Une erreur de diagnostic

Publié le par Michel Phelippeau

On relance le débat sur l’emploi…

 La cristallisation du débat sur le CPE paraît quelque peu surréaliste quand on sait les conditions conduisant à une embauche complémentaire dans une entreprise : disposer de nouveaux débouchés et recruter une personne adaptée au poste recherché. La nature du contrat d’embauche n’est pas le critère d’embauche décisif, d’autant plus que, pour pallier l’incertitude sur l’avenir, les contrats actuels (intérim, CDD, stages, …) sont déjà largement utilisés. Pour régénérer l’emploi il est donc nécessaire d’avoir en même temps une économie prospère et une formation (initiale et continue) adaptée à la structure des emplois.

Or, que constate-t-on depuis trente ans, à l’exception de quelques années ? La croissance de l’économie est faible et insuffisante pour créer de nouveaux emplois, la structure des emplois est modifiée profondément sous la double influence des mutations technologiques plus rapides qu’autrefois et d’un libre échange non régulé, enfin les formations ne correspondent que partiellement aux emplois offerts. La situation sociale en est une illustration (chiffres de 2004) (INSEE La France en faits et chiffres) :

 - 2,5 millions de chômeurs,

 - 5 à 600 mille salariés âgés dispensés de recherche d’emplois ou en préretraite,

 - 1,1 million de RMIstes,

 -  490 mille intérimaires,

 - 300 mille apprentis,

 - 1,684 million de CDD,

 - 454 mille stagiaires ou en contrats aidés,

 - 1,1 million de personnes à temps partiel (parfois subi).

 Il faut y ajouter un partage de la valeur ajoutée entre le profit et les salaires défavorable pour ces derniers d’environ 5 points par rapport au début des années 80.

 Il est donc tout à fait illusoire de laisser croire que l’accroissement de l’assouplissement des contrats d’embauches (assouplissement poursuivi depuis trente ans) va améliorer la situation, alors que le combat doit se focaliser sur la gouvernance de l’économie et sur l’adaptation de la formation professionnelle.

 En effet la mondialisation de l’économie, concrétisée par la dérèglementation, la globalisation financière et la libération complète des flux de capitaux, a considérablement modifié le fonctionnement et la gouvernance des entreprises. Le capitalisme managérial, où les managers pouvaient négocier le partage des gains de productivité entre le capital et les salariés, s’est transformé en un capitalisme financier ou patrimonial dans lequel la valeur actionnariale est devenue prépondérante. En effet la logique des « marchés », avec leur vision à court terme, est contraire à la consolidation des fondamentaux économiques des entreprises : le rendement élevé du capital exigé par les actionnaires (en particulier les investisseurs institutionnels : compagnies d’assurances, fonds de pension, organismes de placement collectif) contraint les entreprises, en concurrence sur un même marché international, à améliorer sans limite leur rentabilité selon des modalités concrétisées par :

 -          la mise en réseau de l’entreprise avec optimisation financière des contributions de chaque entité.

 

 -          la baisse des coûts salariaux, les licenciements économiques et les suppressions d’emplois.

-          le recentrage sur les métiers de base, l’externalisation des fonctions (autrefois locale, maintenant mondiale), la filialisation des activités, la mise en concurrence des entreprises sous-traitantes avec faible marge.

-          la croissance externe entraînant fusions et/ou acquisitions (avec endettement important) et arrêts d’établissements.

-          la réduction des capitaux engagés et les rachats d’actions pour accroître le rendement sur fonds propres.

Il en résulte une instabilité structurelle des entreprises car leur évaluation n’est plus effectuée   par les banques en fonction de critères concrets, mais par le marché en fonction de leur valeur actionnariale. Cette instabilité ne permet pas une gestion saine des entreprises sur le long terme, d’autant plus que les entreprises puissantes imposent aux entreprises plus faibles leur diktat financier.

Cette instabilité ne peut être vaincue que par une régulation politique aux niveaux mondial, européen et national :

- au niveau mondial par une réforme du système monétaire international (F.M.I. et B.R.I.), l’adoption de taux de change ajustables, la limitation des taux d’endettement des entreprises, le renforcement des pouvoirs de l’O.I.T., la régulation des échanges commerciaux entre pays occidentaux et émergents, la régulation des fonds de placements collectifs.

- au niveau européen par l’établissement d’un gouvernement économique disposant d’une politique budgétaire articulée avec une politique monétaire, d’une réorientation du budget communautaire, d’une harmonisation de la fiscalité de l’épargne et d’une charte sociale européenne.

- au niveau national par la négociation contractuelle du partage de la valeur ajoutée et la participation décisive des salariés dans la gouvernance des entreprises.

D’autre part la formation professionnelle (initiale et continue) doit s’adapter à l’évolution de la structure et de la qualification des emplois : les tâches manuelles, surtout les plus répétitives, à l’exception des tâches artisanales, sont en forte diminution ; les tâches de surveillance, de décision et de conception et les tâches relationnelles constituent progressivement l’essentiel des emplois. On assiste donc progressivement à un glissement des emplois peu qualifiés vers des emplois plus qualifiés, rendant ainsi indispensable l’élévation du niveau de technicité. Le déversement des emplois n’est maintenant possible que vers des emplois de haute technicité, vers les services marchands de type relationnel et vers les services non marchands.

 Or, si l’on constate de 1980 à 2000 (Cf. INSEE Enquête sur l’emploi) une baisse de 28 à 12% du pourcentage des non-diplômés (soit 100.000 environ, chiffre inchangé depuis 1996), 60.000 titulaires du brevet seul, 150.000 titulaires d’un CAP ou d’un BEP et 100.000 titulaires du baccalauréat général seul sont issus chaque année de la formation initiale. Une partie de ces jeunes ne possède pas de formation professionnelle précise ou possède un CAP ou BEP pas nécessairement adapté aux besoins de l’économie. D’autre part, parmi les 150.000 étudiants sortant avec un diplôme d’études longues (licences, DEA, doctorats, diplômes de grandes écoles), une partie non négligeable (certaines disciplines de facultés par ex.) ne correspond pas aux besoins du monde du travail.

 En conséquence l’orientation professionnelle, quasiment absente sauf pour les formations élitistes, doit être mise en œuvre. La liberté de choisir certaines disciplines de facultés en ignorant les perspectives d’emplois correspondants est mortifère pour certains jeunes. Aussi la formation professionnelle (initiale et continue)  doit-elle être adaptée pour répondre à l’évolution structurelle des emplois afin de permettre la réorientation et l’adaptation des personnes à l’emploi tout au long de leur vie.

 Michel Phelippeau

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Economie et social

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jérÎme 23/03/2006 10:01

Pas trop compris la reflexion de Matéo disant que la problématique du retour sur investissement ne s'appliquait pas aux PME... ou quelque chose comme ça. Je fais partie d'une micro entreprise (10 salariés) et je vous assure que les investisseurs qui vont mettre 1 Million d'euros en avril attendent de multiplier leur mise par trois ou  quatre dans les trois ans, et ils nous le font bien comprendre...Ce n'est pas parce que le capital d'une entreprise ne se trade pas sur le marché boursier, qu'il n'y a personne possédant les parts de cette boite,voulant fortement  rentabiliser son apport   ...Le retour sur investissement demandé aux PME, notamment celles innovantes, est souvent encore plus important que celui réclamé aux grandes entreprises côtées...

Charles ANDRE 21/03/2006 18:03

"au niveau national par la négociation contractuelle du partage de la valeur ajoutée et la participation décisive des salariés dans la gouvernance des entreprises." Le partage de la valeur ajoutée, c'est pour un salarié la négociation du salaire. Les salaires ne sont-ils pas déjà négociés aujourd'hui? Je crois que, pour ces quelques 15% de salariés (des grandes entreprises)comme pour les autres, l'intéressement et l'actionnariat salarié sont à fortement promouvoir (a priori par la fiscalité). Afin de réconcilier capital et travail et mieux motiver les salariés. En revanche, je suis un peu sceptique quant à la participation des salariés à la gouvernance des entreprises. Ceci pourrait créer un nouveau frein à l'embauche : et si ce brillant postulant à forte personnalité venait à mettre son grain de sel partout? Matéo a raison de souligner, et je sais que cette position est partagée par un certain nombre de membres d'IES, que la question fondamentale est celle de la formation. Initiale ou continue, elle doit veiller à "produire" des personnes en phase avec les besoins des entreprises. Avec 10% de chômage (et sans compter les CDD, interim, temps partiels subis, etc.), la belle idée française que l'école et la fac doivent avant tout former des citoyens et des (libres) penseurs est une imposture. Pour être citoyen, il faut avant tout être inclus dans la société... Le cercle vicieux commence en ce point : puisque des milliers d'étudiants peuvent poursuivre des études de socio, psycho, histoire et autres DEA...qui attireront très peu les entreprises, organisons des concours de la fonction publique, créons des postes administratifs et des tâches paperassières, achetons la paix sociale! On peut aussi dire que les études ne sont que l'oeuf de la poule administrative : les politiques n'ont cessé (tout lecteur de ce blog doit prendre le rapport Pébereau comme livre de chevet!) d'empiler mesures et des structures, sans jamais rien sacrifier ou réorganiser, sans jamais faire de choix, sans jamais faire de politique. Dans cet enchevêtrement, cette jungle de doublons, ce mode de fonctionnement en vase clos, on embauche un nouveau fonctionnaire pour participer à la mise en oeuvre d'une nouvelle mesure ou le fonctionnement d'un nouvel organisme (sans d'ailleurs vraiment savoir -et tant mieux puisque ça fait "baisser" artificiellement les chiffres du chômage- si cette tâche ne pourrait pas être remplie par un fonctionnaire en poste). Donc on organise des concours. Qui font appel à des connaissances théoriques que seule la fonction publique paperassière valorise. D'ailleurs, il est intéressant de relever que ce sont, à ce qui me semble, principalement les étudiants en sciences humaines qui s'élèvent contre le CPE. C'est tout à fait logique. Comme il est logique qu'un BAC +7 soit souvent aigri d'être simple attaché d'administration...

matéo 21/03/2006 16:23

Invité collectivement par Marc d'Heré à venir sur ce site, je prends connaissance de l'édito du jour. Quelques remarques :
"Pour régénérer l’emploi il est donc nécessaire d’avoir en même temps une économie prospère et une formation (initiale et continue) adaptée à la structure des emplois. " = alternance droite / gauche en France entre 1986 et 2006 et le chomâge est toujours de l'ordre de + ou - 10 %. En dix ans le chomâge est passé en Espagne de 25 % à 8 % : sûrement une manipulation ultra libérale !!
"enfin les formations ne correspondent que partiellement aux emplois offerts" : Ne sont-ce point les socialistes et français et leurs zélateurs, comme actuellement les sémillants "présidents d'université" qui expliquaient aux réformateurs de l'institution "université" que celles-ci, comme les lycées, ne devaient pas être des "anti-chambre des entreprises", qu'il en allait de la "liberté dans le choix des études en république (démocratique + populaire)" et qu'en aucun cas, enseignants et établissements n'ont à prêter l'oreille au capital ? Dix ans plus tard, on se rend compte benoîtement que le système génère des individus inadaptés au monde du travail et que les autres possèdent des diplômes et qualifs intéressants peu les entreprises . Cherchez l'erreur !!
Tout le reste de l'édito repose sur l'économie moderne où l'entreprise répond à des logiques actionnariales. Or, à stat INSEE, stats INSEE ennemi ! Rappelons donc que ce discours est estropié, puisque 14.5 millions de salariés évoluent dans des contextes PME soit 85 % de l'emploi salarié (INSEE, 2000, emplois dans les secteurs Industrie, Commerces, et Services). Tout ce discours fort bien rédigé par ailleurs n'a de réalité que pour 15 % des salariés.
Pour les velléités "régulatrices au niveau...", on repassera  pour la réforme du SMI,  notamment le renforcement des pouvoirs de l'OIT, et au niveau français, nous fumerons aussi parce que 45 % de vos copains ont de l'urticaire avec la simple notion de "concurrence libre et non fausée" et que l'Union politique de notre Europe vient d'entamer un long circuit d'attente de l'ordre de 10 ans pour ce faire. Et ce sont vos copains, vos camarades de lutte, vos frères ? ! Pas étonnant que vous n'ayez fait que ...que ...0.5 ou 1.5 % lors du Congrès du Mans.
"D’autre part, parmi les 150.000 étudiants sortant avec un diplôme d’études longues (licences, DEA, doctorats, diplômes de grandes écoles), une partie non négligeable (certaines disciplines de facultés par ex.) ne correspond pas aux besoins du monde du travail." Bis répétita ! Et oui quand les tenants d'une gauche radicale, ou des leaders étudiants viennent dire, en contrepoint aux propositions de flexibilité, que "même les diplômés se "retrouvent" au chomâge", (genre : "c'est bien parce que les patrons sont des sales cons" et bien il faudra leur expliquer à ces mêmes ex-unef qui menaient des AG avec vote à main levée en 1986 contre la Loi Devaquet, que le DEA d'Histoire ancienne ou le DESS de psychologie du travail obtenus à Nanterre, à Villetaneuse ou à Montpellier 42, cela vaut queue de chique sur le marché du travail.
Ce qui n'a pas changé, est que lorsque vous recrutez un sup de co, ou mieux un ESSEC, vous recrutez peut être une "bête de concours" mais surtout : 1 une capacité de travail 2 un faculté d'adaptation. L'esprit va à priori vite, le cerveau enclenche ! Pour un DEA, l'employeur n'a qu'une seule certitude, l'aptitude du candidat à "prendre le temps nécessaire", "à zoner", "à se contenter de peu", "à prendre le monde comme il vient". Les rats de bibliothèques, et les chiens fidèles à leurs maîtres de recherche universitaire, qui pensent qu'ils ont une chance d'avoir de bons postes en arrivant à 28 / 30 ans, sans aucune expérience préalable, sur le marché du travail, se fourrent le doigt dans l'oeil s'ils imaginent que tout le monde a le regard humble et déférrent devant le nombre d'année indiqué derrière la formule "bac +.." : tout le monde s'en fout ! (passe si vous êtes médecin, physicien ou plus globalement scientifique) mais pour les autres, pouvez très largement fumer !