Une gauche responsable

Publié le par Gilles Norroy

La première responsabilité des politiques est celle de l’espoir. Porter un regard sur l’histoire politique c’est souvent faire la chronique des déceptions. La vie politique semble marquée par un inéluctable rythme ternaire : l’espoir arrive au pouvoir, les premières difficultés apparaissent, enfin vient le temps du rejet.

Ce phénomène n’est pas nouveau mais ce qui est remarquable c’est son accélération. L’alternance  est venue remplacer les révolutions et les changements de régimes. On prend, on regarde, on jette. Les sondages, sortes de prophéties auto réalisatrices, ne laissent même plus le temps à une politique de s’installer dans le long terme.  L’usure du pouvoir semble une loi immuable. L’histoire est aussi remplie de théories politiques qui ont porté des idées et en détruit le principe même dès lors qu’elles se sont illustrées dans la réalité. Le communisme a détruit l’espoir d’une société égalitaire en lui faisant emprunter le chemin du Goulag. Le nazisme a jeté l’opprobre sur le culte de la nation et rendu suspect  l’éloge de la volonté. En France, la constitution et la séparation des rôles entre le Président et le Premier Ministre fait de ce dernier un bouc émissaire sacrifié à la première averse.  

A Gauche la gestion de l’espoir a subi des évolutions. DSK au congrès du Mans a dit, et j’aime la formule, qu’il préférait les lendemains qui changent aux lendemains qui chantent. C’est un premier pas, rapidement gâché par son souci de plonger dans la soupe commune pour réclamer des nationalisations provisoires, lui qui a tant privatisé quand il était au pouvoir. La question se pose dés lors de savoir si le Parti Socialiste ne porte pas la responsabilité d’une perte de confiance dans les valeurs de la Gauche. Je me contenterai de quelques preuves de cette irresponsabilité car cela prendrait trop de temps d’en dresser le catalogue complet.

Jeter aux orties, comme Fabius, 50 ans de construction européenne pour plaire au Parti Communiste dans une improbable alliance électorale c’est être irresponsable car détricoter l’Europe c’est prendre le risque d’un réveil des populismes, puis des nationalismes, c’est livrer les états européens aux assauts des Etats Unis, de la Chine, bientôt de l’Inde.

Mettre la retraite à 60 ans en 1981 quant tous les indicateurs montraient que la charge en deviendrait insupportable, proposer sans rien prévoir à la place d’abroger les lois Fillon sur les retraites, c’est faire preuve d’irresponsabilité économique et sociale.

Laisser monter l’endettement de l’Etat c’est être irresponsable car c’est laisser aux générations qui nous succéderont le soin de payer cette dette.

Proposer de renationaliser EDF c’est être irresponsable car cela n’a d’autres fins que de gaspiller l’argent de l’état pour faire plaisir  aux puissants corporatismes de cette entreprise.

La question se pose aujourd’hui de bâtir une gauche responsable qui se distinguerait de ce que l’on peut qualifier comme une gauche irresponsable dont le Parti Socialiste n’a pas l’apanage mais le partage avec les communistes et les gauchistes.

Quels seraient donc les principes d’une gauche responsable ?

 

La responsabilité du réalisme.

 

Ce qui caractérise la politique Française de droite comme de gauche c’est un déni des réalités.

Le volontarisme du menton, comme Chirac, ou des poings, comme Raffarin, tiennent lieu de méthode d’action. La France se rêve encore en puissance impériale, croit que son modèle des lumières peut encore s’imposer et qu’elle peut donner des leçons à la terre entière.

Comme dans le conte d’Andersen, personne n’ose dire au roi qu’il est nu.

La responsabilité c’est d’abord celle de faire preuve d’humilité devant les faits et les chiffres, plutôt que de casser le thermomètre afin que le patient n’ait plus la fièvre.


 

 

 

La responsabilité de l’efficacité

 

A la différence des hommes d’entreprise dont la survie économique dépend de la pertinence des décisions et de leur suivi, les hommes politiques se préoccupent rarement d’efficacité. Quand ils sont dans l’opposition, ils ont le ministère de la parole et peuvent se faire plaisir en étant contents d’être mécontents.  Quand ils sont aux affaires, la brièveté de leur passage, la dilution des responsabilités, le poids de la technostructure sont autant de raisons d’un échec annoncé. Une gauche responsable c’est celle qui cultive le souci de l’efficacité. C’est à dire celui du temps investi comparé aux résultats, de la vitesse de mise en place, de la pérennité des solutions retenues, du rapport entre le budget investi et les réalisations sur le terrain.

La responsabilité des équilibres économiques 

 

Etre responsable c’est tout simplement ne pas dépenser plus que l’on gagne. En d’autres termes si l’on veut faire des promesses (mais est ce bien responsable ?) il faut chiffrer les dépenses et les recettes. Simple bien sûr, mais rarement fait.

Etre responsable c’est aussi évaluer les résultats. Par exemple les aides à l’emploi combien cela coûte, pour combien d’emplois créés. Les 35 heures combien cela a coûté et qu’est ce que cela a rapporté. Cette mesure doit bien sûr être faite par des professionnels de l’évaluation, des experts indépendants, des politiques de différents bords. Il est frappant de constater que l’évaluation des politiques publiques est la base de l’action publique dans les pays Anglo-Saxons et la grande absente de la vie politique Française. Dommage, ces comparaisons auraient permis de voir que le pragmatisme est souvent plus efficace que la proclamation ou la posture idéologique.

La responsabilité dans le long terme 

 

Beaucoup de politiques inscrivent leur action dans le court terme. Il s’agit de réaliser quelques jolis coups avant les élections et d’essayer de les gagner. Les agents de l’Etat que sont les Préfets font de même. Il faut soutenir tout et son contraire pendant quelques mois, une prochaine mutation dans un autre département dispensera de mesurer ce qui aurait été entrepris. L’accumulation de la dette de l’Etat en est un autre exemple. Cela fait longtemps qu’il vit au dessus de ses moyens. Quand l’inflation était forte, les recettes s’ajustaient d’elles mêmes aux dépenses qui croissaient. Aujourd’hui que ce n’est plus possible l’accroissement de la dette fait porter sur les générations futures l’impéritie des générations au pouvoir. Il semblerait pour reprendre une formule célèbre que le long terme n’intéresse pas plus les politiques que les économistes puisque sur le long terme nous seront morts...

Anticiper, détecter les signaux faibles des changements, s’adapter voilà qui devrait être les piliers des politiques de long terme d’une gauche responsable.

La responsabilité dans l’espace

 

Pryogine lorsqu’il disait que les battements d’aile du papillon au Japon pouvait générer un ouragan de l’autre côté du Pacifique montrait l’importance de la solidarité des économies. Nul ne peut penser que l’on va bâtir des murs pour dissuader les plombiers polonais de venir remplacer les plombiers Français qui ont disparu depuis longtemps. Le citoyen a souvent devant le marché mondial une sorte de schizophrénie : en tant que consommateur, il se précipite sur les Tee -shirts made in China, achète de la Hi-Tech japonaise, mais en tant que salarié il entend bien jouir du statut de fonctionnaire ou s’en rapprocher.

Cela interdit le « never in my back-yard » ce culte de l’égoïsme et de la petitesse. Les meilleures solutions sont celles qui ont une portée universelle, qui ne déplacent pas les problèmes mais les règlent pour tous et pour longtemps.

Cette vision globale de l’espace politique porte à la fois sur l’intérêt de l’échange comme facteur de régulation des inégalités mondiales (est-il responsable de subventionner aux frais du contribuable les riches betteraviers picards et de faire crever les producteurs de canne à sucre du tiers-monde ?). Elle porte aussi sur nos responsabilités vis à vis de l’environnement car la pollution ne s’arrête pas aux frontières administatives des états. Pas plus aujourd’hui avec le Clemenceau que demain avec le manque d’eau et de pétrole nous ne pouvons continuer à raisonner en mode hexagonal.

La responsabilité morale, les valeurs valent elles encore quelques choses ?

 

Quand Georges Frêche traite un responsable harki de porc et de sous-homme il devient irresponsable. Quand François Hollande considère que l’incident est clos parce que le « papa doc de la Septimanie  » a bredouillé une excuse, il devient à son tour irresponsable car il sacrifie son honneur pour avoir les faveurs d’un puissant féodal du PS.

Cette responsabilité morale a souvent manqué au Parti Socialiste aux grandes heures de l’histoire : En 1914 en votant les crédits de guerre plutôt qu’en continuant à éviter le conflit, en 1940 quand Léon Blum laissera aux parlementaires socialistes le choix de voter ou non les pleins pouvoirs à Pétain et que la plupart le firent, en 1956 quand le très marxiste Guy Mollet effrayé par quelques tomates reçues à Alger envoya le contingent continuer la guerre, en 2005 quand Fabius torpilla le référendum sur l’Europe, pour se rallier les suffrages de ceux qui en sont les adversaires de toujours.

Etre de gauche et responsable c’est se conformer à des valeurs qui fondent l’honneur même de l’action politique : désintéressement, transparence, intégrité, courage pour n’en citer que les plus essentielles.

J’aimerais bien pour tout dire, homme de gauche de toujours que le slogan d’IES devienne

 «  La Gauche Responsable ».

Je prends la responsabilité de lancer le débat

 

 

 

Gilles NORROY

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Vie politique

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Pericles 02/03/2006 16:14

très bon blog, je le mets en lien sur le mien qui traite de démocratie et de "chose publique"
 

Charles ANDRE 23/02/2006 11:09

Responsabilité des représentants politiques,  responsabilité sociale et environnementale de l'entreprise, responsabilité des partenaires sociaux, responsabilisation de tout individu pour que le libéralisme soit un moyen d'épanouissement personnel dans la reconnaissance de la dignité de tout Homme...déjà tout un programme neuf! Ne serait-ce qu'en termes de communication et symboliquement, affirmer que l'individu est le premier responsable de sa destinée, tout en rappelant que ceux qui ont beaucoup reçu et sont "en haut" détiennent une responsabilité plus grande (envers la société et les individus qui la composent) que ceux qui n'ont rien et sont "en bas", c'est déjà une rupture profonde.L'irresponsabilité (dont la multiplication des instances de décision est une illustration) me paraît constituer le mal le plus profond en France.Appliquons-nous sans relâche cette exigence, visons en permanence cet horizon, et nous serons déjà révolutionnaires!

lahaye 23/02/2006 08:47

Franchement, je me demande s'il ne faut pas poser la question de la "responsabilité" tout court.
Le fait de la rechercher à "droite" ou à "gauche" va-t-il être facilitant ou au contraire handicapant ?
N'y aurait-il pas là comme une incapacité à faire un deuil et couper certains vieux cordons ?
Je sais bien que c'est dans les vieux pots que l'on fait les meilleures soupes...
Mais justement, ne serait-il pas temps d'arrêter tout simplement d'aller à la soupe ?
Surtout après avoir craché dedans... - JPL

Fred de Et Maintenant ? 22/02/2006 12:48

A mon sens, la notion de responsabilité va bien au-delà d'une logique gestionnaire et doit-être une valeur centrale dans la construction d'un modèle social-démocrate. Comment en effet ne pas constater que le libéralisme tel qu'on est en train de le construire en Europe est largement déresponsabilisant ?
Il tente de d'associer une revendication individualiste anglo-saxonne(somme toute légitime) qui veut que chacun puisse tirer profit de ses choix et actes, et une revendication solidariste européenne (tout aussi légitime) qui veut préserver des filets de sécurité pour soutenir les moins aisés ou les situations d'échec. En l'état actuel, cela revient souvent à une doctrine de "privatisation des bénéfices, nationalisation des charges" qui n'est pas soutenable dans la durée...
Je crois pour ma part que la mission de la social-démocratie est de protéger le marché contre ses propres excès pour en faire un modèle de croissance et de redistribution durable. Cela passe en particulier par la promotion d'une "culture de responsabilité", qui tend à modifier les comportements en leur faisant assumer le juste coût des décisions et actions individuelles.
Quelques exemples de politiques qui vont dans ce sens :
- la mise en place d'un principe de pollueur-payeur pour faire assumer le coût du transport (entretien des infrastructure, protection de l'environnement, lutte contre le bruit, traitement des maladies respiratoires) aux entreprises qui "délocalisent" leur production.
- la mise en place d'une TVA Sociale pour que le coût des produits à bas-prix répercute leur impact sur le financement des systèmes sociaux.
- l'extension du licenciement économique pour que les gains de flexibilité soient compensés par des obligations de reclassement.
- le ciblage des baisses de charges vers l'emploi le plus stable, et non le plus précaire, pour inciter au recours à la mobilité interne avant le recours aux restructurations.
- de nouvelles règles de versement des dividendes pour inciter aux placements d'investissement durable plutôt qu'à la spéculation.
etc...
 

Piotr 21/02/2006 16:46

a dire la vérité, même si je ressens le besoin de responsabilité dans la politique, cela ne saurait me suffire. La responsabilité correspond à une indispensable logique gestionnaire, mais justement, et au travers des exemples que tu cites, je préfère plus justement les termes de projet, de courage à ceux de responsabilité.
Le courage, le projet, c'était bien sur de refuser l'engagement colonialiste en Algérie, le refus des pleins pouvoirs à Pétain, alors que la responsabilité a semblé à certains de se ranger derrière Guy Mollet et le Maréchal. Le tout est de savoir devant qui on se sent responsable... Et là encore, je défend le projet ... C'est bien en fonction des valeurs que l'on projete en fonction de l'idée de l'humanité qui rejoint nos valeurs que l'on défend des positions qui pousseront certains à nous traiter d'irresponsable...
Or, en fait, ces valeurs progressistes, humanistes et ... allons, disons-le mot, responsables ... je les ressens pleinement derrière l'appelation de gauche moderne