retourner la peur

Publié le par Pierre-Yves COSSE

Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au plan, nous adresse cette tribune.

Les  Français ont peur du présent et de l’avenir. Pour une part, cette peur a pour origine une insécurité liée à l’environnement. En 2003, la canicule est la cause, directe ou indirecte, du décès  de plusieurs milliers de personnes âgées. En 2005, les Français commencent l’année par le spectacle quotidien durant plusieurs semaines sur leurs écrans de télévision du tsunami, qui provoque plus de cent mille morts, ils la terminent avec le cyclone Katrina et son cortège de destructions et de morts. L’année 2006 commence avec la grippe aviaire.

 

 Les Français sont devenus conscients que le réchauffement climatique  s’accompagne de catastrophes répétitives et difficilement prévisibles.

 

Ce n’est pas seulement l’environnement climatique qui se dégrade mais également l’environnement social des Français  contribuant à la montée de la peur et du sentiment d’insécurité. L’augmentation d’une délinquance, de plus en plus agressive,  et la crise des banlieues, dont chacun reconnaît aujourd’hui, qu’elle n’est pas résolue, incitent les Français à la méfiance et au repli sur la famille et la communauté de base.

 

Cette peur n’est pas synonyme de passivité. Des minorités réagissent. Lors du tsunami, des centaines de milliers de personnes ont fait des dons et même quelques Français sont partis sur place pour apporter leur aide. Dans les banlieues, la société civile n’est pas restée inactive, des initiatives d’origines très diverses se multiplient dans le domaine de l’éducation, des sports, de l’accès à l’emploi.

 

Il n’y à que la classe politique  à rester passive,  à une exception importante près, les municipalités. Elle prépare les prochaines échéances électorales comme si de rien n’était. Considérant que Les Français ne veulent ou ne peuvent pas changer, elle se prépare à promettre beaucoup trop, en particulier dans l’ordre quantitatif, sans changer les priorités,  avec le même type de croissance et de rapports sociaux.

 

Et s’ils se trompaient ? Si les Français étaient moins malades qu’ils le croient, s’ils  étaient prêts à un retournement, pourvu qu’on leur en  explique les raisons, qu’on leur  démontre l’efficacité d’une autre politique  et qu’on respecte le principe d’équité ? Des indices montrent qu’une évolution  est en cours. Regardons d’abord l’étranger et le pays qui est considéré comme le parangon de la consommation reine et du toujours plus, les Etats- Unis ; plusieurs états ont décidé d’appliquer le protocole de Tokyo, qui n’a pas été ratifié par le Congrès, la Californie prend des mesures drastiques contre la pollution automobile. Et même le président Bush, dans son discours sur l’état de l’Union, esquisse une politique volontariste de l’énergie,  développement des énergies nouvelles et  réduction des importations du moyen orient. Et même en France, n’y a t’il pas une prise de conscience concernant la voiture, permettant une inflexion des politiques urbaines ?

 

Le risque pour les politiques d’un changement  de discours et de pratique n’est- il pas moindre que l’aggravation de leur perte de légitimité et l’abstention croissante  de leurs électeurs ?

 

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Il existe un thème horizontal, qui peut structurer une autre politique, à l’échelle nationale et à l’échelle européenne, celui du développement durable, à condition de lui donner toute sa dimension. Retrouver la maîtrise de notre environnement, réduire nos peurs, cela demande du temps. Nos concitoyens savent qu’il n’y aura pas de miracle. Il faut miser sur la durée Une politique du développement durable est une politique du long terme. Ceci est évident s’agissant du sort de notre planète. Les pollutions et les déchets d’aujourd’hui, les destructions actuelles des ressources et des écosystèmes réduisent  les conditions de vie, voire de survie, de nos enfants. Des modes de vie plus respectueux des ressources de la planète sont à inventer. Pour ce faire, une nouvelle planification impliquant les entreprises et les consommateurs, donnant une place à l’expérimentation et comportant un grande part de pédagogie est à mettre en place.

 

La France n’inventera pas toute seule ce nouveau mode de vie, plus sobre, plus économe des ressources naturelles et plus convivial. Elle doit être à l’écoute de ce qui se passe à l’étranger et rechercher les coopérations et les échanges. Sait -on que dans le prochain plan chinois l’environnement et la politique de l’énergie sont des thèmes majeurs ? Si la pollution menace  les villes chinoises, il se peut que demain il n’y ait que des voitures propres qui soient autorisées  à circuler. Devant l’importance du marché potentiel et l’autoritarisme chinois, les grandes entreprises occidentales, privées d’un lobby national fort, inventeront des voitures qui n’existent pas aujourd’hui dans le monde développé.

 

Bien évidemment, le niveau européen doit être privilégié, afin que l’Europe  puisse faire entendre sa voix dans les organisations internationales  et être de plus en plus  une force de proposition et d’entraînement. Mais rien n’oblige la France à rester dans le peloton de queue, dans l’attente des normes bruxelloises. Elle peut dès maintenant s’aligner, à sa manière, sur les pays les plus en avance.

 

Retrouver la maîtrise de nos villes et les conditions d’une coexistence pacifique entre tous ses habitants est également une œuvre de long terme. Là aussi, la planification de nos villes, ne se limitant pas à une juxtaposition d’actions de quartier et à des infrastructures de béton –souvent nécessaires- est à réinventer. Elle implique une clarification et une simplification de nos structures territoriales, probablement en donnant une place accrue aux structures d’agglomérations et à l’intercommunalité. Elle exige une plus grande proximité  afin que dans une société atomisée les situations particulières soient mieux prises en compte. Elle demande plus de solidarité, de redistribution et de péréquation entre territoires riches et territoires pauvres. De telles dispositions, nécessairement complexes, ne seront acceptées que si l’efficacité des actions entreprises est reconnue.

 

Ce qui est nécessaire à propos du devenir de nos villes, l’est également de toutes les catégories sociales fragiles, enfants, exclus, malades, vieillards.

 

Tout ce qui, à un terme plus ou moins rapproché, empêche la cohabitation harmonieuse  des différents groupes sociaux entre dans la politique du développement durable.

 

C’est dire que la solidarité est au cœur d’une politique du développement durable.

 

Cette solidarité a une dimension mondiale. Il est dangereux pour la paix et notre sécurité de laisser le fossé se creuser entre riches et pauvres et d’interdire l’accès de plusieurs milliards d’hommes à la santé, à l’éducation, bref à la dignité. De telles frustrations alimenteront nécessairement les intégrismes, les violences et les conflits de toute sorte. Pour la France , c’est à l’échelle européenne que doit être définie principalement la politique permettant de réduire les déséquilibres mondiaux, avec une responsabilité particulière à l’égard des pays les plus proches et notamment du continent africain. Et cette politique doit combiner l’aide, le commerce, l’investissement, les échanges d’hommes et de cultures.

 

A travers cette politique privilégiant le long terme, le respect de l’environnement, l’économie des ressources naturelles, l’harmonie urbaine, la sobriété, la solidarité accrue au profit des populations les plus fragiles, la prise en compte à l’échelle nationale, européenne et mondiale e des pays les plus pauvres, c’est un nouveau modèle que l’on vise, qui se confond  avec un modèle européen renouvelé.

 

 

Verra t-on un candidat à l’élection présidentielle faire de la recherche de ce modèle l’axe  de son discours ? Le développement durable, à condition de n’être pas le chapitre isolé d’un long catalogue mais l’engagement majeur de la campagne, peut retourner  les réflexes actuels de peur et de défiance en aspirations positives et constructives. Il peut fédérer nombre de propositions concrètes, sans prétendre tout traiter (il demeure de nombreuses politiques spécifiques, dont l’emploi). Il est audible en France comme en Europe. Faut- il encore que le ou les candidats, soient crédibles, qu’ils parlent vrai, qu’ils suscitent la confiance sans laquelle il n’y a pas de politique durable.

 

Pierre-Yves Cossé

 

 

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Myrial 19/03/2006 12:08

Le développement durable a généré beaucoup de projet, de livre blanc (dont un excellent, sinon le meilleur sous l"égide de Corinne Lepage), beaucoup d'association et de mouvement.Afin de s'y retrouver un annuaire est entrain de voir le jour sous : http://solidarisme.free.fr.Je me permet également de vous signaler un projet qui pourrai s'approcher du votre et qui est entrain de voir le jour en alsace, le Mouvement de La Citoyenne Attitude surhttp://www.solidarisme.info/

Marc d Héré 28/02/2006 11:58

D'accord avec Pierre-Yves Cossé. Je voudrais préciser un point, concernant l'aide au  développement   particulièrement concernant l'Afrique. Cette aide, quelque importante qu'elle soit, aura besoin,  pour être efficace, de  deux exigences. Rien ne se fera et l'aide pourra même être donnée en pure perte si ne règne pas un minimum de paix civile, d'Etat de droit,  de rigueur économique et financière, s'il n'est pas mis un terme ou une limitation à la corruption....Aucun investissement ne se réalisera sans un minimum de sécurité civile et juridique, aucun ne sera utile si l'aide et les profits  sont détournés ....Nous devons agir en priorité, pour aider l'Afrique à répondre à cette première exigence
Pour permettre à ces éléments fondamentaux de se réaliser, il faut en appeler aussi  à la responsabilité des Africains eux-mêmes. On ne peut tout attendre de l'aide extérieure et il y a la nécessité pour les Etats Africains, leurs "élites" et  même les populations, de prendre des initiatives, d'engager leur responsabilité.... de passer des accords de coopération avec les Etats voisins....de s'appuyer sur l'aide extérieure pour se réformer.... 
marc
 

Charles ANDRE 27/02/2006 15:47

Je partage totalement cette volonté profonde de soutenir le développement durable.De plus, l'action de l'Etat pour le favoriser est conforme au principe de subsidiarité : c'est en principe un des rôles fondamentalement légitimes de l'Etat que de prendre en compte le long terme, le global.Il s'agit d'une dimension qui, comme le dit Lucie Lepage, doit irriguer toute politique -en particulier économique, dont la recherche et le "modèle de croissance" que nous souhaitons font partie.  Cet état d'esprit de "prise en compte du long terme" (sur le fondement de la solidarité intergénérationnelle) que révèle la priorité acordée au développement durable constitue une des raisons majeures (si ce n'est LA raison) qui ont présidé à la création d'IES. Si nos "responsables" avaient plus veillé au long terme, ils n'auraient par exemple pas laissé la dette enfler de cette manière, ils auraient réformé plus tôt les retraites et feraient plus que replâtrer l'assurance-maladie.  L'usage du colza comme énergie motrice ne serait pas taxé de la même façon que le pétrole!Toutefois, il me semble que bien d'autres défis présents doivent être relevés. La question fondamentale à laquelle doit, selon moi,  prioritairement répondre tout parti politique c'est celle de l'inclusion dans la société, de l'intégration.  Qu'il s'agisse d'immigration, d'emploi, d'école, de sécurité et de justice, de crise de la représentation politique ou même de  réforme de l'Etat (notamment pour résoudre les problèmes posés par la multiplicité des acteurs intervenant à la réalisation de telle ou telle activité d'intérêt général...c'est à cette logique intégratrice qu'appartient la volonté d'un Etat stratège : il décide des orientations, met en cohérence et établit les synergies, en laissant la mise en oeuvre aux niveaux les plus proches des intéressés), c'est à la fragmentation et aux isolements (individuels ou communautaires) que nous devons répondre. Le développement durable est une traduction de la priorité fondamentale qui doit nous animer : servir les individus et chercher l'intégration de tous dans la société.  Tous les individus, ceux d'aujourd'hui comme ceux de demain (voire aussi ceux d'hier, avec la question de la mémoire et de l'histoire...).