Europe et société civile (2)

Publié le par Gilbert Veyret

La suite du texte de G. Veyret...

La construction européenne et la régionalisation ne peuvent pas encore être des substituts suffisants au dépérissement de l’Etat.

 

Il est assez irresponsable d’imputer à l’Europe, quelles que soient ses insuffisances, nos propres échecs ou notre impuissance à orienter l’économie, les rapports sociaux dans le sens qu’on avait promis. Mais faute de véritable légitimité démocratique reconnue, l’Europe n’a pas encore su devenir cet espace de projets communs susceptible de mobiliser une opinion plus sensible aux menaces qu'aux progrès possibles.

 

L’europessimisme ne serait que l’extrapolation du désenchantement de nombreux européens, en particulier de Français qui désespèrent de l’action publique, à tous les échelons du pouvoir, alors qu’ils attendent de plus en plus de l’État/Providence.

 

Une part des opposants à la constitution européenne attendait, sans doute naïvement, mais de bonne foi que leur vote suscite une irrésistible montée des préoccupations sociales et évacue, du moins repousse tous ces projets de réformes, systèmes de retraite, droit du travail, politiques de santé publique, dégagement de l’État de secteurs dans lesquels il assurait un pilotage, et une protection certaine de ses agents, sinon une totale garantie de l’emploi.

 

Chacune de ces réformes, annoncées comme indispensables, se traduit actuellement par une régression d’avantages souvent durement acquis au cours des cinquante dernières années, au moment où des profits et revenus extraordinairement élevés défraient quotidiennement les chroniques.

 

A la suite de la duchesse de Berry, quelques instants avant d‘être guillotinée, notre protestation sociale semble aujourd’hui se limiter à cette supplique: « Encore cinq minutes Monsieur le Bourreau: », en espérant ainsi échapper quelques temps, à cette remise en cause d’un État providence qui n’a plus les moyens de sa politique. Comment le reprocher quand aucun projet mobilisateur, porteur de nouveaux avantages ou simplement de sens ne semble émaner des instances nationales ou européennes.

 

C’est encore au niveau local qu’on peut percevoir des politiques répondant, au plus près du terrain, à des préoccupations concrètes, comme la protection de l’environnement, l’action sociale ou des équipements collectifs. C’est à ce niveau que continue à se tisser cette volonté de vivre ensemble, autour de projets aux effets perceptibles par les habitants.

 

L’aggravation d’une crise sociale et financière durable a contraint l’Etat, sous couvert de décentralisation, à se défausser d’une partie de ses engagements.

 

La gestion du RMI et des dépenses de formation qui l’accompagnent, de l’allocation d’autonomie des personnes âgées par les départements (APA), la progression importante des budgets d’aide sociale des communes font d’ores et déjà des collectivités locales un acteur social financièrement plus important et en tous cas plus accessible que l’Etat.

 

C’est bien pour cela que les élus locaux échappent encore en partie au discrédit des acteurs politiques nationaux et d’une bonne part de l’administration, au prix fréquemment d‘un alourdissement très sensible de la fiscalité locale[1].

 

Pourtant là encore le désenchantement est patent.

 

Aux promesses de la décentralisation qui devait instaurer plus de démocratie de proximité ou de l’intercommunalité qui devait introduire plus de rationalité dans la gestion des projets, a succédé le procès de la progression des impôts locaux et la dénonciation d’équipements somptuaires qui seraient surtout destinées à la valorisation de l’image de certains petits potentats locaux ou pour servir de tremplin à ceux qui se croient un destin national.

 

 

Le syndicalisme vu comme une forme d’assurance tous risques contre les dégâts de la mondialisation.

 

Le taux de syndicalisation en France est, avec moins de 12% des salariés, un des plus faibles des pays développés, malgré la part importante conservée par un secteur public et parapublic, plus favorable à l‘action syndicale, voire dans certains cas à une tradition de quasi cogestion.

 

Les syndicats s’avèrent bien impuissants, à empêcher les licenciement collectifs ou les délocalisations et de moins en moins efficaces dans les négociations salariales. Les quelques actions collectives périodiques qu’ils parviennent encore à mener semblent relever du rituel dont les médias constatent plus souvent la gêne apportée aux usagers que les « grandes avancées sociales » obtenues.

 

Certes cette défiance trop systématique ne tient pas compte des nombreuses négociations souvent discrètes et de plus en plus techniques, conduites par les organisations syndicales responsables et compétentes qui permettent quelques avancées significatives ou du moins, dans bien des cas, de limiter la casse.

 

Même un esprit aussi éclairé que Jean Peyrelevade tombe un peu dans cette défiance générale à l’encontre du syndicalisme, lorsqu’il écrit: « [2]Les syndicats, de plus en plus mal implantés dans un appareil productif qui a rapidement changé, tentent désespérément de susciter des luttes sociales qui mobilisent toujours les mêmes minorités sur des slogans et des revendications souvent hors de propos: »

 

Ce jugement est excessif et un peu injuste, bien que nuancé par rapport à l’opinion courante. Des responsables syndicaux, en nombre croissant et pas seulement à la C.F .D.T., essaient de faire entendre une voix authentiquement réformatrice au-delà des corporatismes. Il est vrai que leur attitude réaliste et courageuse a plutôt été sanctionnée par des revers électoraux, lors des récents scrutins.

 

 Si les Français semblent approuver, dans leur grande majorité, les mouvements sociaux rituels et sans résultats évidents, même quand ils ne sont pas directement concernés ou qu’ils en éprouvent des inconvénients, c‘est, dit-on, qu‘ils n‘auraient plus d‘autres moyens de se faire entendre que par procuration, à l‘occasion de ces éruptions de mauvaise humeur plus que d‘action revendicative. »  Les syndicats semblent n’être désormais capables que de défendre des droits acquis, même si ceux-ci sont devenus, avec le temps, des abus préjudiciables aux clients ou usagers des services, parfois même au mépris des exigences élémentaires de l‘intérêt général. Mais ils s’avèrent bien incapables de lutter contre la diminution actuelle de la part des revenus du travail et la réduction généralisée de la protection des droits des travailleurs. Une défense très conservatrice d’intérêts corporatistes se serait ainsi substituée aux grandes espérances de promotion collective des travailleurs que ce soit par la lutte des classes ou par des mouvements réformistes.

 

Une surenchère entre syndicats et la peur d’être débordés par des coordinations a pu aboutir à des actions proprement suicidaires, comme celles menées par des intermittents du spectacle ou les combats d’arrière garde à la compagnie de navigation Corse -Méditerranée (SNCM) ou la Compagnie de Transports Marseillais.

 

Une telle myopie et une telle accumulation d’échecs auraient peu de chances d’être observées dans les autres pays européens à forte tradition syndicale.

 

L’action syndicale ne serait-elle plus que l’exutoire, un peu stérile, de nos mécontentements, de nos inquiétudes face à l’avenir, de notre colère face à tous ces « ils » censés nous gouverner, plus que contre un patronat désormais insaisissable et lui même tributaire des diktats de fonds d‘investissements?

 

Il serait très injuste d’en conclure, comme le font certains prophètes du déclin, que les Français seraient des adeptes du Méphisto de Goethe; qu’ils seraient devenus «  ces esprits qui toujours nient ».

 

Il est, en tous cas, urgent que les principales organisations syndicales tentent de combler ce fossé de plus en plus incompréhensible et même choquant entre la technicité, le réalisme, la capacité négociatrice dont leurs responsables et militants font généralement preuve, dans les négociations collectives, les accords internationaux de grandes entreprises ou branches, au sein de la Confédération européenne des syndicats et les « Conseils économiques et sociaux« , européen, national, ou régionaux et le simplisme affligeant des slogans dont certains croient encore bon d’abreuver des militants de base crédules et manipulés.

 

Comment prendre en compte la complexité de la mondialisation sans être accusé de connivence?

 



[1]    Cf: le rapport de la Cour des Comptes sur les coûts de l'intercommunalité.

[2]                in « Le capitalisme total » Le Seuil 2005

 

Publié dans Europe

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Charles ANDRE 01/03/2006 20:59

Je ne saisis pas très bien le lien entre le syndicalisme et le sujet de votre article, mais passons...On peut prendre en compte la complexité de la mondialisation en n'étant pas idéologue. Ni dans un sens, ni dans l'autre.On pourra mener un débat serein sur l'Europe et la mondialisation quand leurs promoteurs assumeront leurs choix. Le dogme anti-inflation est un choix politique monétariste qui n'a rien d'un "fait" contre lequel on ne peut pas lutter. La privatisation de tous les services en réseau n'est en rien imposée par Bruxelles, qui demande juste que la concurrence soit libre et non faussée.On aura des syndicats plus responsables aussi quand les dirigeants leur accorderont des responsabilités, quand le dialogue social dépassera la simple consultation formelle dans l'administration et les entreprises publiques (qui fournissent le gros des mobilisation).Ils seraient plus responsables aussi si on arrêtait de promettre qu'on ne privatisera pas quand on sait très bien que c'est ce qu'on prépare.Ils seraient plus responsable si les choix politiques étaient assumés en tant que tels, et non en fatalités inéluctables.Il ne s'agit pas que de taper sur les "résistances au changement", sur le "déni de réalité", l'esprit d'enfants gâtés. Ces résistances expriment aussi des méfiances légitimes. On se rend compte, par exemple, que ce sont les détenteurs de capital (classes moyennes sup et personnes âgées) qui ont voté pour la Constitution européenne, alors que les jeunes et ceux qui ne vivent que de leur travail ont voté contre.Ces méfiances n'expriment-elles pas une légitime résistance à la priorité actuellement accordée aux considérations financières (peut-être même à tort pour un euro qui impose une politique monétaire uniforme à des pays dans des situations économiques hétérogènes)?Croire en la société civile, croire en la démocratie, c'est aussi écouter la parole venue d'en bas. Et ne pas la considérer seulement comme puérile, craintive ou pourrie gâtée. Jouons le jeu des intelligences, assumons les choix politiques pour qu'un débat digne prenne enfin place, soyons responsables. Que ceux qui détiennent le pouvoir montrent l'exemple, diantre!En rédigeant par exemple une Constitution lisible par exemple? En mettant les mains dans le cambouis pour que l'Europe ne soit pas qu'un jeu institutionnel et des circuits financiers, pour qu'elle serve concrètement les citoyens?PS : j'observe que Ségolène Royal se prononce, à l'instar de Sarkozy, en faveur d'une ratification parlementaire d'un texte raccourci...Le plus étonnant, c'est que la France n'ait pas encore explosé. Les Français encaissent, encore et encore. Mais ce n'est pas d'une pédagogie dont on a besoin. C'est d'allier les intelligences de tout le monde, pour préparer un avenir désirable. Cessons de considérer implicitement que modernité=capitalisme financier dérégulé, arrêtons de prendre les Français pour des bûches!