Réformisme et droits acquis

Publié le par Olivier Taconet

De 1981 à 2001, la France des 30 glorieuses a vu disparaître progressivement tous ses repères issus d’une forte croissance que l’on croyait éternelle lors qu’elle n’était que conjoncturelle. Depuis quelques années, des signes inquiétants nous donnent l’image d’une société en proie au doute, voire en crise, qui sent qu’elle doit évoluer et qui reste nostalgique d’un passé enjolivé. 

 

Ainsi notre mode de production appuyé sur un contrat social puissant, modélisé sur les grandes entreprises et la fonction publique, a permis la naissance du modèle social de la semaine de travail réduite, des congés payés, de la reconnaissance du plaisir et du loisir, de la retraite active et de l’épanouissement des individus, du droit à l’égalité entre êtres humains et en tout premier lieu entre les hommes et les femmes, la reconnaissances des particularités culturelles, sexuelles et sociales, le tout dans un bien–être généralisé accompagné toutefois par le chant inextinguible des râleurs si chers à notre vieille France.

 

Il vrai cependant que l’impression d’une augmentation du  nombre de râleurs se fait jour … ou du moins peut on croire qu’il n’est pas en diminution.

 

Alors, de quoi se plaint-on ?

 

En fait, la question est mal posée. Depuis que l’homme est homme, il n’a que des raisons de se plaindre et c’est pourquoi Bouddha voyait qu’il n’y avait en fait pas de raison de se plaindre.

 

Reposons la question !

 

Ne disons plus de quoi se plaint-on ? , mais : pourquoi se plaint on ?

 

 

 

On ne sait pas bien. Au delà des principes bouddhistes évoqués ci-dessus, il semble qu’il y aille de notre tradition. Il s’agit d’abord d’un phénomène culturel. La tradition ouvrière devenue dominante a laissé transparaître que c’est en râlant qu’on obtient quelque chose. Ceux qui ne râlent pas n’obtiennent rien d’une part, et font preuve d’un dangereux individualisme en  ne se montrant pas solidaire d’un corps social qui s’est battu pour obtenir des avantages qui sont devenus des acquis.

 

On gagne donc, à se plaindre, le doux sentiment d’exister individuellement tout en se montrant solidaire d’un élan collectif. De ce fait il convient alors de se méfier de tout ce qui ne râle pas… Il y va de la défense des acquis.

 

 

Nous, réformistes, refusons d’entrer dans cette logique faussement confortable.

 

Au fond qui cherche à se plaindre de ce qui a été acquis ? Qui se plaint que la France soit parmi les premières puissances économiques mondiales, qui se plaint que la France soit un espace de liberté, de démocratie et de débat ? Qui se plaint que la France se donne les moyens de résoudre collectivement les problèmes de chômage, d’aménagement du territoire, de croissance ? Qui se plaint que la France soit un espace où il fait bon vivre, où les gens sont beaux, en bonne santé, bien équipés ? Voilà la réalité des acquis … Elle se mesure effectivement en durée de vie, en taux de fécondité, en niveau de vie, en moral des ménages et en augmentation des biens de consommation.

 

Bien sur, la vie est parfois difficile, les inégalités subsistent, les injustices demeurent, mais nous savons aussi vers quoi peuvent nous entraîner les oiseaux de malheurs, intégristes accroché à l’image d’un Dieu rédempteur, et autres révolutionnaires qui n’ont de cesse de dénoncer les injustices présentes que pour en préparer de nouvelles bien plus violentes encore parce qu’elle seront accompagnées d’une absence de liberté qui fera passer toute contestation pour sacrilège ou contre-révolutionnaire…

Nous savons que les véritables progrès sont le fruit de sociétés développées et libres qui ont fini par évoluer elles-mêmes au prix de douloureux débats internes et où les rêves de conquête ont laissé la place au rejet des modèles d’oppression, d’exploitation, d’inquisition, de domination coloniale, que ce sont ces mêmes sociétés qui imposent le modèle sur lequel nous nous basons de droits de l’homme et de développement durable.

 

Il n’y a d’immobilité que dans la mort.

 

Voilà pourquoi nous ne devons pas considérer nos acquis comme figés à jamais. Ce que nous devons considérer comme acquis, ce ne sont pas les 35 heures, la retraite à soixante ans, un emploi à vie … pour tous ceux qui auront eu la chance d’être admis dans cette société du bonheur qui rejette vers les déserts ou les mers inhospitalières les populations du tiers monde en quête de confort, qui rejette à la rue ceux qu’elle ne juge pas apte à en faire partie.

 

Ce que nous devons considérer comme acquis, en revanche, c’est notre capacité de nous ouvrir à l’autre, de réfléchir à notre avenir, de modifier les équilibres de notre société de façon à ce que tous, nous soyons à même de fabriquer un destin collectif compatible avec notre vision d’une société humaine, moderne et respectueuse de l’environnement, capable de réfléchir dans la démocratie et dans l’écoute à l’évolution de notre vie, de notre travail, de notre retraite, de notre confort et de notre espoir.

 

Dans un des romans fondateurs de la littérature italienne apparaît cette phrase qui revient très régulièrement à l’approche des crises : « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi »[1]… Si nous voulons que tout reste en l’état, il faut que tout change.

 

 

Nous y sommes. Les réformistes ne souhaitent pas revenir au travail forcé, à la semaine de soixante heures, à la retraite après la mort ni une précarité généralisée.

 

Les réformistes rejettent l’idée d’un repli sur soi avec toutes les dérives que cela entraîne, de la fermeture d’esprit à la xénophobie.

 

Les réformistes sont progressistes et avalisent tous les aspects positifs de notre société pour faire encore mieux. Ils défendent l’idée d’une intelligence collective, d’une sécurité individuelle à construire sur le parcours de vie de chacun et non pas liée à l’emploi avec tous les aléas qui l’accompagnent (inégalité entre celui qui tombe sur une bonne boite, avec une bonne place, et qui n’entre plus que dans la défense de ses acquis en laissant les autres se débrouiller … jusqu’à une prochaine « restructuration »…).

 

 

Les réformistes sont ceux qui regardent l’avenir en face et sont les vrais porteurs d’espoir entre ceux dont le bilan historique se limite aux utopies meurtrières, et les conservateurs dont l’espace politique se borne à surfer en aveugle sur les vaguelettes des frustrations populaires. 

 

 

Olivier Taconet

 



[1] Tommaso de Lampedusa, il gattopardo, Le Guépard

Publié dans Réflexion politique

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Piotr 05/05/2006 11:11

En fait la citation de Tommaso de Lampedusa est extrêmement perturbante et il n'a rien d'étonnant à ce qu'elle revienne à la mode en période de crise.
Et quelle crise ! Les "révolutionnaires sont les conservateurs les plus profonds" et c'est précisément le fait de vouloir agir à la marge de cette société, qui fait de nous des novateurs. L'ambition rejoint l'humilité !
Au départ, pour une génération bercée par les sursauts révolutionnaires, rien de bien tentant à l'idée de se dire qu'on ne doit surtout pas changer les choses au fond.
"Un autre monde est possible "disent les altermondialistes.
"Hélas !" Répondons-nous, confortés par le 21 avril et pire si affinités.
Cela veut dire qu'il y a des vrais acquis à défendre ... mais ils ne sont pas obligatoirement là où nous les attendons ... C'est là que la politique garde tout son intérêt. Parce que le monde bouge, avec ou sans nous...

marc d HERE 05/05/2006 08:35

Oui, faire évoluer la société ou l\\\'aider à évoluer...c\\\'est bien notre ambition et doit être l\\\'ambition de tout mouvement politique, chacun cherchant  à  donner à cette évolution le sens qui lui paraît le plus juste.
La gauche a-t-elle encore cette ambition aujourd\\\'hui, ou vit-elle dans la crainte de tout changement?...
marc

Piotr 03/05/2006 19:09

et voilà ! nous aurions pu être un guépard à la place d'un papillon !