Non aux scénarios catastrophes

Publié le par Eric Le Boucher, Le Monde

Eric le Boucher Le Monde du 23 03

C
ela s'est passé au début des années 1980. Paul Volker, président de la Réserve fédérale américaine (Fed), hésite mais se laisse finalement convaincre par la pression des banquiers. S'il doute, c'est qu'il sait qu'abandonner le Glass-Steagall Act de 1933, qui régule sévèrement les banques aux Etats-Unis après la grande crise de 1929 et qui sépare les banques de dépôts des banques d'investissement, va donner naissance à un monde neuf : plus dynamique, certes, mais bien plus périlleux. La porte est ouverte aux innovations financières. Le capitalisme américain perd en sécurité ce qu'il gagne en croissance : le choix était délibéré.

Nous y sommes. La crise née d'une innovation parmi les plus merveilleuses (des prêts immobiliers à des gens sans ressources, dits subprimes) s'amplifie et se propage. Chaque mois, un nouveau compartiment des marchés financiers s'effondre, et les dirigeants comme les responsables des banques centrales découvrent au fur et à mesure les mécanismes inventés par leurs génies des maths : les mauvaises créances immobilières ont été revendues (titrisées), mélangées à d'autres, découpées en tranches, puis certaines de ces tranches servent à leurs détenteurs comme du capital pour lever de nouveaux fonds, le tout étant à nouveau découpé en tranches pour être placé dans le monde entier. On a bien lu : comme du capital ! Comme si le contenu d'origine en subprimes douteux avait été oublié ! Et quand on le découvre, ou que simplement le doute s'installe, les autres financiers de la place refusent ce "papier", sa valeur cote zéro, le détenteur (la banque par exemple) se retrouve ruiné. Après l'innovation, séquence stupéfaction.

Combien ça coûte ? Immédiatement, les responsables se jettent sur les calculettes. Le montant estimé cet été des subprimes est de 1 300 milliards de dollars, dont 150 à 200 de défectueux. Puis les pertes escomptées passent à 400, 600. Aujourd'hui, nous en sommes à 1 000 milliards, selon certains comme l'économiste Nouriel Roubini, voire 2 000 milliards. C'est-à-dire 17 % du PIB américain...

Et sonne le tocsin. Les financiers crient au secours et plaident que si on ne les aide pas (qui ? les banques centrales, et s'il le faut les contribuables), c'est l'économie réelle qui est menacée de tarissement des crédits et d'autres joyeusetés. Les Cassandre qui nous "l'avaient bien dit" se réjouissent d'avoir eu raison. Et les politiques "à la française" voient là, enfin, le moyen tant attendu de re-réguler les méchants marchés, d'imposer le retour du Grand Etat et même, courage, camarades, la fin du libéralisme.

Tous ceux-là n'ont pas tort. L'insouciance des dirigeants bancaires envers les risques pris par leurs équipes est sans excuse. La régulation américaine est défaillante. L'ensemble de ce qu'est devenue l'hyperfinance est un Far West, il est temps que les autorités publiques remettent des shérifs. Un peu moins de croissance mais plus de sécurité, le curseur doit repartir dans l'autre sens. Un certain nombre d'inventions majeures du libéralisme financier doivent être révisées, comme la règle comptable qui impose d'inscrire la valeur de marché dans les comptes, qui, on le voit, accélère la cascade des pertes.

Mais il ne faut rien exagérer. La finance n'est que le sang de l'économie, elle ne lui donne ni des muscles ni de la cervelle (et il vaut mieux, hein ?). Le sang coule-t-il à gros bouillon ? Une hémorragie, cela se soigne. Les banques centrales ont fait ce qu'il fallait : ouverture des caisses et baisse des taux pour permettre les refinancements des ruinés. Comme le résume Eric Chaney, économiste de Morgan Stanley : "La Réserve fédérale, sous la pression de circonstances exceptionnelles, ou peut-être grâce à elles, a modernisé à la hussarde un système de refinancement de l'économie américaine très daté et déphasé par rapport à l'innovation financière. Ironiquement, la Fed s'est ainsi rapprochée de la Banque centrale européenne", plus en avance autant sur le diagnostic au départ que pour les remèdes. Est-ce fini ? On ne sait pas, mais la médecine est la bonne contre l'hémorragie.

Deuxième raison de garder son calme : l'impact sur l'économie réelle est, pour l'heure, limité. Si les Etats-Unis refroidissent, la cause première est immobilière et non financière. En Europe, le credit crunch n'est pas avéré. Troisième et dernière raison : la finance anglo-saxonne ne s'est pas emparée du monde global, contrairement à l'image qu'on en donne. La lecture du livre du Cercle des économistes (La guerre des capitalismes aura lieu, sous la direction du professeur Jean-Hervé Lorenzi, éd. Perrin) en donne la démonstration : la finance est un facteur de convergence des économies en dictant des normes communes, mais, au total, elle est plus à la remorque des structures économiques réelles que l'inverse. La Chine doit son décollage plus à son épargne interne qu'à la globalisation financière. La finance a buté en Asie, en Europe, partout, sur les institutions, les Etats, le bien commun. Les systèmes financiers restent largement différenciés. Le Cercle des économistes en conclut que les capitalismes divergent encore radicalement, ce qui est d'ailleurs inquiétant, car porteur de confrontations dures.

Bref, la crise de la finance anglo-saxonne est coûteuse, mais pas si catastrophique pour le monde global.
Eric Le Boucher

Article paru dans l'édition du Monde du 23.03.08.

 

 

Publié dans Economie et social

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marc d HERE 12/04/2008 09:27

Les otages du «Ponant» ont été libérés hier sains et saufs. Les forces françaises ont ensuite capturé des membres du commando, et récupéré une partie de la rançon versée par l’armateur. Libération.frUne belle opération, à mettre à l'actif de Sarkozy et du gouvernement, me semble t-il.....

marc d Here 10/04/2008 10:20

Le déficit des comptes courants de la France s'est fortement réduit en février, à 0,6 milliard d'euros en données corrigées des variations saisonnières, après un déficit de 2,5 milliards (révisé à la baisse) en janvier, a annoncé la Banque de France.Source AFP