Le nouveau conflit Français

Publié le par Nicolas Tenzer

Devant m’absenter quelques jours, je publie aujourd’hui trois articles coup sur coup….Bien différents les uns des autres, je ne voudrais pas que le dernier paru empêche la lecture des précédents….Le long week-end devrait autoriser des lectures plus approfondies, qui se traduiront  je l’espère par  des commentaires nombreux sur  ces derniers articles…et les autres.

 

 

Ceux qui veulent se rassurer disposent d’un indicateur : la baisse du nombre et de l’intensité des conflits sociaux depuis dix ans, conflits dont on sait qu’ils concernent essentiellement le secteur public. L’échec de la grève de novembre à la SNCF a montré aussi qu’un mot d’ordre mal fondé et détaché d’enjeux importants pour l’entreprise ou la société dans son ensemble décourageait la mobilisation. Par ailleurs, des réformes préparées par un patient travail de mûrissement de l’opinion et de discussion, dont les résultats paraissent tangibles, finissent toujours par passer, quelque jugement on porte par ailleurs sur leurs modalités. Les conflits inévitables qu’elles entraînent s’arrêtent un jour sans risque majeur de pourrissement et d’effets d’entraînement.

 

Tel n’est cependant pas le schéma général. La société française, globalement, est conflictuelle, même si les conflits qui y prospèrent sont sous-jacents et enfouis et ne surgissent, sous une forme panique, qu’à certains moments de notre histoire. Nous n’en sommes plus au stade des « insatisfactions querelleuses » pointées par Raymond Aron. Ces conflits sont d’abord liés à l’obscurité du fonctionnement social et à une incapacité de nombreux groupes à se figurer, aidés en cela par le politique, un avenir. Ces deux dimensions sont inextricablement liées. Faute de percevoir l’absence de compromis social en France et de parvenir à en reformuler les termes, le politique est incapable de définir une ambition nationale. Tout déplacement des lignes est perçu comme une atteinte à des situations acquises, fussent-elles peu enviables. La défiance traditionnelle envers une classe dirigeante considérée de manière indistincte conduit à envisager tout changement comme une menace a priori et sans assurance d’un mieux. C’est particulièrement le cas pour l’emploi en raison du scepticisme de l’opinion qui ne parvient pas à croire à une rupture radicale du mode de fonctionnement du marché du travail qui pourrait le conduire à un fonctionnement vertueux.

 

La réalité est pourtant bien mesurée depuis longtemps par toutes les études d’opinion : notre pays est perçu comme une terre d’injustices, dont les inégalités constituent une dimension essentielle, quoique non exclusive. Les conflits de répartition restent la grande question politique et sociale, jamais mise sans faux-semblant au cœur de l’agenda politique. Pendant les années de croissance forte des « Trente Glorieuses », ils furent comme rédimés par les perspectives crédibles – et réalisées – d’enrichissement de tous, qui devait se poursuivre bien après. Cela explique d’ailleurs que, malgré un Parti communiste à plus de 20%, les conflits y furent moins fondamentaux qu’ils ne le sont aujourd’hui. Paradoxalement, on pouvait contester le système, non ses objectifs. Aujourd’hui, ces derniers ont perdu en évidence, et si nul ne peut envisager, faute de schéma alternatif crédible, de changer les bases du système économique et social, cela ne signifie en rien que des bouleversements radicaux ne soient pas perçus comme indispensables. C’est bien de révisions substantielles dont nous avons besoin pour l’école, la recherche, l’organisation de l’Etat, la négociation sociale, le jeu institutionnel, l’hôpital et les finances publiques. Or, nous ne pourrons conduire celles-ci si notre pacte social paraît marqué du sceau de l’injustice.

 

Nous ne sommes plus dans une situation binaire, dans laquelle il faudrait opposer un modèle égalitaire à un schéma marqué par la différenciation hiérarchique. Nous devons simultanément concevoir des règles qui conduisent à plus de justice, un fonctionnement de la société qui lui donne corps et des objectifs qui les orientent vers la création de richesses et de savoirs. Il nous faut penser une dynamique plutôt que le passage d’un état A à un état B. Or, dans une société perçue comme injuste, la seule idée d’un mouvement paraît suspecte. L’injustice a ceci de pervers qu’on développe une préférence pour une organisation sociale et des lois qui la maintiennent en raison de l’aggravation que toute évolution semble annoncer.

 

Encore convient-il de ne pas, pour évoquer ce sentiment d’injustice, imaginer des schémas dualistes, qui épouseraient notamment les anciennes classes sociales. Il faut au contraire tenir ensemble la perception de l’injustice dans sa globalité et son extrême fragmentation quant à ses manifestations. Pas plus que le choix réel n’oppose des rapports de distance sociale institutionnalisée et un modèle de type communiste, il n’existe de coupure réductible aux divisions parfois montées en épingle entre, par exemple, les inclus et les exclus, le public et le privé, les sphères protégées et les secteurs ouverts, les jeunes et les vieux, etc. La perception des injustices passe souvent par une expérience vécue individuelle et singulière que l’absence de règle de jeu claire et d’ordre social explicite conduit à transposer au niveau collectif. Parce que la croyance naïve qu’il suffirait de renverser l’ordre ancien n’existe plus – malgré les dénonciations infantiles d’un néolibéralisme mythique ‑, le besoin d’une imputation s’exprime autrement et sporadiquement à l’encontre du politique. Parfois aussi, de manière on ne peut plus logique, ce sentiment d’injustice prend des formes identificatoires, comme en témoigne la passion suscitée par l’affaire d’Outreau : chacun aurait pu être à la place des acquittés, gens comme nous, et la justice injuste aurait pu nous atteindre. De même que nous aurions pu être à la place – ou nos enfants – de licenciés arbitraires ou de jeunes sans avenir (parce qu’on ne leur a pas dit comment, par quelle voie, par quel effort et quel travail même, ils pourraient en avoir un). Dans une société injuste, le premier réflexe est donc de se prémunir, d’abord sur le plan individuel, quitte à faire jouer, quand c’est possible, tous les systèmes de protection, sinon de rente ou de débrouille, ensuite sur le plan collectif, en refusant tout ce qui supprime des avantages socialement injustifiés qui pourraient un jour servir. Pour forcer le trait, un marché du travail plus flexible aurait peut-être pu être accepté, s’il était cru qu’il fonctionnerait de manière plus juste pour tous. Plus généralement, une réforme ne paraît juste que si elle équilibre, pour chacun et tous, les contraintes et les avantages.

 

Il n’est point fortuit que l’université concentre ces angoisses. Sans règle autre que formelle, produisant des diplômes dont la valeur réelle n’a souvent que peu de liens avec l’intitulé, dépourvue de transparence quant à ses résultats et parfois ses exigences, menacée souvent de paupérisation et de marginalisation, elle est un concentré des faux-semblants français. Institution de la défiance plus que de la confiance, elle produit du conflit à la mesure de la perte de sa fonction sociale et de sa vertu économique. Cumulant opacité, inefficacité et frustrations, elle détruit le lien social jusque dans l’anonymat et l’indifférenciation qui la caractérise et éloigne de la communauté politique. Son premier apprentissage est l’injustice. Résoudre d’abord le drame de l’université –mais qui, parmi les dirigeants, la connaît de l’intérieur ? ‑, en prendre au moins l’exacte mesure, est le préalable.

Les conflits français sont graves pour notre avenir mais, au-delà des sombres temps qu’ils peuvent amener, la perte de potentiel qu’ils engendrent pour notre pays, est lourde de menaces. Toute aussi inquiétant est le fait que l’action n’ait pas encore trouvé les voies et moyens de l’intelligence. Il y a vingt ans sur l’école, quinze ans sur la grande pauvreté, cinq sur les banlieues, régulièrement depuis sur la croyance en l’injustice, j’ai entendu des hommes politiques dire identiquement : « Il ne faut pas exagérer ». Nous avons assisté impuissants à la montée d’une violence dont des données objectives laissent augurer de beaux jours, au si peu étonnant 21 avril 2002, à la catastrophe, plus révélatrice encore de la panique française, du 29 mai 2005 – à laquelle, jusqu’au bout, je n’ai pas voulu croire ‑, aux événements actuels, sans commune mesure certes, sinon par ce qu’ils montrent et annoncent. Il est maintenant urgent de faire retour au réel, c’est-à-dire de connaître la société. Ce qu’on vit n’est pas un énième avatar d’une réforme contestée, mais la manifestation d’une crise de conscience qu’on ne saurait ni balayer ni minorer.

Nicolas TENZER

Publié dans Société

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marc d HERE 11/05/2006 08:27

"C’est bien de révisions substantielles dont nous avons besoin pour l’école, la recherche, l’organisation de l’Etat, la négociation sociale, le jeu institutionnel, l’hôpital et les finances publiques. Or, nous ne pourrons conduire celles-ci si notre pacte social paraît marqué du sceau de l’injustice." dîtes-vous cher Nicolas Tenzer...Comment ne pas être d'accord avec vous. Oui ces réformes sont nécessaires et urgentes (je rajouterai ce qui touche à l'immigration et à l'intégration, et doivent certainement être entreprises lors du prochain quinquennat.
Le drame, pour les gens de gauche que nous sommes, c'est que nous voyons bien que la gauche institutionnelle n'envisage aucune de ces réformes, (elle veut même revenir sur les débuts de réformes entrepris)  et lorsqu'elle aborde ces questions c'est en prévoyant des dépenses supplémentaires c'est à dire qu'elle aggrave les choses et notamment  le montant des déficits et la dette...  La droite Sarkozienne prendrait davantage en compte  la nécessité des réformes, mais comment accepter de voter à droite ?  
Quand naîtra une gauche véritablement réformiste? C'est le vrai combat  politique à mener...
marc

Fred de Et Maintenant ? 03/05/2006 10:33

On est donc finalement tous d'accord : le première réponse, c'est d'augmenter le nombre de cotisants par la politique de l'emploi.
Ce que l'on constate, c'est que depuis 20 ans, gauche et droite confondus, ces politiques se focalisent sur la baisse du coût du travail par les charges sociales (je ne listerai pas les nombreux contrats spécifiques créés...). En définitive, on sait bien que cela n'a pas créé d'emploi (ca se saurait...), mais des effets d'aubaine qui ont au final grévé les recettes des systèmes sociaux. Objectivement, ces politiques ont surtout servi à restaurer les marges d'autofinancement des entreprises françaises (très entamées en 1980), pour développer l'investissement. Ce n'est donc pas négatif dans un contexte compétitif, mais ne répond plus au besoin actuel : à l'heure ou les entreprises redistribuent plus de dividendes qu'elles n'investissent, ce n'est pas aux organismes sociaux de financer cela.
Dire "ne pas faire reposer l'effort sur les seuls salariés", ce n'est pas préconiser une hausse massive et uniforme des charges (ce serait contre-productif), mais donc d'abord de faire le ménage dans ces nombreuses trappes à charges sociales, par exemple en les contractualisant : conditionnées à une durée d'emploi (remboursement de charges après 3 ans), ou à l'augmentation de la masse salariale. Ce dernier critère, si on le définit en %,  pourrait par exemple permettre une politique plus favorable aux PME, où le coût du travail est un obstacle au démarrage...

Jean-Pierre 03/05/2006 09:06

Fred,

Quand je parle de "petites" réformes, je manifeste bien sûr une certaine impatience, un de mes petits défauts, mais c'est aussi pour dire que l'idée d'une société en mouvement me semble préférable à une société avançant par grands bonds successifs, ce qui peut par ailleurs rendre moins douloureux certains passages.

L'univers tient "debout" parce qu'il est en mouvement, tout dans la nature est en mouvement, saisons, cycle de la vie, nous tenons debout car nous corrigeons constamment, de façon insensible, notre position... pourquoi notre société, en mouvement elle aussi, n'adopterait pas cette façon de faire ?

S'agissant des retraites, il me semble que si elle repose presque essentiellement sur les cotisations salariales, c'est qu'elle a été pensée ainsi dès le départ. Michel Rocard a bien introduit la CSG qui devait, à terme, (et si mes souvenirs sont exacts) remplacer ces cotisations là. Il n'empêche qu'on a un système fini. Le montant des retraites est bien lié directement aux montant des cotisations et donc des recettes. Le problème du nombre de cotisants est plutôt un problème de marché du travail qui a, certes, des conséquences sur le niveau des recettes du système, mais qui n'en relève pas. Je suis bien d'accord que le système pourrait être amélioré. La CSG est-elle d'ailleurs toujours versée au pot de caisses de retraite ? Quelqu'un sait ?

marc d HERE 03/05/2006 08:32

Globalement nous sommes d'accord: tu refuses la position du PS d'abroger les dispositions de la loi Fillon, que tu veux conserver, tout en estimant que cette réforme aurait pu être meilleure, ce dont je suis sûr également. Notamment elle aurait du être plus "individualisée" et davantage tenir compte des cas particuliers.
Donc d'accord avec toi, conservons cette loi et améliorons ou prolongeons la.....Et tes propositions m'agréent à peu près.
Quelques  remarques cependant.
Les 70 % qui resteraient à financer est un chiffre  volontairement pessimiste, qui notamment repose sur une non diminution du  chômage. Or, il semble que les politiques mises en oeuvre vont dans le sens d'une baisse du chômage , qui, si elle se confirme  et s'accentue viendra considérablement diminuer la partie  encore  à financer.
Les salariés ne devraient pas être les seuls à "financer" la réforme des retraites? D'accord, mais il faut dire alors qui d'autres la financerait et surtout dans quelle proportion: les retraités eux-mêmes (baisse de leur retraite), les titulaires de revenus du capital ( sans doute, mais cela touche plus de français que l'on ne croit et attention à l'évasion), les entreprises (attention à la croissance) et surtout finalement les contribuables....Il ne suffit pas de dire ne pas faire reposer l'effort sur les seuls salariés (langage du PS) laissant croire à une solution sans douleur....Il faut dire qui paiera et dans quelle proportion....
Voilà ma position qui, tu le vois, n'est pas très opposée à la tienne mais demande de "dire" les choses.
A toi;
marc

Fred de "Et Maintenant ?" 02/05/2006 23:47

Je ne sais qui de toi ou de moi est un maître en esquive...Est-ce que je suis pour un retour aux 37,5 ans pour tous ? NON.Est-ce que je pense qu'il faut abroger les dispositions prises ? NON.Est-ce que je pense que c'est une bonne réforme ? NON PLUS.Précisément pour les raisons soulevées plus haut... à vouloir faire simple, et procéder par "petites touches" on ne pare qu'au plus pressé sans lui donner de sens, et l'on se confronte à des blocages et à l'impopularité de la réforme. Alors peut-être que c'est de la digression, peut-être que la politique n'a pas à être populaire... mais cela creuse chaque fois le fossé entre des élites de plus en plus professionnelles et un peuple qui ne se sent pas écouté. Ca nourrit une anxiété qui conduit au NON, à l'abstention, aux votes extrêmes, et surement pas à un terrain favorable aux réformes. Je reste convaincu qu'en démocratie, c'est un problème majeur.Mon avis, mais peut-être suis-je un idéaliste, c'est que la réforme aurait été mieux comprise et mieux acceptée si elle avait semblé plus juste et ne reposant pas uniquement sur des efforts des salariés. Car au final, c'est bien cela dont il s'agit : on fait assumer le manque à gagner d'un système paritaire par les seuls salariés, qui cotisent 2 à 5 ans de plus et touchent 2 à 5 ans de moins... Je pense qu'on aurait du y lier la question du taux d'activité, et notamment des seniors (comment imaginer dire qu'on doit travailler plus lorsque ceux-ci ne trouvent pas d'emploi ?) ! Qu'on aurait du préferer des accords de branche pour fixer l'âge de départ dans les conventions collectives en fonction de la pénibilité des métiers (étonnant que tu cites les 35h sans appliquer la même logique ici). Qu'on aurait du élargir la question de l'assiette, en transférant une partie des charges (qui pénalisent le taux d'activité) vers d'autres ressources, par exemple une TVA sociale qui indexerait le niveau des ressources  sur le besoin en pouvoir d'achat des retraités. Tout cela aurait sans doute produit une réforme plus viable (on parle de 30% des besoins couverts...) et surtout, plus juste.Qu'y a-t-il de conservateur ou d'archaïque là-dedans ? Quelles sont les propositions de l'IES pour chercher les 70% manquants ?A toi de ne pas esquiver...Fred