France 3, la machine infernale

Publié le par Le Point. Emmannuel Berretta

Enquête du Point du 03 07...

Nicolas Sarkozy a lancé sa réforme de l'audiovisuel public. Mais, devant le monstre France 3, citadelle cégétiste, enchevêtrement de treize baronnies locales campées sur leurs acquis, le chef de l'Etat préfère prendre son temps... Plongée au coeur d'une machinerie infernale.

Emmanuel Berretta

 

Les gabegies à France 3 ? Chacun a sa petite histoire à raconter. Un exemple : « Ce soir ou jamais », l'émission de débats culturels de Frédéric Taddeï qui symbolise le « virage éditorial » de Patrick de Carolis. Ce talk-show culturel coûte la bagatelle de... 100 000 euros par jour pour 350 000 à 500 000 téléspectateurs. C'est cher comparé au talk-show d'humour de Ruquier sur France 2, qui coûte 85 000 euros pour 1,3 million de téléspectateurs. Quant à « C'est dans l'air », d'Yves Calvi, sur France 5, avec 68 minutes de direct par jour, l'émission ne coûte que 45 000 euros et intéresse 1 million de téléspectateurs...

La direction de France 3 n'est pas plus bête qu'une autre et a donc décidé de réduire les frais de « Ce soir ou jamais ». Puisque l'émission de Taddeï enjambe le « Soir 3 » de Marie Drucker, l'idée a germé de rassembler les deux émissions sur le même plateau. Une façon de regrouper les moyens en payant une fois plutôt que deux. Belle initiative.

Las ! C'était compter sans les puissants syndicats de la chaîne. Estimant que l'émission de Taddeï volait leur travail, les salariés du « Soir 3 » ont fait barrage... On a donc mené la réforme à moitié, sans le moindre gain de productivité : Marie Drucker a effectivement présenté son journal sur le plateau de Taddeï, mais France 3 a continué d'employer deux équipes de réalisation, deux équipes pour la lumière, des cadreurs à foison, etc. « Nicolas Ferraro, le réalisateur de Taddeï, est payé 5 000 euros par émission, celui du "Soir 3", 2 000 à 3 000 euros... Ferraro pourrait très bien réaliser le "Soir 3" et Taddeï , explique un technicien. On travaille avec cinq électros quand trois suffiraient. Finalement, on est tellement nombreux qu'on finit par se gêner... » Au total, on compte quatorze caméras sur le plateau, pratiquement de quoi filmer un match de football ! En outre, France 3 mobilise deux régies. Et, pour couvrir l'émission de Taddeï, on fait venir un car régie (garé dans la cour de France Télévisions) de... Lille ou Rennes ! Ce qui entraîne des frais de déplacement et des primes pour dix techniciens. Mais, bien entendu, on continue d'utiliser la régie du JT, qui, elle, est logée dans l'immeuble de France Télévisions. Voilà comment on parvient à dépenser 100 000 euros par jour. C'est certain, Kafka s'amuserait follement dans les couloirs de France 3.

Et si l'auteur du « Château » s'aventurait dans les treize régions de France 3, il y trouverait matière à un nouveau roman sur l'absurde. Il n'est pas rare, par exemple, qu'autour d'un match de football pas moins de quatre équipes de tournage, estampillées France Télévisions, se percutent sur le gazon : l'équipe locale de France 3, l'équipe du « 19/20 » national de France 3, l'équipe de la rédaction de France 2 et l'équipe des sports de France Télévisions... Car, évidemment, France 3, ce n'est pas seulement 1 600 journalistes unis dans l'amour de l'information, c'est aussi une cascade de mépris, les journalistes parisiens du « 19/20 » prenant leurs confrères de province pour d'aimables campagnards. Et ceux de France 2 méprisant à leur tour ceux de France 3, lesquels, moins payés, font tout ce qu'ils peuvent pour gratter deux ou trois sous par-ci, par-là : en reportage, on se fait rembourser l'hôtel mais on dort dans le car régie, etc.

Un seul chiffre résume la difficulté de réformer France 3 : près de 80 % du budget des treize stations régionales sont absorbés par la masse salariale, 15 %, par les frais généraux. « Pour les programmes, il ne reste que 6 à 7 %... La masse salariale, impossible d'y toucher. Au contraire, elle augmente lentement mais sûrement. Les frais généraux, pareil. Du coup, la variable d'ajustement, ce sont les programmes. C'est une mauvaise spirale », explique ce cadre de France 3 qui ne peut consacrer que 8 000 euros à la confection d'un documentaire en région... Lequel ne passera sur l'antenne nationale qu'au milieu de la nuit !

C'est encore arrivé le vendredi 27 juin : France 3 Ile-de-France-Centre produit le magazine « Troisième rappel ». Ce soir-là, l'émission est consacrée à Nicolas Canteloup. Elle contient des extraits inédits du dernier Olympia de cet humoriste, complice de Michel Drucker, si populaire que la spéciale que lui a consacrée France 2, à 20 h 50, a écrasé TF1 en avril. Que fait l'antenne nationale de France 3 avec le Canteloup produit par l'Ile-de-France ? Elle le programme à 1 heure du matin, après deux épisodes rediffusés d'une série américaine (« The Closer »)... L'émission sur Canteloup a été aperçue par 340 000 couche-tard. Les bras nous en tombent.

Des frais qui grimpent et peu d'argent pour les programmes... A ce rythme, la paupérisation de France 3 est certaine, voire fatale. Car, en face, la concurrence s'organise. Les groupes de presse régionaux (Sud Ouest, Hersant Média, Ouest France...) se sont déployés dans les petites lucarnes locales. L'existence de cette offre alternative, encore naissante, a-t-elle dissuadé Nicolas Sarkozy de s'attaquer à la réforme difficile de la chaîne des régions ?

« Chaîne des régions », c'est vite dit, d'ailleurs. Quand la commission Copé a imaginé de restreindre à quatre ou cinq heures par jour le programme national de France 3 pour mieux mettre l'accent sur les programmes régionaux (en créant sept chaînes régionales), ce fut immédiatement la levée de boucliers. Pourquoi ? « Ce serait suicidaire, à terme, pour les 300 salariés, techniciens et journalistes, qui travaillent pour l'édition nationale du "19/20" », s'inquiète Jean-François Téaldi, délégué SNJ-CGT, porte-parole de l'intersyndicale de France Télévisions.

Décanter... ou pourrir ?

Copé et ses amis de la commission ont donc fait machine arrière, tout comme ils avaient remballé, au mois de mai, l'idée, à peine ébauchée, d'une fusion des rédactions de France 2 et France 3, déclenchant d'ailleurs une grève à France 3, le 21 mai. Pas étonnant que Nicolas Sarkozy, lors de la remise du rapport Copé, ait lui-même reculé devant cette pétaudière dans laquelle la CGT, leader avec 40 % des voix, fait la pluie et le beau temps. « Le dossier France 3 n'est pas mûr. Il faut le laisser décanter », déclare au Point Jean-François Copé. Décanter... ou pourrir ?

« Tout est cogéré paritairement avec les syndicats : les embauches, les avancements... Le DRH égrène des listes de noms et les syndicats approuvent ou désapprouvent. Ensuite, on distribue de l'avancement à ceux qui ont été retenus. C'est caricatural : on a la décision, mais pas le pouvoir », se plaint ce responsable d'une région, qui fait toutefois la part des choses : « Si l'outil France 3 coûte cher, c'est aussi parce que nous, nous respectons les lois du travail, contrairement aux boîtes privées, qui abusent du système de l'intermittence du spectacle pour faire payer à la collectivité de faux jours chômés. »

Les lois du travail, parlons-en. Depuis l'adoption des 35 heures (220 emplois créés), la boule de neige des embauches n'en finit plus d'écraser les frais de la chaîne. L'accord d'entreprise de la rédaction nationale prévoit pour les techniciens 162 jours de congés par an (soit cinq mois et demi). Si bien que toute embauche d'un CDI oblige à recourir à un pigiste pour couvrir les congés, lequel, à son tour, au bout de quelques années, obtient sa régularisation par décision de justice et génère à son tour un pigiste. Et ainsi de suite... « Personne n'est responsable de cette situation , explique un ancien de l'équipe "Thalassa" qui vogue désormais sous d'autres cieux. Ni le président Patrick de Carolis ni Marc Tessier, son prédécesseur, n'y sont pour rien. C'est la loi qui crée naturellement de l'emploi à France 3 sans que l'on puisse arrêter cette folle mécanique. »

Certes, Patrick de Carolis a décrété la fin des embauches. Mais ce n'est sans doute pas fini, car Téaldi l'affirme tout de go : « J'ai plus de deux cents dossiers de journalistes pigistes en attente d'intégration. Pour certains, cela fait plus de dix ans qu'ils sont dans l'antichambre. »

Selon l'emblématique leader de la CGT, 1 600 journalistes, ce n'est pas encore suffisant. « La racine du mal, c'est que, dans les années 90, on a sans cesse élargi les plages horaires des régions sans embaucher de CDI. Donc, depuis, on a gagné toutes les décisions de justice. » Selon Téaldi, en région, les cadences sont infernales et contraignent les journalistes reporters d'images (JRI) à des congés pour « stress » ou « mal de dos ». « On a des types qui font trois reportages par jour et qui, à 40 ans, ne peuvent plus porter de caméra ! » affirme-t-il. D'où la multiplication des longs congés maladie qui suscitent à leur tour leur lot d'intermittents, lesquels réclament tôt ou tard leur intégration... avant de tomber malades à leur tour, au bout du rouleau.

La grève, un art de vivre.

Ce faisant, la Cocotte-Minute explose régulièrement et se solde par de longues grèves : 1986, 1990 (5 semaines), 1997 (10 jours) et 2002 (22 jours). Chaque fois, la direction cède et recrute une fournée... C'est sûrement à ce mode de fonctionnement que s'en est pris Nicolas Sarkozy dans son intervention du 30 juin sur l'Europe (sur France 3 !), en faisant savoir qu'il ne regarderait pas le service public comme une « petite secte qui appartient à quelques micro-organisations ». La grève, à France 3, c'est aussi un art de vivre. On se réchauffe le coeur, on se sent solidaires, on éprouve tous les jours le sens de l'unité. Si bien qu'on se filme en train de faire la grève. « En 2002, les grévistes ont même projeté le film de Thierry Nouel à La Clef, une petite salle parisienne. Et les grévistes m'ont offert le DVD », raconte, attendri, Patrice Papet, l'ancien DRH de France 3 qui a refusé de plier sur les salaires et qui n'a pas payé les jours de grève... Rappelons que le point d'indice n'a pas été augmenté depuis onze ans.

Et pourtant, malgré toutes ses pesanteurs, France 3 reste la chaîne préférée des Français, celle qui diffuse « Plus belle la vie », le feuilleton quotidien à succès. Un potentiel énorme qui mérite la grande réforme devant laquelle tous les gouvernements ont jusqu'ici reculé.

Carolis et Sarkozy s'accrochent à un espoir : faire basculer les cinq chaînes de France Télévisions au sein d'une entreprise unique, présentée comme un aimable levier de modernisation. Le syndicat majoritaire n'est pas dupe. Il sent bien que le projet final consiste à revoir à la baisse la convention collective en or massif que la gauche mitterrandienne a concédée en 1981 et sur laquelle campe la CGT. Quand le projet de loi sur l'entreprise unique sera débattu au Parlement, la grève prévisible de l'automne 2008 sera-t-elle la mère de toutes les grèves ? Et de quel drap faudra-t-il couvrir l'écran noir de France 3 : des langes d'un nouveau-né ou du linceul d'un défunt ?

Le Point
Emmanuel Berretta

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peaceonearth 12/07/2008 19:38

Personnellement, si l'intérêt de la réforme me semble admis, je ne vois toujours pas l'intérêt de supprimer la publicité, puisque faisant cela on sait qu'on fera peser cette décision sur les finances publiques.Or c'est sur cet aspect que les déclarations du président et le travail de la commission Copé se sont centrés.Supprimer la redevance, privatiser la Tv publique, et le peuple français ne s'en portera que mieux.

BODIN 12/07/2008 11:54

Non je ne crois pas que le pouvoir ait déjà commencé à reculer;je crois au contraire que l'angle d'attaque a été bien choisi car ,au delà des protestations d'un microcosme surreprésenté par la nature même de ses intérêts ( médias et milieu culturel),le même qui avait autrefois protesté violemment lors de l'introduction de la publicité dans la tele publique (!),la grande majorité de nos concitoyens est peu interessée par ce débat;je suis d'accord avec Marc d'Héré,il faut souhaiter que les deux aspects,réforme de FR3 et plus largement de France Télévisions et réforme du financement soient engagées en même temps.Claude Bodin.

Patrick Joly 11/07/2008 00:04

M. Bodin, si vous aviez bien lu l'article vous auriez vu que le pouvoir a déjà commencé à reculer devant cette forteresse qu'est France 3.Patrick Joly

marc d Here 10/07/2008 14:53

Il faut faire les deux en même temps, réformer et modifier le financement. Si on veut les faire l'un après l'autre, système défendu par tous ceux qui ne veulent rien changer, on n'arrive à rien.

peaceonearth 10/07/2008 10:27

Cette article est édifiant, mais problèmatique. L'idée du chef de l'Etat de supprimer la publicité est bien différente de l'idée de réformer l'ensemble de la télévision publique. Avant de chercher où trouver l'argent pour financer le système, il faut commencer par le réformer. Or depuis le début, on ne parle que de la suppression de la publicité et des moyens de taxer pour financer. Soit il s'agit d'amateurisme de la part du chef de l'Etat, soit il s'agit d'une communication déplorable.