Les Français parlent aux Anglais

Publié le par Claude Imbert. Le Point

Le Point du 03 04 08.  Editorial de Claude Imbert...

Il se pourrait que la rupture la plus profonde, encore que la moins publique, de la présidence Sarkozy soit celle de sa politique étrangère. Son voyage en grand arroi à Londres ne traduit pas seulement le réchauffement d'une entente depuis cinquante ans plus ou moins cordiale : il marque d'une pierre blanche l'inflexion atlantiste de notre politique.

L'évolution se profile dans l'abandon progressif de quelques-unes de nos oeillères. Au premier chef, l'antiaméricanisme compulsif de l'ère chiraquienne ; la rêverie d'une Europe communautaire désarrimée de son axe atlantique ; l'exclusivité franco-allemande dans l'inspiration européenne ; le déséquilibre anti-israélien dans notre engagement proche-oriental.

C'est encore peu, mais beaucoup. Les aléas confirmeront (ou infirmeront) ces prémices. Les prémices sont là.

De la visite officielle de Nicolas Sarkozy à Londres la France a surtout retenu la cure de dignité régalienne que la monarchie de la plus vieille démocratie d'Europe offrait à notre trépidant président. Il s'y est plié de bonne grâce, aidé, pour la grâce, d'une Carla bon chic bon genre. Théâtre apprécié ! Mais l'essentiel se nouait en coulisse.

L'art des diplomates, c'est de bien exploiter les circonstances. Elles étaient propices. Face à l'Amérique, embourbée en Irak et menacée de récession, l'Europe économique prospère, mais l'Europe politique patine. Une division souterraine et profonde affecte toute la machine. L'Europe doit-elle rêver-rêverie jusqu'ici française-d'une « Europe puissance » déliée de son ancrage atlantique ? Est-elle au contraire-vision jusqu'ici britannique-condamnée à cheminer en toutes circonstances sous parapluie américain ? Les effusions franco-britanniques n'ont pas tranché ce noeud gordien. Mais Gordon Brown et Nicolas Sarkozy songent à le dénouer.

Longtemps champion de l'euroscepticisme, le Premier ministre anglais voit sa propre opinion troublée par les graves déboires américains. Toujours aussi circonspect ( « L'Angleterre, disait Dickens, n'aime pas les coalitions ») devant l'utopie politique des Vingt-sept, Gordon Brown ne veut pas rater la perspective d'un trio Allemagne-Angleterre-France : dans l'impuissance actuelle de l'Europe communautaire, il pèserait d'un poids décisif. Gordon Brown « bouge » donc vers l'Europe. Et veut faire adopter par la voie parlementaire la ratification du traité de Lisbonne. Un sacré chemin !

Or Sarkozy, de son côté, bouge à sa rencontre. La France jouit, dans les opinions européennes, d'avoir évité le bourbier irakien. Mais Sarkozy n'est pas suspecté du péché chiraquien : celui d'avoir à cette occasion, et par d'excessifs moulinets, ébranlé les liens atlantiques de l'Europe. Sarkozy, en européen bon teint, aura effacé par son traité simplifié le « non » du référendum français à l'Europe. Mais ce « non » français qui sommeille encore dans les tréfonds gaulois aura rapproché la France de la méfiance britannique : seul crédit d'une péripétie fâcheuse !

Avant de prendre en juillet la présidence tournante de l'Union européenne, Sarkozy espère alors disposer de la bienveillance, voire de l'influence anglaise dans les affaires sensibles de l'Europe sociale et fiscale.

Cela dit, ne vous y trompez pas : ce regain de solidarité occidentale tient aux soucis aigus et partagés de sécurité. A Londres comme à Paris la conscience d'un monde en gésine-ici l'émergence de nouveaux mastodontes, là les menaces explicites infligées à l'Occident-rameute les pays autour de leur idéal commun.

Dans ce monde nouveau, l'Europe peut et doit s'assigner, dit Gordon Brown lui-même, le rôle d' « acteur global ». Par son poids économique déjà magistral, par sa diplomatie, en ouvrant à de nouveaux « grands » le Conseil de sécurité et le G8, par l'aura de son aménité sociale. Mais bien sûr, par une politique de défense qui tiendrait enfin, aux côtés de l'Amérique, son rang de second pilier occidental. Washington, rassuré sur ses alliances, cesse d'en contrarier l'ambition.

L'Angleterre et la France, seules puissances nucléaires d'Europe et premiers contributeurs militaires, vont donc intensifier une coopération que l'anémie des budgets nationaux rend comme jamais nécessaire. La France revient dans le commandement intégré de l'Otan. Et devrait, en Afghanistan, renforcer sa contribution militaire-qui n'est aujourd'hui que la cinquième-pour que le terrorisme islamiste ne dispose pas à Kaboul d'un Etat à sa main. Y renoncer signerait une dérobade munichoise.

Le monde devient dangereux. Sachons écouter le message des augures. Il est temps de compter ses amis. Et que nos amis puissent compter sur nous.

Claude Imbert
Le Point. 03 04 08

Publié dans Europe

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marc d Here 10/04/2008 09:14

D'accord avec Claude Imbert: la rupture la plus pofonde apportée par Sarkozy c'est celle de la politique étrangère. Le duo Villepin/Chirac avait  tragiquement diminué le rôle et la place de la France sur le plan international. Laissant végéter l'Europe, incapables qu'ils ont été de la relancer après le non Français dont ils sont pour partie responsables, où ils avaient les pires rapports qui soient avec les britanniques  et les "nouveaux petits" pays qu'ils méprisaient. Coupés des Etats Unis, icapables de jouer le moindre rôle au moyen orient, indifférents au drame du Darfour, et perdant sans réagir toute influence en Afrique.Il fallait changer tout cela.