Europe et société civile( 1)

Publié le par Gilbert Veyret

Notre ami Gilbert Veyret nous a adressé un long texte sur l’Europe et la société civile…Nous le publierons en plusieurs fois. Aujourd’hui, un diagnostic….

 

 

-L’Europe ne va pas bien, mais la perception qu’en ont les citoyens est pire que la réalité.

 

-Le déni de responsabilité de dirigeants nationaux, tentés par le protectionnisme et l’enfermement des institutions européennes, dans un jargon auto justificateur, tendent à aggraver le malentendu.

 

-Les marges d’action du politique et de négociation du syndicalisme se réduisent sensiblement. Leur image se dégrade, laissant la voie libre à diverses formes de populisme et de démagogie

 

- La société civile est une nébuleuse recouvrant le pire et le meilleur. De l’altruisme rigoureux à la défense des droits acquis les plus contestables.

 

- Il faut inventer une nouvelle forme de « traduction simultanée » des projets européens en langage courant, en sortant de la phraséologie des comités bruxellois. Il faut parallèlement trouver une expression politique européenne aux revendications et insatisfactions diffuses qui risquent de chercher un exutoire dans le populisme ou la révolte stérile.

 

-Comment permettre ce dialogue entre cette nébuleuse en expansion et ces institutions lointaines, sans céder à la tentation démagogique ou la résignation.

 

 

Un bouc émissaire commode.

 

J. Chirac, recevant, il y a quelques temps,  le président du Conseil Italien S.Berlusconi, a accusé la Commission européenne de n’être pas assez attentive aux problèmes sociaux, suscitant une vive réplique du Président de la Commission , M. Barroso, pour qui cette critique des institutions européennes pouvait s’assimiler à du populisme.

 

C’est un niveau de polémique assez rare entre un chef d’État et un Président de la Commission révélant, s’il en était besoin, un malaise profond depuis le rejet du projet de constitution européenne par les Français, puis par les Néerlandais.

 

J. Chirac, dans l’espoir d’une reconquête de l’opinion publique, savait que sa critique avait toute chance d’être bien perçue. Un sondage de la SOFRES diffusé le jour même, par la chaîne de télévision ARTE, révélait une méfiance croissante de la plupart des européens, hormis des pays comme l’Espagne, à l’encontre de la construction européenne.

 

L’ampleur du désaveu était particulièrement manifeste en France où 41 % des Français, contre 29 %, étaient convaincus d’avoir vu leur prospérité se réduire, du fait de l’Europe. Ce scepticisme est particulièrement flagrant chez les ouvriers, employés, jeunes. La victoire du non au référendum constitutionnel du 29 mai, n’était pas un accident, ni un simple rejet du gouvernement Raffarin, même si les aspects de politique intérieur prédominaient chez les principaux adversaires du projet constitutionnel. Le désenchantement s’est aggravé après le rejet français et néerlandais du projet de constitution, ou le constat de l’incapacité des pays européens à se mettre d’accord sur leur budget. Une défiance à l’encontre de l’Euro soupçonné d’alimenter une nouvelle inflation, sans nous permettre de sortir de la stagnation, s‘exprime de plus en plus ouvertement.

 

Au moment où chaque groupe, chaque communauté se cherche des repères identitaires, le ministre britannique en charge des questions européennes, s'interroge publiquement sur l'utilité des signes distinctifs de l'Europe, hymne, drapeau qui pourraient laisser croire à une forte identité qu'il ne souhaite pas.

 

Parmi les nouveaux entrants, la Pologne vient d’élire un Président et un Parlement nettement teintés de conservatisme frisant le populisme, d‘euro scepticisme, d’une forte solidarité atlantiste, tout en manifestant une hostilité marquée à l’encontre d’un libéralisme sans contraintes.

 

L’Europe serait ainsi passée, en quelques années, du statut du seul projet collectif capable de mettre fin à des siècles de conflits et de constituer un contrepoids efficace à l’hyper puissance américaine, notamment aux yeux du tiers monde, à celui d’alibi de toutes nos impuissances politiques.

 

L’Europe, point de convergence de nos inquiétudes

 

Nous ne rouvrirons pas ici le procès des institutions européennes, nous nous contenterons de quelques coups de projecteurs sur l’actualité récente montrant que quelques griefs légitimes et bien des malentendus ne font que s’aviver. La Commission européenne, symbole idéal de cette « technocratie apatride » semble bien cumuler contre elle l’agacement de tous ceux qui se plaignent de ses interventions intempestives et l’inquiétude de ceux qui voudraient qu’elle intervienne davantage pour les préserver de nouvelles menaces. On peut ainsi lui reprocher, à la fois, de vouloir réglementer les dates d’ouverture de la chasse et d’être incapable, sinon de pouvoir modifier le parcours d’oiseaux migrateurs, porteurs potentiels du virus de la grippe aviaire, du moins de garantir des mesures efficaces contre tout risque de pandémie.

 

Avec une mauvaise foi certaine, à moins qu’il ne s’agisse d’une réelle méconnaissance des compétences de la Commission , des dirigeants français ont même pu lui reprocher son inaction face aux menaces de licenciements chez Hewlett-Packard, pour lesquelles la Commission n’avait aucun pouvoir, tout en négligeant de lui demander de veiller au respect des directives européennes en matière de droit du travail ou l’octroi éventuel d’aides du F.S.E à la reconversion de travailleurs licenciés, ce qui aurait relevé de ses compétences.

 

La fermeture unilatérale du centre de transit de Sangate n’a en rien réduit l’afflux de candidats à l’immigration aux alentours de Calais. L’Espagne et l’Italie doivent affronter le même problème dans l‘enclave de Melilla ou l‘île de Lampedusa. Les images choquantes de ces populations acculées au désespoir sont légitimement attribuées à l’absence de politique concertée de l’immigration en Europe.

 

Agriculteurs, salariés dont l‘emploi est menacé, ceux qui voient leur statut spécifique ou leur monopole remis en cause, ceux qui attendent des mesures protectionnistes de la part de l‘Europe et ceux qui plaident pour une accélération des libéralisations, notamment dans le domaine des services, adversaires et partisans d’une certaine ouverture des frontières à l’immigration ou du renforcement des contrôles anti-terroristes, les sujets de mécontentement l‘emportent largement sur les causes de satisfaction. Les bénéficiaires des principales avancées européennes sont toujours plus discrets que ceux qui ont quelques raisons de s‘en plaindre et même ceux qui crient au complot avant toute initiative.

 

Chaque catégorie sociale, chaque courant d’opinion, des souverainistes aux alter mondialistes a de bonnes raisons de se plaindre de l’état actuel de la construction européenne, voire même de souhaiter qu‘on renationalise certaines politiques communes.

 

Si l’Europe est en panne, le débat interne en France n’a jamais été autant centré autour des questions européennes.

 

Des suites du référendum du 29 mai qui continuent à diviser les militants socialistes, à l’ouverture des négociations avec la Turquie qui divise surtout la majorité, peu de débats politiques peuvent aujourd’hui se cantonner à nos frontières nationales.

 

La tentation est donc grande de charger les institutions européennes de tous nos maux, actuels et futurs, pour montrer qu’on a su prendre en compte le vote négatif des Français au référendum constitutionnel.

 

Mais ce bouc émissaire pratique ne fera pas illusion très longtemps et les responsables nationaux sont d’ores et déjà renvoyés à leur propre impuissance.

 

La campagne de l’élection présidentielle de 2007, déjà largement entamée, ne pourra plus se défausser sur « la faute à Bruxelles » La politique française ne pourra pas demeurer longtemps arc-boutée sur des positions les plus archaïques, portant notamment sur l‘agriculture ou le statut de ses entreprises publiques. On ne fera pas croire plus longtemps que la France pourrait durablement et sans conséquences graves continuer à creuser ses déficits si la Commission européenne ne lui imposait pas le carcan du « Pacte de stabilité » ou la politique monétaire de la B.C .E.

 

Les candidats, de toutes tendances, devront faire preuve de plus de lucidité sur ce qu’il leur sera possible de tenter dans un cadre national et ce qu’ils ne pourront faire qu’en partenariat avec les autres pays européens. Mais le débat actuel, à gauche comme à droite, ne sort pas vraiment des simplifications manichéennes et de la recherche de boucs émissaires. Pour reprendre l’analyse sévère du vice-président du Conseil d’Etat R. Denoix de Saint Marc[1]: « … les gouvernants semblent chercher les lignes de plus grande pente de l’opinion publique pour répondre aux aspirations de celle-ci plutôt  qu’à désigner des objectifs à atteindre au prix de rudes efforts collectifs »

 



[1]              Le Monde  26 octobre 2005

 

Publié dans Europe

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Marc d Héré 25/02/2006 10:53

Il est vrai que cette attitude si courante  chez nous notamment de mettre sur le dos de l'Europe tout ce qui est difficile ou négatif est inacceptable.  A nous de savoir montrer ce que l'Europe apporte de positif, mais cela sera d'autant plus facile que l'Europe saura être plus transparente, plus proche des citoyens...Qu'elle saura répondre à leurs attente.
Oui, une réforme de l'Europe est nécessaire, sur un plan politique, sur sa démocratisation , sur l'expression citoyenne mais aussi  sur  ce que l'on appelle son "modèle " économique et social"....On aura sûrement l'occasion d'y revenir...
Marc
 

Elie Geffray 23/02/2006 11:12

Un texte reçu d’Elie Geffray, que je propose en « commentaire »
 

Dix mois après, on peut mesurer l’ampleur du handicap que nous nous sommes infligés à nous-mêmes en votant non le 29 mai dernier. On peut dire qu’on ne s’est pas loupés. L’actualité nous le rappelle tous les jours.
 

D’après le Réseau d’information comptable agricole, 88% en moyenne des revenus des exploitations sont des subventions.
La PAC
s’est révélée très protectrice pour l’agriculture française. Celle-ci devait rester en l’état jusqu’en 2012.
La France
, affaiblie par son vote négatif du 29 Mai, n’a pas eu l’autorité suffisante pour empêcher que sa révision soit ramenée à 2008. On sait que les agriculteurs ont répondu assez majoritairement non au référendum. On les a connus, par le passé, mieux inspirés pour défendre leurs intérêts.
 

Autre exemple : le gouvernement français assiste, impuissant, à l’OPA du groupe Mittal sur Arcelor. Dans un article récent qui analysait le processus de ce type d’opération, Michel Rocard (Libération du 07/02) prévoyait qu’en vingt ans, l’Asie pourrait ainsi s’emparer de toutes les entreprises d’Europe. Celle-ci doit donc se protéger. Mais elle  ne dispose pas pour cela de l’outil politique que lui procurerait
la Constitution
que nous avons retardée sans garantie d’en négocier un jour une meilleure. De Strauss-Kahn à de Villepin, j’ai entendu le même regret.
 

Charles Josselin qui est la personnalité politique de l’Ouest qui connaît le mieux le contexte international, constatait récemment que dans tous les débats internationaux où l’on se dispute le leadership sur l’économie mondiale, l’Europe est présente, mais dispersée, « comme spectatrice d’une scène mondiale sur laquelle se joue le théâtre de la mondialisation. »
 

Cette impuissance qui se décline chaque jour sous nos yeux, nous l’avons choisie dans les urnes, à 55%. Mais où sont donc ceux qui nous promettaient un plan B alléchant ? Ils refusaient le libéralisme au nom d’une vision politique angélique. Aujourd’hui, ils ont le marché sans la régulation politique. On ne les entend plus. « Ils ont disparu du débat européen » constate Joël Roman (Revue Esprit – Février 06)
 

Faut-il comprendre que notre pays ait à ce point perdu confiance en lui-même pour saboter aussi légèrement son prestige sur la scène internationale ? En psychologie, on appelle cela du masochisme.
 

Elie Geffray