Partis politiques et chômage

Publié le par Jean-Baptiste de Foucauld

Sans renoncer à discuter du CPE, je souhaiterais élargir le débat à l'emploi en général et aux moyens de lutter contre le chômage.  Pour lancer ce débat vous trouverez ci -dessous un article que m'a adressé Jean-Baptiste de Foucauld...Il date de septembre 2005 mais est tout à fait actuel. J'aimerais qu'il attire de nombreux commentaires et mieux encore, que certains d'entre vous m'adressent des articles sur ce même thème, pour nous permettre une large réflexion...Fred, Charles André, Nicolas Tenzer, Jean-Paul Lahaye...et les autres...je compte sur vous.

La lutte contre le chômage revient au premier plan de l’actualité politique. Il faut s’en réjouir. Mais pour faire mieux, pour tracer des voies nouvelles, on aurait intérêt à écouter le monde associatif qui s’est engagé dans la bataille pour le droit au travail de chacun.

Il y a maintenant vingt ans que Solidarités Nouvelles face au Chômage  mène une action citoyenne et bénévole de lutte contre l’exclusion, fondée sur des groupes locaux de solidarité qui accompagnent des chômeurs et créent pour eux, en cas de besoin, des « emplois de développement » dans des associations, emplois qui sont financés par des contributions des membres et de donateurs privés. A travers cette expérience, la recherche d’emploi se révèle d’abord art difficile, plus difficile que d’occuper un emploi. Beaucoup cherchent longtemps, sans trouver, car il manque 2 millions d’emplois en France, ce qu’oublient trop ceux qui parlent sans cesse de remettre les français au travail. Ce phénomène suscite un  découragement qui n’est pas toujours compris. Les chercheurs d’emploi ont besoin d’être soutenus et aidés avant que d’être jugés.

Or, cela ne va pas de soi. La lutte contre le chômage ne mobilise pas vraiment en profondeur. C’est même plutôt l’inverse. On constate que le chômage distend les liens sociaux, là où il faudrait les resserrer : les uns sont découragés, les autres se détournent, ne sachant pas trop quoi faire alors que, avec un peu d’organisation et de méthode, on peut aider efficacement. A condition de ne pas rester seul et de s’associer pour s’engager. Mais la lutte contre le chômage n’est pas une cause noble et fait l’objet d’une sorte de dépréciation, à l’instar du chômage lui-même.

La première demande qu’une  association comme S.N.C. adresse aux forces politiques, c’est de porter un regard juste sur le chômage et les chômeurs, d’inciter à l’initiative et à la solidarité, de mobiliser l’ensemble de la société en faisant de l’emploi une  priorité de fait et non de discours.

Pour cela, il faut déterminer les raisons qui, en définitive,  font que la France se débat dans le chômage plus que les autres pays et n’arrive pas à retrouver le plein emploi, en sorte que tout le monde se sent débordé par le problème et a tendance à baisser les bras. On peut en invoquer trois [1].

D’abord la France ,  ne veut pas vraiment du modèle libéral au sens strict et complet du terme, contrairement aux affirmations tant de ses promoteurs que de ses détracteurs. Ce modèle repose sur trois orientations liées : une baisse des impôts et des prélèvements obligatoires ; une dérégulation du marché du travail accompagnée souvent d’un blocage assez long du salaire minimum ; et une forte responsabilisation individuelle. Notre pays n’en prend que des morceaux limités, les plus alléchants, et en refuse les aspects rugueux, car il  ne veut pas que les inégalités augmentent trop, que l’on sacrifie la qualité de l’emploi à sa quantité, ou que les personnes voient  leur couverture sociale diminuée.

Mais notre pays n’est pas capable non plus de pratiquer l’autre modèle qui marche, celui de l’Europe du Nord. Il est fondé sur trois orientations symétriquement inverses du précédent : un niveau élevé d’imposition global ; des partenaires sociaux forts et responsables qui mettent l’emploi au centre des négociations sociales, qui sont globales et non segmentées ; l’organisation collective d’une flexibilité sécurisée grâce notamment à un soutien fort, voire contraignant, vis-à-vis de ceux qui sont temporairement en attente d’emploi. Là encore, nous sommes tentés par des importations par morceaux de ce modèle, séduisant, mais exigeant, sans parvenir à en reproduire la cohérence profonde.

Du coup, et c’est la troisième raison, nous accumulons les mesures, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, sans cohérence ni continuité ; or, en ces matières, l’incohérence est mortelle, et l’accumulation des mesures engendre la démesure. Le résultat, c’est la complexité, la précarité et l’exclusion.

Dans un tel contexte, la seconde demande, c’est que les partis politiques proposent  une  offre politique claire en  matière de lutte contre le chômage: une stratégie cohérente, crédible, efficace, supposant une prise de risque et un engagement dans la durée. Il y a un prix à payer pour le retour au plein emploi, il faut le dire courageusement, tout en sachant que ce prix est inférieur aux coûts visibles et invisibles, directs et indirects du chômage.

 

Pour cela nous avons tout d’abord besoin d’un diagnostic partagé pour affiner ces analyses, pour voir ce qui marche, et ce qui ne marche pas. Or, il n’y a pas actuellement de lieu où les administrations, les partenaires sociaux, les associations, les économistes, sociologues, experts puissent parler entre eux de ces sujets difficiles, en prenant leur temps, sans être sous la pression de la décision immédiate et de la posture médiatique. A cet égard,  le Conseil d’orientation pour l’emploi qui doit être mis en place prochainement, sur le modèle du Conseil d’orientation des retraites, peut jouer un rôle important.

Cinq variables-clés apparaissent déterminantes pour construire, peu à peu, une stratégie gagnante de retour au plein emploi dans le contexte social et culturel français.

1 – L’emploi repose plus qu’hier sur l’initiative. Celle-ci suppose un climat macro-économique favorable, une politique monétaire active, un taux de change réaliste, la suppression des entraves inutiles et un soutien à ceux qui prennent des risques. Il reste qu’il est indispensable, d’un point de vue économique, de démocratiser l’initiative, et d’en élargir la base sociale. La question d’un droit à l’initiative, ou d’un capital-initiative, financé par ceux qui bénéficient des initiatives des autres, doit, dans cette perspective,  être posée.

2 – Il faut gérer plus efficacement la relation du travail, le compromis capital-travail, et plus particulièrement la liaison coût du travail – rémunération du travail – emploi. L’équilibre macro-économique suppose tout d’abord que le coût salarial moyen évolue en longue période comme la productivité du travail. Mais, en second lieu, au niveau micro-économique, au niveau des personnes, il est clair que chaque fois que le coût du travail dépasse la productivité du travail, un risque fort de chômage d’exclusion apparaît. Comment alors y remédie-t-on ? En diminuant la rémunération du travail ? En diminuant le coût du travail mais non la rémunération, ce qui suppose soit des subventions, soit des diminutions corrélatives de charges et de dépenses publiques, à efficacité constante de celles-ci ? Ou encore en accroissant la formation des personnes en cause, ce qui est favorable à long terme, mais entraîne des charges publiques à court terme. Sur ces points, nous avons besoin de réponses cohérentes et réalistes.

3 – Il faut inventer une flex-sécurité à la française, soit en expérimentant le contrat d’activité inter-entreprise, suggéré en son temps par Jean Boissonnat, soit, comme le propose Alain Supiot, en articulant divers droits de tirage sociaux permettant à l’individu de sécuriser son parcours. Par exemple, en reliant commodément épargne-temps, épargne-formation, assurance-chômage et les diverses formes de participation financière, ainsi que le capital-initiative s’il voyait le jour. Sur tous ces sujets, nous avons beaucoup trop peu réfléchi et innové.

 

4 – Plutôt que de refermer le dossier du temps de travail, on serait  bien inspiré d’ouvrir celui du travail à temps choisi, choisi par le salarié dans le cadre organisé par l’entreprise et négocié avec les syndicats. Cela veut dire tantôt travailler plus et gagner plus pour ceux qui le veulent, et tantôt travailler moins et gagner moins pour ceux qui le souhaitent. Cela signifie par exemple réduire le temps partiel imposé tant par certaines entreprises à leurs salariés, que par l’Etat. Ou cesser de mettre à la retraite d’office ceux qui veulent continuer à travailler. Bref, aboutir à une meilleure allocation des temps sociaux pour permettre un meilleur épanouissement personnel et familial dans le cadre de ce droit au temps choisi qui devrait devenir un droit de l’homme parmi les autres. Le temps choisi n’est pas une facilité, un cadeau aux travailleurs, mais une solution « donnant-donnant » conciliant les intérêts des employeurs et des salariés en évitant la rigidité et le coût qui ont altéré la législation sur les 35 heures.

5 –Le type de soutien qui doit être apporté aux demandeurs d’emploi doit être précisé, et les règles du jeu fixées et stabilisées, et ne plus varier en fonction de la conjoncture. Deux orientations sont possibles : soutien faible et liberté de comportement ? Ou soutien fort, mais plus contraignant ? Dans ce dernier cas, il faut un service public de l’emploi beaucoup mieux organisé et doté, en capacité de soutenir et d’accompagner vraiment les demandeurs d’emplois et une économie solidaire importante reposant sur un gros volume de contrats aidés dans le secteur associatif. Les implications budgétaires ne sont pas les mêmes dans les deux cas.

Plusieurs solutions sont donc possibles, mais à condition que les réponses soient rigoureuses et cohérentes entre elles. On ne peut à la fois promettre de fortes baisses des prélèvements obligatoires et une importante augmentation du soutien aux chômeurs sans préciser aux dépens de qui cette réorientation est effectuée. Arrêtons de promettre une chose et son contraire et de demander plus à l’impôt et moins au contribuable !Inversement, si  on opte pour un maintien du niveau global des prélèvements, il faut expliquer comment ils sont redéployés efficacement en faveur de l’emploi.
C’est la voie du « plein emploi de qualité » qui paraît  la plus adaptée à notre pays, si particulier, si compliqué,  déchiré qu’il est entre son souci de justice sociale et le couple infernal étatiste-individualiste qui sous-tend son inconscient collectif.

Ce plein emploi de qualité a un prix qu’il ne faut pas esquiver. En effet,  il coûte cher, car il faut de l’argent public pour soutenir l’initiative, pour développer la formation, pour alléger le coût du travail, soit globalement, soit de manière ciblée, pour mieux doter le service public de l’emploi, et pour développer l’économie solidaire. Le plein emploi de qualité suppose donc deux conditions à remplir simultanément : d’une part, un haut niveau de prélèvements obligatoires, prélèvements qui doivent peser plus sur le revenu que sur le travail ou l’activité ; et, d’autre part, une redistribution sociale orientée prioritairement  vers l’emploi qui doit donc être temporairement privilégié par rapport aux autres fonctions sociales classiques, santé, retraite, famille. Du coup, ce qui pourrait plaire aux uns ne  plait pas aux autres et inversement. En outre, chaque fois qu’un choix se pose entre donner plus de revenu et créer plus d’emploi, c’est la seconde solution qui doit  prévaloir : mieux vaut financer un plus grand nombre de contrats aidés qu’augmenter sans cesse la prime pour l’emploi !

Il faut sortir à la fois du libéral–populisme et du social-corporatisme pour gagner la bataille de l’emploi en France. L’on se prend parfois à rêver d’un consensus trans-politique et inter-partenarial qui se créerait, peu à peu, autour de ces bases. Cela,  on ne l’a jamais essayé. Tout le monde jusqu’ici a perdu au petit jeu : je ferais mieux que vous et donc je ne m’engage pas avec vous. C’est peut être cela aussi qu’on pourrait changer. Dire les choses ainsi, c’est sans doute être utopiste. Mais c’est aussi être réaliste

Jean-Baptiste de FOUCAULD

 

Président de « Solidarités Nouvelles face au Chômage »[2] Ancien commissaire au Plan.

 

Auteur des « 3 cultures du développement humain : résistance, régulation, utopie » (Odile Jacob, 2002).



[1] Voir Nicolas Baverez, Jean-Baptiste de Foucauld, Alain Minc, Le chômage à qui la faute ? (Editions de l’Atelier, 2005)

[2]. www.snc.asso.fr

Publié dans Economie et social

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marc d HERE 24/03/2006 18:38

Merci de cet article Jean-Baptiste, de cette analyse précise et des pistes ou des alternatives que tu présentes.
Un point pourtant sur lequel je voudrais revenir, ton point 3 dans lequel  tu évoques la flex-sécurité à la Française. Si je ne m'abuse tu parles plus de sécurité que de flexibilité , or cette notion englobe les deux bien évidemment. Il me semble qu'il ne faut pas faire l'impasse sur la flexibilité c'est à dire tout de même une plus grande souplesse et une plus grande marge de manoeuvre qu'actuellement pour les entreprises. Que cette flexibilité soit accompagnée d'une plus grande sécurité à certaines conditions, c'est certain et les propositions que tu rappelles sont intéressantes...Mais n'oublions pas la première partie de l'expression.
A toi.
marc

Fred de Et Maintenant ? 20/03/2006 12:29

Je répondrai volontiers à votre invitation, même si dans l'ensemble, je me retrouve assez bien dans le texte de JBdF... Je suis également en phase avec Alain sur la nécessité de création d'activité, et particulièrement sur les gisements que doivent constituer le passafe à une économie "durable".
Je veux tout de même réagir sur la RTT, que l'on ne peut réduire à un simple partage de l'activité...
En premier lieu, la RTT repose sur le fait que la productivité est inversement proportionnelle au temps travaillé par chaque individu (En 40 heures, vous produisez moins que deux personnes en 20 heures). L'idée était donc de négocier l'organisation des modes de production pour optimiser ces gains de productivité et faire en sorte que le surcroît d'activité finance les charges salariales suplémentaires. Les résultats sont partagés : un bon nombre de secteurs et d'entreprises ont joué le jeu et signé des accords "Aubry I" qui leur ont permis de mieux adapter les capacités de production aux variations du marché, mais d'autres ont préféré attendre d'y être contraints par "Aubry II", et ceux-là ont essentiellement augmenté leurs coûts sans développer leur activité.
Parallèlement, la mise en place de la RTT visait à développer des marchés autour du temps libre dégagé. Le tourisme (hotellerie, restauration, loisirs, transports) constitue en effet le premier employeur privé en France, et cette réforme lui permettait d'allonger les saisons touristiques et d'offrir de nouvelles prestations de week-ends allongés. Sur ce point, le succès est réel, et sans doute même trop important : il manque aujourd'hui 220 000 salariés dans le secteur, et sa demande de TVA réduite répond en grande partie à son désir d'augmenter les salaires pour attirer des candidats vers des métiers difficiles et peu valorisés.
Enfin, la philosophie générale du projet était une relance par la consommation : le pouvoir d'achat créé par les créations d'emploi devait permettre d'alimenter l'économie pour relancer la croissance. Cela a d'abord bien marché (la croissance était plus forte en France que dans le reste de la zone euro), puis plus du tout : lorsque la conjoncture s'est retournée, la progression des salaires a été gelée pour rattraper le surcoût initial... Ce qui a sans doute coûté la victoire à la gauche en 2002.
C'est aujourd'hui encore difficile de dresser un bilan général d'une mesure qui - bien qu'ayant bientôt 10 ans - suscite toujours un clivage idéologique passionnel. Il y a certainement eu une faute grave en prétendant généraliser la démarche à l'ensemble des secteurs, des statuts, des structures... Mais comme souvent en France, la loi est passée la où la négociation s'est heurtée à des blocages de principe.

Alain Nerot 20/03/2006 10:00

 En complément de l'article très intéréssant de Jean-Baptiste de Foucauld, je voudrais vous soumettre quelques réflexions sur l'autre versant du chomage qui est l'activité:
1. j'ai toujours été choqué par ce que j'appelle la vision "Le Pen-Aubry" de l'emploi consistant à faire croire que l'emploi est une quantité fixe et qu'il suffit de le répartir différemment pour supprimer le chomage. Le Pen le fait de façon brutale, il y a 2 millions de chômeurs et 2 millions d'émigrés, renvoyons les émigrés et il n'y aura plus de chômage, Aubry de façon humaine, il y a 20 millions de salariés, et 2 millions de chômeurs, diminuons de 10% le temps de travail des salariés et il n'y aura plus de chômage. Dans les deux cas l'axiome de base est faux. Pour créer de l'emploi, il faut créer de l'activité.
2. C'est pourquoi j'ai trouvé criminel celui qui a le premier parlé de "petits boulots" (je crois que c'est Raymond Barre!) comme si c'était "noble" de travailler à la chaine et "petit" de porter un repas à domicile à une personne agée dépendante!!
3. Dans un contexte de développement durable il faut créer de l'activité qui non seulement n'augmente pas la charge sur l'environnement mais encore le diminue. Pour cela il ne faut pas chercher à augmenter la production de biens consommables mais plutôt s'orienter vers tout ce qui peut participer aux économies d'énergie, en commençant par l'isolation des batiments, l'eau chaude solaire, le recyclage local des eaux usées etc.
4. Autre exemple, notre population viellit et financer par une diminution des frais hospitaliers le maintien des personnes agées à domicile par des aides personalisées peut être une source de création d'emploi.
5. En ces temps de tempête sur le CPE, ceci peut sembler provocateur, mais je crois que faciliter le licenciement peut faciliter la création d'emploi. J'ai été pendant 11 ans responsable d'une filiale de transport de voyageurs, et je voudrais témoigner que:
a) c'est plus agréable d'embaucher que de licencier, mais on hésite parfois à embaucher pour lancer un nouveau produit dans la crainte de se retrouver en sur effectif en cas d'échec partiel, ou total.
b) certains métiers demandent à être pratiqués assez longtemps pour savoir si l'emploi convient à la personne. J'avais négocié localement avec les syndicats de porter à 12 mois la période d'éssai, compte tenu des spécificités du métier de conducteur (repos décalé, travail changeant d'une semaine à l'autre, relations avec des clientèles variées selon les zones).
Alain Nerot