006 17:41

Ce qu'il y a d'intéressant dans le texte c'est bien de se dire que la politique n'a pas les moyens de répondre aux problèmes d'insécurité, parce que si l'on peut parfois rassurer, on ne sait pas répondre à la peur et à son irrationnalité ... C'est cependant un élément avec lequel les politiques doivent agir.
La droite, en ce qu'elle représente un repli sur soi est beaucoup mieux armée que la gauche pour y répondre. Le discours progressiste est celui de la confiance...  tout en sachant que la vie est un  péril  ... "la crainte n'évite pas le danger !"
Or donc, la gauche doit bien avoir un discours sur la sécurité et en tous les cas un discours sécurisant, ne serait-ce que parce qu'il ne faut pas être sourd aux angoisses de la population, quand bien même les craintes ne portent pas là où elles devraient...
Et là se situe d'ailleurs le risque de la démagogie, de l'exploitation des peurs, fausse sécurité qui engendre de nouvelles peurs ... et le choix que nous devons faire de la confiance, une confiance d'abord axée sur notre visionde la justice, de notre projet, de notre avenir ... une confiance basée sur un regard, sur la confiance en nous-même qui permet que l'on se projette en nous.
 
En clair, même si l'on doit avoir un discours sur la sécurité ... il doit s'appuyer sur notre idée de justice et de progrès, en particulier parce qu'il en faut pas laisser le champ de la sécurité à la démagogie ... mais ne nous berçons pas d'illusions
Piotr

marc d HERE 18/05/2006 13:34

Cher Roger Sue, quelques remarques rapides sur cet excellent texte que je vous remercie encore de m’avoir envoyé. Je voudrais exprimer quelques interrogations ou quelques réserves sur le dernier paragraphe celui qui concerne plus précisément les politiques. Je ne crois pas que les politiques soient forcément impuissants face aux défis économiques et sociaux…On pourrait trouver des exemples d’actions efficaces, au moins  hors de France.  N’est ce pas plutôt un problème actuel français, auquel on peut apporter des réponses. Je le crois en tout cas, même si comme  Léon Blum je dirais que « je le crois par ce que je l’espère »…
 

Je ne pense pas non plus que le répressif ou le besoin d’un certain ordre ne soit forcément et seulement  qu’une réponse d’impuissance….N’est-ce pas cette conception, cette philosophie qui a conduit à l’échec de la gauche face à l’insécurité et à un certain délitement de la société.....Je rappellerai aussi l’excellent ouvrage de Monique Canto-Sperber « Les règles de la liberté » qui montrait  qu’une société libérale et responsable a besoin de règles…Que serait une  liberté sans règles, sans responsabilité et….osons le… sans sanction ? …
 

Bien entendu cela n’exclut pas (bien au contraire) la nécessité d’une vision d’ensemble, d’une adaptation générale  et concertée de nos sociétés, d’une responsabilisation de chacun….toutes choses absentes de nos débats et de nos politiques, ici et maintenant.
 

Bien à vous.
 

Marc 
 

Jacques Heurtault 18/05/2006 11:55

Voilà une interview à la fois claire et intérrogative sur notre devenir collectif. Bravo! Peut-être Roger Sue se souviendra-t-il d'un citoyen qui lui adressa, il y a de cela treize ou quatorze ans, un document d'une quinzaine de pages récapitulant quelques idées essentielles que je défendais alors (et que je défends toujours en les développant, en les aménageant)? Par exemple, une proposition de mise en place d'une CSG-Entreprises (en complément de la CSG-Personnes physiques) dont l'assiette, selon moi, devait être la valeur ajoutée. On en parle beaucoup, en ce moment. Je me souviens, moi, très bien de la réponse manuscrite et enthousiaste qu'il me fit dans les semaines qui suivirent.