La réforme est possible

Publié le par Nicolas Tenzer

Au moment où le gouvernement rencontre les pires difficultés pour faire passer le  CPE, il m’a semblé utile de publier cette réflexion sur la réforme en France, que m’a aimablement adressée Nicolas Tenzer.

 

 

 

 

La réforme est possible

 

            La réforme constitue un leitmotiv obsédant dans le débat politique en France. Trois types de discours sont principalement entendus.

 

Le premier, défaitiste, satisfait autant que caricatural, tient que la société française serait irréformable et que toute tentative de réforme serait vouée à l’échec. En gros, c’est la faute « aux » syndicats, aux fonctionnaires, aux corporatismes et aux avantages acquis. La responsabilité première en incomberait donc à une « société bloquée », rétive à l’air du large, claquemurée sur sa spécificité, et cela exonérerait par avance les élites, notamment politiques, qui feraient ce qu’elles pourraient, mais seraient conduites à renoncer devant grèves et manifestations. Il faudrait à la France une thérapie de choc, en gros à la Thatcher – avec un visage humain ‑, mais cela même serait exclu. Jadis, on disait déjà qu’il nous fallait « une bonne guerre » ; aujourd’hui, certains attendent une crise majeure et un « sauveur », comme d’autres guettent l’arrivée de Godot. Même si tous ces maux ne sont pas imaginaires, un tel propos tombe par sa prétention, son refus de toute autocritique et, surtout, son absence de mode opératoire.

 

Le deuxième type de discours, tenu par plusieurs gouvernements de droite comme de gauche, consiste à affirmer que la réforme existe bien puisqu’ils l’ont réalisée. Chacun exhibera ainsi son bilan, faisant état d’évolutions notables de la législation, citant les lois votées ou les avancées accomplies dans un cadre européen. De fait, quand on voit l’encombrement de l’ordre du jour parlementaire et quand on sait que les membres des cabinets ministériels et les hauts fonctionnaires travaillent plutôt soixante-dix heures par semaine, voire plus, que trente-cinq, il serait malséant de conclure à l’absence de réforme. Le hic, c’est que, le plus souvent de bonne foi, les citoyens ne la voient guère à leur porte. Ils entendent certes les annonces, comptent, de législature en législature, l’amoncellement de nouveaux plans ou trains de mesures sur le même sujet (contre le chômage, pour l’école, contre l’insécurité, pour l’environnement, contre le déficit de la sécurité sociale, pour l’intégration, etc.), mais ne perçoivent pas les résultats concrets dans leur vie quotidienne. Ils ont l’impression d’une évolution à la marge et d’une impuissance globale du politique à résoudre les maux qui forment leur quotidien.

 

Un troisième type de discours, optimiste lui aussi, consiste à soutenir que si les gouvernements font peu, des réformes insensibles existent bel et bien. Petites, limitées en apparence, techniques et procédurales, elles finissent par changer substantiellement les choses, provoquant des basculements qui font que, alliées aux « révolutions silencieuses » de la société, nous ne vivons plus dans le même État qu’il y a vingt ans. Regardons objectivement comment nous sommes reçus aujourd’hui dans de nombreux services publics et quelle était la situation en 1980, voyons les changements qu’ont apporté l’Internet, mesurons sur certains secteurs l’impact de la décentralisation – issue, elle, d’une volonté politique ‑, quelque jugement nous puissions sur d’autres aspects plus contestables, etc. Et pourtant, nous ne pouvons que déplorer aussi une difficulté spécifiquement française de passage à l’acte : pourquoi avoir tant tardé à faire la réforme des retraites et l’avoir réalisée de manière incomplète ? Pourquoi la réforme de l’État en France – et de la fonction publique – est-elle moins ambitieuse que dans de nombreux autres pays européens et occidentaux ? Pourquoi n’avons-nous pas pu affronter directement la crise de l’école, la faillite de nombreuses universités et le délabrement de notre recherche ? Pourquoi notre chômage est-il si massif ? Pourquoi, en somme, ne faisons-nous souvent les réformes que de manière timorée alors que c’est quand même dramatiquement insuffisant si l’on veut bien ne pas sous-estimer les dysfonctionnements qui taraudent la France et pèsent sur sa prospérité, sa puissance et donc son avenir ?

 

Le verre est donc à moitié vide… ou à moitié plein : à chacun de juger selon son tempérament, ce qui ne doit pas empêcher qu’on doive s’efforcer de le remplir. Ma thèse est que les carences de la réforme en France tiennent d’abord à un défaut dans l’art de gouverner, sur au moins quatre points. On ne pourra pas faire l’économie d’une réforme de la politique et du gouvernement.

 

            D’abord, il n’est pas de réforme sans stratégie. Cela signifie deux choses. D’une part, il faut savoir où l’on veut aller, quels sont les buts poursuivis, quel idéal guide notre action. Il convient de faire la réforme pour réaliser une ambition et non pas seulement pour faire face à une contrainte – celle du budget, de l’Europe ou des marchés. Une réforme négative ne pourra qu’être rejetée. D’autre part, il faut que les réformes soient coordonnées entre elles, ce qui éviterait un certain nombre d’annonces incohérentes ou contradictoires. Il existe un temps politique de la réforme – on sait par exemple qu’un gouvernement est généralement plus populaire à ses débuts qu’à la fin. S’il met déjà un an ou deux à se demander ce qu’il va faire, on prévoit ce qu’il adviendra… D’autant qu’un gouvernement résolu, qui montre qu’il sait où il va et parvient à exposer une ambition, sera plus légitime qu’un pouvoir qui paraît pusillanime et velléitaire. Nous devons toutefois nous inquiéter quand on voit combien la France est dépourvue d’organismes susceptibles de porter une pensée stratégique et prospective. La longue vue comme le microscope social sont nécessaires à la réforme.

 

Ensuite, il faut que la réforme paraisse juste. Certes, chacun a sa propre conception de la justice. Mais bien des changements n’ont pu avoir lieu parce qu’ils paraissaient injustes, renvoyant à une opposition entre le « peuple » et les « élites ». Cette situation se rencontre aussi lorsque plusieurs réformes paraissent aller dans le même sens, touchant les mêmes catégories et semblant exonérer d’autres de l’effort demandé. On rencontre là, au-delà d’erreurs strictement politiques, un problème sociologique propre à la France : bien des protections concernent, finalement, des groupes privilégiés qui n’ont pas intérêt à une concurrence dans l’accès aux places et à un libéralisme progressiste bien compris. Ce n’est aussi que si la réforme paraît équilibrée qu’on pourra parvenir à une bonne négociation. Oserais-je répéter qu’il faut toujours avoir la perspective d’un donnant-donnant crédible ? Prenons l’exemple de la fonction publique : nous ne pourrons la réformer que si nous comprenons qu’elle devra être à la fois moins nombreuse et mieux traitée, davantage gérée en fonction des missions prioritaires – ce qui suppose de les définir ‑, gérée avec une impartialité irréprochable, notamment en ce qui concerne sa tête, et dépourvue de toute « niche » au niveau le plus élevé qui ne pourra que décourager l’effort et le culte du résultat à la base.

 

En troisième lieu, il importe que la réforme apparaisse comme plus substantielle que procédurale, autrement dit que chacun comprenne quelles seront ses implications concrètes. Tel est le problème que rencontrent les réformes institutionnelles : modifications constitutionnelles, règles de négociation entre partenaires sociaux autant que décentralisation. Elles ne sont guère perçues comme des réformes qui comptent, alors qu’elles influencent au fond la plupart des réformes puisqu’elles portent sur les modes de décision. Pour la décentralisation en particulier, a manqué un cadrage politique de la réforme, notamment : qui est responsable de quoi ? Qui, en particulier, est le garant en dernier ressort des règles (et lesquelles ?) intangibles qui régissent la communauté ? Comment peuvent s’exercer les sanctions, positives ou négatives, des responsables lorsqu’il y en a plus qu’un ? Quels sont les buts concrets recherchés, domaine par domaine, pour la décentralisation et comment s’articuleront des politiques nationales, pas toujours claires, et des politiques locales, indéterminées ? Et peut-être comment éviter que le local ne nous détourne du vaste monde qui est le seul horizon porteur de mouvement et d’innovation ?

 

Enfin, il ne faut pas avoir une vision angélique ou apolitique de la réforme. Celle-ci déplace toujours les équilibres : il est faux de prétendre que tous y gagnent si l’intérêt commun est avantagé. Il n’y a pas d’intérêt général « objectif » ou plutôt chacun le voit à sa porte. Chaque réforme a nécessairement ses perdants et ses gagnants, donc ses adversaires et ses soutiens. L’amateurisme le dispute à l’approximation lorsqu’un gouvernement anticipe insuffisamment ceux-ci – lorsqu’il ne suscite pas contre lui des coalitions hétéroclites d’opposants en désaccord sur tout. Il faudra toujours méditer la bataille des Horace et des Curiace.

 

Le machiavélisme bien compris, celui de Machiavel, allie toujours un idéal noble – chez lui le salut et l’unité de la patrie – et la pratique de la ruse. En démocratie, cela suppose d’adopter aussi une vision moins simpliste et plate de l’opinion et de connaître la société, d’entendre ses plaintes comme ses espérances. Un réformateur conséquent doit tenir ensemble ces deux dimensions : il doit être idéaliste pour vouloir réformer et réaliste pour le faire. N’est-ce pas là aussi une grande réforme, celle qu’on appelait jadis « la réforme intellectuelle et morale » ?

 

 

Nicolas TENZER

 

Président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP) et directeur de la revue Le Banquet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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marc d HERE 11/06/2006 09:26

Relisant votre texte, j'en redécouvre les vérités...Oui la réforme est possible, elle est aussi nécessaire, mais qui aura la volonté politique de faire les réformes que nous attendons.
La lecture du programme du PS est à cet égard assez peu encourageant: aucune réforme importante n'est envisagée que ce soit sur le rôle et le fonctionnement de l'Etat, l'école et l'éducation, la justice, la santé et la protection sociale...Pire, ils veulent revenir sur la réforme des retraites et sur la libéralisation partielle d'EDF.....
Ce qui est dramatique pour nous, qui nous réclamons du centre gauche, c'est qu'il semble que le seul qui ait la volonté de faire bouger les choses, soit Sarkozy.....
Le seul choix offert à la gauche sera -t-il vraiment entre l'extrême gauche et l'immobilisme gestionnaire du PS?...
marc