Le nombril de Mai

Publié le par Claude Imbert, Editorial du Point 08 05 08

Editorial de Claude Imbert...Le Point du 08 05 08.

Va-t-on proclamer d'un bout à l'autre férié le joli mois de mai ? Histoire d'engloutir les épaves d'activité qui flottent entre ses ponts. Histoire de laisser les processionnaires, lycéens ou retraités, défiler à l'aise « dans l'esprit de Mai 68 »... Histoire, enfin, de nous consacrer pleinement à son culte commémoratif, à son rabâchage, entre nous, un rien sénile.

Lorsque la France regarde son nombril, elle contemple, au mitan de l'année, son « moi » de mai. Elle commémore un spasme historique lui-même fort commémoratif. Dans un diorama de siècles et de continents, on y encensa la déesse Révolution. J'écrivais alors : « 1789 retrouve un tiers-état, la jeunesse ; 1848, ses fouriéristes ; et la Commune, ses Gavroches... La révolution est chinoise à la Sorbonne, cubaine au Boul'mich, soviétique dans une usine, yougoslave dans l'autre, bleu-blanc-rouge quand sonne l'extinction des feux sur les Champs-Elysées... » (1) Fin de partie ? Non ! La rumination commence.

Mai 68, en vérité, ne fut pas aussi festif que notre postérité le prétend. Il y eut des morts, des barricades, et la plus grande grève générale de salariés (10 millions), un énorme pathos de peurs, de rumeurs et de déraisons. Une guerre civile a rôdé, durant trois longues semaines, autour de Paris. « Trois pouvoirs de fait-celui des étudiants, des ouvriers, du régime-ont poussé par centaines de milliers les pièces d'un échiquier dramatique. Le pire fut évité parce que la haine n'était pas dans la majorité des coeurs, parce que la province atténuait les soubresauts de la guerre des deux rives parisiennes, parce que la gauche-et d'abord le Parti communiste-se refusa avec constance au cycle de l'insurrection.» (1)

Dans la mémoire sélective d'anciens délirants maoïstes, embourgeoisés depuis dans la presse et l'édition, les slogans poétiques ont éclipsé les insultes abjectes (« Crève, salope... ») qui chassèrent de leur chaire quelques gloires de l'université (Raymond Aron, Paul Ricoeur, André Chastel...). Assez inconscients avec Sartre pour caresser l'impossible ralliement de Billancourt, ils ne retiennent, dans ce passé recomposé, que le puissant élan d'émancipation dont il fut le théâtre et parfois l'initiateur. Le ridicule enterre le reste.

Mais il est vrai que Mai 68, en sa dominante libertaire, aura ébranlé des hiérarchies politiques, bousculé l'archaïsme d'une société qui vivotait encore sous un « logiciel » rural et catholique. Côté politique, l'incantation de l'ultragauche aura découronné les icônes bolcheviques, le prestige communiste et son bilan « globalement positif ». On déboulonna ensemble de Gaulle et Staline : l'antiautoritaire liquidait le totalitaire. Ce n'est pas rien !

Côté société, le séisme fut plus ample encore. Il précipite la chute des hiérarchies anciennes de la Famille et de l'Ecole. Il accompagne l'explosion d'une libération de la culture et des moeurs dont les femmes furent les premières bénéficiaires. Il libère le sexe et la minorité homosexuelle. En réalité, Mai 68 théâtralise une évolution bien amorcée par le féminisme, par la pilule contraceptive (1967). Toujours est-il que, pour la légende, il devient le fondateur de l'individualisme hédoniste qui submerge nos sociétés, épanouit l'individu, désunit le citoyen. Le promoteur de l'« enfant roi », l'empoisonneur du principe d'autorité dans une Ecole qui en sera déboussolée.

La révolution ratée de 68 accoucha-t-elle d'une « contre-révolution réussie » ? Régis Debray (2), entre autres, le pense. Le capitalisme libéral aurait en quelque sorte « digéré » la libération sociétale pour livrer des individus émancipés de l'ordre ancien à la « tyrannie de l'argent, de l'opinion et de l'instant ». La France, autrement dit, aurait enterré, dans le carnaval de Mai 68, sa vie de garçon-gaulliste et marxiste-pour qu'un libéral-capitalisme lui mette la bague au doigt. Les soixante-huitards cocus qui cherchaient la Chine de Mao auraient trouvé une Amérique consumériste et jouisseuse. Bref, on jetait sa gourme avant de se « ranger »...

Ce serait la même ruse qui inciterait l'ingrat Sarkozy-fils naturel et iconoclaste de Mai 68-à condamner l'abaissement des vertus morales et mentales de l'ordre ancien... Un quiproquo plutôt rapicolant !

En journaliste, j'ai surtout retenu de ce psychodrame la fragilité inouïe des hommes et des institutions. L'imprévisibilité de tout lorsque la rue s'en mêle. Et l'empire des radios qui, pour le meilleur ou le pire, faisaient un peu l'Histoire en la racontant...

Aujourd'hui, et puisqu'il y a divers Mai 68 dans le mémorial : le maoïste, le romantique, le poétique, le dadaïste et le social-, choisissez votre chapelle ! Ou alors, pensez à juin !

Claude Imbert
Le Point


1. L'Express (mai-juin 1968).

2. « Mai 68 : une contre-révolution réussie » (Mille et Une Nuits).

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Jean-Pierre 12/05/2008 11:10

Je ne suis pas géné de penser à juin... J'ai vécu mai 68 de loin, à la campagne et je trouve un peu léger de réduire tous les changements de cette époque à la seule influence de ce seul mois de mai... :-)