Faut-il croire à l'Union pour la Méditerranée (1)

Publié le par Le Figaro

 IES considère l'Union pour la méditerranée comme un projet d'une importance capitale pour les prochaines années. Aussi, je vous propose cet entretien, rapporté par Le Figaro du 29 mars, entr Henri Guaino et Pascal Boniface. Vu la longueur de cet entretien je le publierai en deux fois. La première partie, publiée aujourd'hui est plutôt historique....

 À l'occasion du Forum de Paris (1), nous avons réuni l'un des principaux initiateurs de l'Union pour la Méditerranée, Henri Guaino, et le directeur de l'Institut de recherches internationales et straté- égiques  (Iris), Pascal Boniface. Pour le premier, ce projet contribuera à réduire les lignes de fracture qui traversent cette région. Le second estime, en revanche, qu'il est nécessaire d'avancer pr préalablement sur la voie de la paix entre Israéliens et Palestiniens pour réussir l'ambitieux chantier  Méditerranéen.(2)

LE FIGARO. - Centré à l'origine sur les pays riverains, le projet d'Union pour la Méditerranée impliquera finalement tous les membres de l'Union européenne. Ne va-t-on pas se heurter dès lors aux mêmes obstacles qui ont conduit à l'échec le processus de Barcelone ?
Henri GUAINO. - C'est l'histoire qui le dira. D'où est parti le projet d'Union pour la Méditerranée ? Du constat que ce qui se passe dans cette région est vital pour nous, Français et nous, Européens, et même au-delà. Il s'y joue en effet l'avenir de la civilisation, la paix du monde, les rapports entre les trois religions monothéistes, entre le monde occidental et le monde musulman, entre le Nord et le Sud, entre l'Europe et l'Afrique. C'est une région essentielle, au regard de la culture comme du développement économique, de la paix et de la guerre, de l'environnement… Or tous les efforts qui ont été faits ces dernières décennies ont été incapables de résoudre les grands problèmes de la Méditerranée. Il fallait donc s'y prendre autrement, en réfléchissant sur les raisons de cet échec.La Méditerranée s'est toujours efforcée de retrouver son unité perdue depuis la fin de l'Empire romain, par la conversion religieuse, la guerre, la conquête. Toutes ces voies ont échoué. La grande leçon de l'histoire est que cette aspiration profonde à l'unité ne pourra être satisfaite par une domination d'une partie de la Méditerranée sur une autre. Avec Barcelone, l'Europe a marqué son intérêt pour le Sud mais elle a échoué à refonder sur d'autres bases le dialogue entre l'Occident et le monde du sud de la Méditerranée. Car ce dialogue était extrêmement déséquilibré. Il consistait, pour l'Europe, à offrir son aide, à formaliser des rapports de prestataires à clients. On reproduisait le rapport entre le Nord et le Sud, les dominants et les dominés… Une autre erreur a été de vouloir conditionner la coopération avec la Méditerranée à la résolution des questions politiques. Comme celles-ci étaient insolubles a priori, on n'a pas pu avancer sur les questions concrètes. Or, la paix, la démocratie, les droits de l'homme sont l'aboutissement d'un processus de coopération et non la condition de sa mise en chantier. C'est en avançant sur des coopérations concrètes, de plus en plus étroites, que l'on peut créer des liens de solidarité entre les peuples.

Pascal BONIFACE. - Il faut souligner l'importance stratégique de la Méditerranée, notamment pour nous, Européens. Contrairement à ce qui a été longtemps dit, il ne s'agit pas d'une zone dont l'intérêt serait seulement culturel ou historique et qui n'aurait plus d'importance stratégique. Ce n'est pas le cas, notamment parce qu'elle est le théâtre du conflit israélo-palestinien et que s'y jouent les relations entre monde musulman et monde occidental. Faut-il faire des projets pour dépasser les blocages politiques ou les blocages politiques n'empêchent-ils pas la mise en place de projets ? Sur ce point, je suis en désaccord avec Henri Guaino. Dans son discours de Tanger, en octobre dernier, Nicolas Sarkozy disait que l'Europe ne s'est pas construite sur la repentance mais que la paix a pu être faite entre les Européens grâce à des projets. Ce mouvement est dialectique : c'est parce que les Français et les Allemands ont accepté d'effacer leur querelle historique qu'ils ont pu faire la Ceca. Certes, le conflit israélo-palestinien est moins central en Méditerranée que ne l'étaient alors les relations franco-allemandes en Europe. Mais tant qu'on ne s'attaquera pas au nœud du problème, il y aura une difficulté. Tous les pays méditerranéens ont évidemment intérêt à travailler sur des projets de dépollution, par exemple. Mais on ne pourra pas bâtir sereinement des projets de coopération si le conflit israélo-palestinien n'est pas réglé.

Comment prendre en compte l'héritage, souvent conflictuel, de l'histoire, notamment celui de la période coloniale ?
H. G. - Une des grandes faiblesses des diplomaties contemporaines, c'est qu'elles oublient en général la dimension historique, considérée comme un résidu du passé tout à fait secondaire, alors qu'elle est essentielle. On a la politique de sa géographie mais aussi de son histoire. On ne peut pas regarder ce qui se passe dans les Balkans, dans l'ex-URSS, en Méditerranée, en Asie sans avoir toujours à l'esprit la profondeur historique des problèmes. Comme l'a dit Nicolas Sarkozy, la France a cru qu'en tournant le dos à la Méditerranée, elle tournait le dos à son passé alors qu'en réalité, elle tournait le dos à son avenir.

P. B. - Parfaitement d'accord : l'importance des questions stratégiques et des questions d'actualité ne doit pas faire oublier les marqueurs identitaires de chaque peuple qui sont très forts. Si les dirigeants oublient ces réalités, elles se rappelleront à eux très rapidement. Il y a des aléas stratégiques dont il faut tenir compte. On ne pourra rien bâtir sur la méconnaissance ou la non-reconnaissance du passé. Le fait de reconnaître l'histoire n'est pas forcément une repentance. Mais il est important de savoir ce qui s'est passé entre nous afin d'aller de l'avant. C'est ce que nous avons fait avec les Allemands. C'est ce que nous devons faire avec les peuples du Sud.

H. G. - Avec l'Algérie, par exemple, on n'oublie rien, ni les uns ni les autres. Ni les crimes d'un côté, ni les crimes de l'autre. Ni les souffrances des uns, ni les souffrances des autres. Mais maintenant, nous allons construire l'avenir car, comme l'a dit le président Bouteflika, nous sommes condamnés à travailler ensemble, à cause de la géographie, de l'histoire, du mélange de nos populations. Cela n'élimine pas du tout l'histoire commune, mais cette espèce de moralisme absurde et anachronique qui consiste à demander aux fils d'expier les fautes de leurs pères......

A suivre.....
Le Figaro 29 03
 

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