A quoi sert la Présidentielle

Publié le par Robert Chapuis

Robert Chapuis, ancien ministre de Michel Rocard m'a envoyé cet article...

La 5e République structure la vie politique autour de l’élection présidentielle. Majorité présidentielle et majorité parlementaire doivent se correspondre autant que possible, mais, en toute hypothèse, le président reste maître du jeu. Le quinquennat limite le risque de cohabitation, cependant l’important, c’est toujours le deuxième tour de l’élection présidentielle. Les deux candidats en présence représentent les deux termes de l’alternative qui rend possible une alternance démocratique.

                         Dès l’origine, ce système a été marqué par deux caractéristiques propres à la France :

 

 

-          le gaullisme qui s’est voulu un dépassement social de la droite traditionnelle

 -          le communisme qui a survécu, plus qu’ailleurs, à l’effondrement du bloc soviétique.

                         Le gaullisme a permis l’essor  d’un capitalisme industriel qui avait besoin de l’Etat pour réaliser ses ambitions. Le Parti Communiste, voué à n’être qu’une force d’opposition, se nourrissait de la contestation syndicale, en s’appuyant particulièrement sur la fonction publique et les entreprises publiques. Gaullisme et communisme, réunis par leur rapport à l’Etat, constituaient ainsi les deux pôles, positif et négatif, d’un même système.

                         A la différence des autres démocraties structurées par deux grands partis, l’un plus conservateur, l’autre, plus progressiste, la possibilité d’alternance était totalement faussée : le communisme, bloqué par la guerre froide, ne pouvait s’imposer. Le gaullisme pouvait dominer facilement à droite et occuper le pouvoir : ce fut le système Pompidou.

                         Une première faille est apparue à droite : une tendance plus libérale a favorisé l’élection de Giscard, avec le concours de Chirac. A gauche, la candidature Mitterrand a changé la donne au profit du parti socialiste, dans le cadre d’une union de la gauche fondée sur un programme commun. Le Parti Communiste a pu empêcher une majorité de gauche au Parlement en 1978, il n’a pu empêcher Mitterrand de l’emporter au second tour en 1981 et la majorité présidentielle a permis à la gauche d’obtenir une majorité de députés.

                         Le système continuait de fonctionner au-delà des partis : d’un côté le peuple de gauche avec Mitterrand, de l’autre « le peuple de France » (le RPR était issu du RPF…) rassemblé autour de Jacques Chirac. Avec le concours de Michel Rocard, François Mitterrand réussissait à l’emporter en 1988 et créait les conditions d’une majorité de gauche ouverte au centre, grâce au retour du scrutin majoritaire. La sanction tombait néanmoins en 1993, avec une défaite électorale qui donnait à la droite une majorité absolue.

                         Désormais, le système fonctionnait à vide : il n’y avait plus de programme commun, le parti communiste conservait son autonomie et sa force sociale à défaut d’une force politique. L’alternative que pouvait représenter le PS sur le plan politique et la CFDT sur le plan social, était rejetée par la « vieille » gauche, qui sous couvert de l’union de la gauche, tenait à conserver son hégémonie. Refusant de faire un choix « à l’italienne », le PCF acceptait de n’être qu’une force d’appoint sur le plan politique, tout en conservant à travers la CGT (qui peinait à devenir indépendante) son hégémonie sociale.

                         En 1994, l’hypothèse Rocard était balayée, l’hypothèse Delors ne pouvait aboutir. Le terrain était dégagé pour Chirac. En 1995, la candidature Jospin parvint néanmoins à donner figure à la gauche. En voulant se donner une majorité présidentielle au Parlement (pour affirmer son hégémonie à droite, après la tentative Balladur), Chirac se prenait les pieds dans le tapis ! La dissolution produisait une majorité de gauche et forçait à la cohabitation avec Lionel Jospin.

 

 

                        L’élection de 2002, après l’instauration du quinquennat, devait permettre le retour au fonctionnement normal du système : le second tour devait assurer une majorité présidentielle qui entraînerait une majorité parlementaire. Retour à  1981 plutôt qu’à 1995, puisque :

 

 

-          en 1981, la dissolution de l’Assemblée avait suivi immédiatement l’élection présidentielle

 -          en 1995, le président avait attendu deux ans et le gouvernement Juppé avait réuni contre lui une intense mobilisation sociale : en 1997, il était trop tard.

 

 

                        La nature de la campagne était bien différente. En choisissant de faire campagne sur la sécurité, la droite renforçait l’extrême-droite, déjà majorée par le caractère « national » de l’élection présidentielle. La gauche, qui n’en finissait pas d’être plurielle, peinait à défendre son bilan gouvernemental et Lionel Jospin comptait essentiellement sur le second tour (c’est pourquoi il avait souhaité que l’élection présidentielle précède les législatives). L’extrême-gauche, en opposition avec la droite comme avec la gauche, comptait tirer bénéfice de cette confusion.

                         Le 21 avril 2002, le système n’a plus fonctionné : c’est Le Pen qui est apparu comme alternative ! Il ne restait plus qu’à appeler à voter Chirac ! Le 5 mai sonnait le glas de la 5e République, en donnant à Chirac un électorat de gauche à égalité avec un électorat de droite. Pourtant les législatives, immédiatement après la présidentielle, recréaient l’image d’un fonctionnement normal des institutions, en accordant au Président une majorité parlementaire.

 

 

                        Après 2002, la droite reprit le chemin qu’elle avait tracé entre 1995 et 1997. Telle fut la tache d’un notable de province, ancien giscardien, Jean-Pierre Raffarin. Il fallait cependant sauver le système et recréer les conditions d’une majorité présidentielle, clairement à droite, tout en limitant la pression politique de l’extrême-droite. Juppé hors jeu (par sa condamnation en justice), Sarkozy entreprit cette tâche en se donnant deux missions : devenir « monsieur sécurité » et prendre en mains l’UMP (une union de la majorité présidentielle devenue « union du mouvement populaire » : retour au peuple !). Il réussit assez bien et devint vite incontournable, Chirac n’ayant plus comme ressource que de promouvoir comme premier ministre celui qui lui avait inspiré la dissolution de 1997 : Dominique de Villepin. Le gaullisme devenait ainsi à son tour une force d’appoint à une droite libérale devenue dominante.

 

 

                         La gauche a profité en 2004 des difficultés de la droite et de la mobilisation sociale (grèves du printemps 2003) comme en 1997 : les élections régionales et départementales lui ont été favorables. Vint alors la nécessité de ratifier le Traité Constitutionnel Européen. Chirac pouvait choisir la voie parlementaire ; il pouvait s’engager sur un référendum et, en raison de l’enjeu, en faire dépendre sa légitimité. Il choisit la voie référendaire, à une date incertaine, avec des conséquences du vote tout aussi incertaines, le gouvernement Raffarin restant en place. Le référendum va diviser le Parti Socialiste, puis toute la gauche, en mettant aux prises des stratégies différentes :

 

 

 -          celle de Laurent Fabius qui choisit la voie mitterrandienne : primat à l’union de la gauche autour du non. Peu importe l’Europe (on verra plus tard…), c’est 2007 qui importe. La candidature  Fabius devait apparaître comme la plus fédératrice au second tour et s’imposer comme telle aux socialistes eux-mêmes

 -          celle de François Hollande qui privilégie l’identité sociale-démocrate, renforce l’ancrage européen (à travers le PSE) et soumet 2007 à un programme de gouvernement et à un accord sur les législatives (les candidats à la députation étant désignés avant le candidat à la présidence de la république). C’est au demeurant la logique du quinquennat

 -          celle du Parti Communiste qui souhaite d’abord faire l’union avec les tenants du non (notamment la LCR et ATTAC) autour d’une candidature communiste pour peser davantage sur le second tour et reprendre une position de force.

                         Le succès du non a mis en difficulté la stratégie Hollande. Après quelques hésitations, le premier secrétaire a choisi de privilégier la tactique : d’abord mettre en jeu son mandant et réunir une majorité avec les présidentiables hors Fabius, ensuite – cette majorité étant acquise – aboutir à une synthèse qui le met au centre du jeu, puis recréer les conditions formelles d’une union de la gauche de gouvernement, en mettant le PCF en demeure de choisir son camp : ou bien la participation à un gouvernement, ou bien le huis-clos avec les trotskystes.

                         Ainsi au Congrès du Mans, après un brillant face-à-face entre Laurent Fabius et Dominique Strauss-Khan qui correspondaient à une véritable alternative interne, François Hollande rétablissait, par la synthèse, l’unité du parti : une direction pléthorique, où s’additionnent à la fois les différences et les contraires, lui a permis de garder les mains libres. A partir du moment où il ne se déclare pas lui-même candidat, tous les présidentiables sont ramenés au même rang, créant un vide que l’opinion se chargea vite de remplir : Ségolène Royal occupe l’espace, laissant dans l’ombre le « vieux chef » qui hésite à sortir de sa tente, Lionel Jospin.

                         Faute de stratégie politique, la gauche occupe le terrain social, aux côtés des syndicats pour faire pièce à la politique du gouvernement de droite. Villepin, affaibli, tente de faire vibrer la corde nationale, mais sa crédibilité sociale étant atteinte, il est entraîné dans le sillage du libéralisme sarkozien. La droite refait ainsi son unité dans un dépassement du gaullisme. Mais il est vrai que le cadavre bouge encore et que l’avenir est incertain.

                         L’absence de choix stratégique ne permet pas au Parti Socialiste de définir une politique cohérente. On l’a vu au Parlement Européen lors du débat sur la directive « services » : le groupe socialiste français vote les amendements proposés par la rapporteure SPD, mais se sépare du PSE (et de la CES) en votant contre la directive ainsi amendée, à l’exception de deux députés (Michel Rocard, Gilles Savary). Cette incohérence peut faciliter les tactiques d’adaptation aux circonstances, elle ne permet pas de jeter les bases d’une action gouvernementale capable de s’inscrire dans la durée. Or, il s’agit bien de gouverner ! Sinon à quoi sert la présidentielle ?

 

 

                         Pour répondre au choc du 21 avril, il faut redonner du sens à un rassemblement de second tour. Ou bien il se fera sur la base du plus petit dénominateur commun avec Laurent Fabius et des lendemains qui déchanteront, ou bien il se fera avec un candidat (ou une candidate) capable de donner un horizon crédible à une action gouvernementale qui s’inscrira dans le monde tel qu’il est pour bâtir une société plus juste, plus égalitaire et plus démocratique.

 

 

                        Le malheur de la gauche réside dans ses partis : le second tour de la présidentielle n’est en réalité qu’un troisième tour. Le premier se joue entre les candidats à la candidature. C’est pourquoi les primaires ont paru si séduisantes : elles donnent la parole aux électeurs et non aux adhérents. Mais leur organisation dépend des partis ! La tactique reprend alors tous ses droits. On invoque les mânes de Mitterrand, mais – c’est vrai et c’est sans doute heureux – il est irremplaçable. Qui pourra l’emporter en créant à la fois les conditions d’un rassemblement populaire au second tour et celles d’un réformisme capable de répondre aux enjeux politiques et sociaux d’aujourd’hui ?

 Robert CHAPUIS

 

Publié dans Vie politique

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Laurent 30/04/2006 20:31

Je relis avec intérêt cet article et me dis qu'en effet , à la lumière des évènements actuels, la gauche est bien incapable d'organiser des primaires (la droite l'est-elle d'ailleurs ? les prochains mois nous montrerons sûrment que non...). Le spectacle que donne le parti socialiste avec ses multiples candidats et leurs affrontements non organisés, les énervements grandissants de certains face à la popularité de Séglène Royal qui reste de marbre, les injonctions à en découdre sur le terrain des idées qui ne donnent pas de suite, bref tout cela fait vraiment penser à la vie de notre cher petit village gaulois....

marc d HERE 29/03/2006 17:17

Oui, Robert d'accord avec ton analyse, mais que peut-on attendre, que doit-on attendre, que peut-on ou doit-on susciter, pour la candidature "de gauche" à la présidentielle. Tu ne te prononces pas, mais manifestement les choix possibles ne t'emballent pas et on sent comme un regret des années 88 où une tentative d'élargissement vers le centre a eu lieu....Je me trompe?...
Et si le moment était venu de tourner le dos aux positionnements tactiques que tu décris si bien, aux synthèses improbables et aux alliances avec des forces dont les idées et les positions sont à l'opposé des nôtres....Si le moment était venu d'appeler à une candidature de centre gauche,  d'un centre gauche novateur et résolu, ouvert à une alliance  claire avec le centre droit , pour enfin engager la politique de la France sur une voie moderniste et de long terme. J'ai un nom en tête, celui de Bernard Kouchner....
Le veut-il?...Le peut-il?....C'est une autre histoire...
A toi;
marc