Les trois gauches

Publié le par marc dHERE

Les trois gauches

 

Reprenant et actualisant une  tribune que j’ai eu l’occasion de signer  dans Libération, je voudrais tenter une « classification » des gauches en France, et encourager l’une d’elles à se manifester au grand  jour.

 

 

Trois courants de pensée traversent la gauche française.  Pour les caractériser  schématiquement, on peut retenir  deux critères : celui de leur attitude face au marché, celui de leur conception du  progrès  social.

La gauche archaïque  manifeste une hostilité viscérale vis à vis du marché qu’elle voudrait  contraindre et enfermer dans  une réglementation émanant d’un Etat, par définition  omniscient et omnipotent. Elle estime  possible et nécessaire  d’administrer l’économie au moyen de règles contraignantes et   à l’intérieur d’illusoires frontières. Quant au progrès  social elle l’exprime dans un « toujours plus » égalitariste, sans tenir compte des possibilités ou des réalités politiques et  économiques. Curieusement pour des mouvements qui ne renient pas l’héritage marxiste, l’économie et  la production  sont  destinées à suivre, l’essentiel  est de redistribuer, ou de prétendre le faire. Deux termes pourraient caractériser  cette gauche, ceux de réglementation et d’égalitarisme.

 

 

La  gauche traditionnelle, qui se découvre sociale démocrate trente ans après le reste de l’Europe, a vis à vis du marché une attitude faite de méfiance plus  que  de franche hostilité ;  elle en reconnaît du bout des lèvres  certaines vertus mais la crainte  qu’elle éprouve pour ses conséquences sociales la conduit à vouloir en limiter strictement  le champ. Consciente, avec nostalgie, qu’elle ne peut plus administrer l’économie, elle déclare vouloir  la « réguler », en   confiant  cette responsabilité exclusive à un Etat interprète et  défenseur unique de l’intérêt général, agissant par l’entremise d’ une administration pléthorique et envahissante. Cette régulation nationale a pour objectif  la justice sociale, entendue  comme une égalité républicaine théorique que l’on prétendra  atteindre par  la mise en œuvre  de mécanismes globaux et  centralisés.  Pour caractériser cette gauche sociale-démocrate, on peut retenir les termes de régulation étatique et d’égalité formelle.

 

 

La gauche moderne ou sociale libérale, regarde le marché comme une donnée incontournable et veut utiliser toutes les opportunités d’innovation et de croissance  qu’il offre. Consciente des  inégalités qu’il  provoque elle estime, elle aussi,  qu’une régulation s’impose mais  elle ne l’attend que partiellement d’un Etat, acteur important mais pas unique de la société. C’est de la société elle-même, de sa prise de responsabilité,  que doit émaner pour  une large part la  régulation : des collectivités locales qui doivent pouvoir décider et gérer au plus près des réalités et des attentes; des médias qui doivent permettre la transparence nécessaire au contrôle démocratique ; des partenaires sociaux qui doivent pouvoir  prendre toute leur place dans l’évolution du « social » ; des associations, des citoyens dont les initiatives et  l’exigence de responsabilité contribueront à transformer et à revitaliser la démocratie. Pour cette  gauche responsable, la  justice sociale  ne peut résulter de réglementations nationales et  de caractère général,  mais d’actions ciblées, dirigées en priorité vers les plus faibles et les plus vulnérables, destinées à servir de tremplin  vers  une « égalité des possibles ». Pour caractériser cette gauche moderne les termes de responsabilité et d’équité sont  les plus adaptés.

 

 

 Aucun parti n’est  aujourd’hui constitué d’une seule « gauche », les trois se retrouvent parfois cohabiter plus ou moins harmonieusement,  comme c’est le cas au sein  du  Parti socialiste.  Dans ce parti, la gauche traditionnelle est  dominante.   Libre de toute « conviction pesante », elle est  disponible pour les synthèses les plus improbables, prête à des  propositions  d’inspirations diverses pourvu qu’elles puissent s’intégrer dans un  discours conforme  aux dogmes. La tendance archaïque participe fortement  au débat, auréolée  du curieux  « prestige » de ceux qui  s’obstinant à ignorer l’évolution du monde,  défendent encore  au 21ème siècle,  avec une constance qui force l’admiration militante,  les idées et les projets du  Front Populaire et de la Libération ….. Reste le pôle moderniste, qui  se fait discret, modeste, silencieux  de peur d’être accusé de « droitier », voire, ce qui serait politiquement meurtrier,  de « libéral ». Certes on en trouve la trace dans quelques organisations proches de la deuxième gauche, quelques personnalités, en ordre dispersé,  envoient des signes, esquissent des pistes de réflexion, posent des jalons,  mais  aucune force organisée  n’a, jusqu’à présent eu  l’audace  de faire sortir ce mouvement de pensée de sa clandestinité prudente. Pourtant  ces idées, constitutives de la pensée de gauche dès son origine,  appliquées par de grands partis en Europe, sont largement représentatives de l’opinion de gauche et du centre gauche et  ont sans doute  vocation à être majoritaires.  Mais, la politique est ainsi faite, les préjugés sont si forts, les rapports de pouvoir si prégnants,  que le social libéralisme campe aux lisières  de l’action politique sans y participer vraiment. Ses partisans, nombreux lors de  conversations privées  ne se découvrent  pas et donnent même  volontiers  des gages aux traditionalistes, voire aux archaïques,  dès lors  qu’ils se sentent soupçonnés d’hérésie sociale libérale  ….

 

 

Parce que je le sais désireux de   rénover la pensée, la pratique et la stratégie  d’une gauche qu’il veut imaginer responsable, parce que je le crois  attentif  à  ce qu’expriment   à l’extérieur de nos frontières nombre de mouvements sociaux-démocrates ou libéraux  européens,  je souhaite que le mouvement « Initiative Européenne et Sociale », sache  faire sortir le social libéralisme  de sa clandestinité  pour  lui  permettre   d’irriguer  un centre gauche audacieux et  modernisé.

            Marc d’Héré

 

 

 

 

 

Publié dans Vie politique

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stéphane 12/02/2006 01:27

IES devrait ouvrir franchement le débat sur la régionalisation, les enjeux sont de taille au plan politique et pour que vive la démocratie régionale  ! Je vous invite à lire ce coup de gueule dans le domaine de l'audiovisuel : http://blog.ouest-france.fr/index.php/?2006/02/09/27-le-coup-de-gueule-de-la-semaine
L’amertume d’un « girondin » de l’audiovisuel"J’ai passé trente-huit années de ma vie professionnelle au sein de l’audio visuel public, dont plus de vint-cinq ans à des postes de responsabilité, occupant notamment les fonctions de directeur régional de France 3 Ouest pendant plus d’une dizaine d’années. Depuis toujours la consécration médiatique et «people» ne pouvait s’entendre qu’à Paris, en région pas de salut… Pourtant, nous avons été des centaines et des centaines à y croire, à écouter les sirènes des différents présidents et directeurs généraux de cette chaîne des régions, baptisée ainsi car les jacobins en nombre majoritaire dans l’audiovisuel public pensaient acheter la paix de cette manière."La montée des aspirations légitimes de tous les régionaux à vivre et à travailler au pays aurait dû s’accompagner d’une reconnaissance des médias, au moins égale à l’intérêt que tout un chacun porte à ses origines. France 3 se devait d’être le reflet, le miroir de cette réalité incontournable. Il n’en fut rien, et celles et ceux qui, aujourd’hui pour des raisons idéologiques voire politiques, prennent la défense des justes revendications des personnels inquiets et lassés d’être ballottés au gré des présidences et des promesses non tenues, n’ont jamais tenté de faire entendre et d’imposer leurs aspirations régionales . "A la fin de ma carrière, on m’a demandé de bâtir un plan qui devait prendre en compte tous les aspects d’une vraie réforme de l’antenne de France 3 dans toutes ses composantes. J’ai passé plusieurs mois, avec mes collaborateurs, avec les responsables de chaque secteur, avec les organisations syndicales, pour mettre en place et rédiger une charte de la régionalisation audiovisuelle dans le cadre du service public. Ce travail, ce plan, baptisé PROXIMA, perdu dans les oubliettes du dinosaure France Télévision n’a servi qu’à calmer la tempête qui s’annonçait dans toutes les régions de France… De vraies télévisions régionales auraient pu voir le jour, une information proche de la population répondant à ses aspirations, accompagnant un programme attractif et mobilisateur pouvaient exister dans le cadre d’une redistribution des rôles et des moyens, sans budget supplémentaire. L’arrivée de la TNT permettait une vraie délocalisation des programmes, et l’avancée considérable des techniques de diffusion et de rediffusion viabilisait une proposition laissée finalement de côté, sans argumentation véritable, sinon celle du changement de directeur général!L’histoire à France 3 est un éternel recommencement: personne ne veut assumer ses responsabilités, personne ne veut poser les vraies questions qui se posent à l’audiovisuel public. Deux chaînes généralistes, dotées de rédactions nationales autonomes, deux programmes nationaux sans ligne conductrice, sans ligne éditoriale. Chacune tentant d’attirer le «client» avec les mêmes stratégies populaires! Ça et là des îlots de résistance permettent d’identifier la chaîne, c’est le cas notamment avec Thalassa, mais pour le reste on «bouche les trous» des grilles comme l’on peut, on joue d’une fausse complémentarité. Ainsi, au nom de la retransmission des JO d’hiver on n’ose pas jouer une chaîne, on joue les deux faisant fi des programmes régionaux que l’on supprime…"Je me suis souvent posé la question: j’ai mille fois dû expliquer à mes collaborateurs pour quelles raisons nous devions abandonner tel horaire pour un autre… J’ai aujourd’hui la réponse: la région est une terre de mission, il faut défricher le terrain dans les cases horaires dont personne ne veut, une fois que cela est fait, et si ça réussit, car les téléspectateurs bon gré mal gré, s’adaptent, on «nationalise» ce créneau. Et on expérimente autre chose…. "Les journées n’ont que vingt-quatre heures, la télévision régionale sonnera bientôt les douze coups de minuit si nous n’y prenons garde… Girondins de tous poils, réveillez-vous, la télé régionale à laquelle vous êtes attachés se meurt !Jean Pol Guguen, ancien directeur régional de France 3 Ouest(1) France2, France3, France4, France5, France O.

marc d HERE 10/02/2006 13:31

Je réponds avec un peu de retard au commentaire 8 ou 9 de Fred, qui me fait observer qu'on ne peut ranger sous le terme "archaïque" toute l'extrême gauche et les alter mondialistes. J'en conviens sans difficulté...D'ailleurs les premiers mots de mon article étaient "si on met à part l'extrême gauche....." car je voulais réfléchir à la seule gauche institutionnelle.  C'est comme ça qu'il était sorti, si je me souviens bien dans Libé.  J'ai corrigé pour simplifier....mais j'ai eu tort.
Il est vrai que l'E.G. et le mouvement altermondialistes ne peuvent se ranger facilement dans une catégorie. On y trouve, et particulièrement dans la nébuleuse alter mondialiste, des marxistes sectaires comme des utopistes angéliques, des anarchistes,  des révolutionnaires , et des réformistes qui veulent faire pas à pas avancer les choses, des adeptes de la violence et des non violents affirmés, des politiques et beaucoup d'entre eux qui refusent la politique,  des militants qui veulent prendre en compte l''avenir,  des internationalistes et des traditionnalistes qui ne veulent rien changer et jettent un regard nostalgique sur "avant"....
Toujours est-il que je suis d'accord ils ne peuvent entrer dans mes 3 catégories (d'ailleurs, j'en conviens un peu caricaturales.)
Merci. A vous.
marc

stéphane 06/02/2006 14:48

Rappelons nous l'ensemble des débats  qui ont eu lieu dans la deuxième moitié des années 90 sur le thème de "la ville" avec entre autre le brillant François ASCHER autour de son livre "La République contre la ville, Essai sur la France urbaine" http://doc-imis.univ-angers.fr/Record.htm?idlist=1&record=687812440509 ou encore Thierry Paquot (http://www.editions.corlet.fr/panoramiques/sun/html/c17.html).
Créons encore plus de think-tank (s) politiques ..., mais toutes les réflexions de fond ont déjà eu lieu, et on les oublie ... Ne sommes nous pas en train de tourner continuellement en rond dans l'attente de je ne sais quoi ...
La société civile française a déjà réfléchi à travers de multiples colloques scientifiques, de multiples associations et cercles de réflexions, de chercheurs, de simples thèsards ...Avons nous trancher politiquement sur la régionalisation, les finances publiques, les institutions urbaines, le développement économique, l'organisation de la solidarité (retraites) ?...
Nous vivons dans un pays qui est devenu au plan organisationnel une usine à gaz, une usine à gaz qui ruine nos finances publiques rien qu'a son auto-fonctionnement. Et pire qui ruine notre mental !
Nous faisons actuellement fonctionner une bonne partie de notre administration centrale à vide, on paie les salaires jusqu'au départ à la retraite ... Et on multiplie d'autre part les institutions locales qui charcutent en communes, cantons et départements les aires urbaines ou devraient avoir lieu des politiques urbaines et sociales intégrées.
Mais il n' y a pas seulement nos finances et notre organisation qui posent problème. Il y a aussi notre capacité culturelle à reconnaître que des identités différentes (régionales, culturelles, diaspora ...) peuvent aussi s'intégrer dans la modernité sans se renier. Or le système jacobin n'accepte pas les différences, l'interculturalité, le plurilinguisme ... il démobilise en conséquence l'émergence de l'esprit civique.
Il faut prendre en compte le fait que la ville doit être au coeur de nos politiques car 80% de nos concitoyens y vivent, les populations s'y croisent  et se connectent à l'international, le développement économique s'y déploie en réseaux, les pratiques sociales y sont très innovantes, les transports y structurent le territoire, et sans oublier la pauvreté qui y est de plus en plus concentrée dans des conditions trop souvent scandaleuses. Tout cela n'est pas Paris, juste les capitales urbaines de nos régions ! CQFD. La France des clochers vue par TF1 et Le Monde, ras le bol !!
La conception nationale française ruraliste est à remettre en cause, rappelez vous le petit Chauvin soldat-laboureur qui a représenté la Patrie au XIXeme siècle (http://ruralia.revues.org/document100.html). Cette France là est encore dans nos consciences, pire tout le système politico-institutionnel la ravive, ainsi que les extrèmes de Le Pen à Bové.
Je suis dans le camp des régionalistes modernistes qui pensent que les communautés civiques régionales doivent émerger en s'appuyant sur les réalités urbaines et la connection aux réseaux de la mondialisation, régulées par l'Europe fédérale et une France ouverte, unie et active.
Il faut y espérer ...

Charles ANDRE 06/02/2006 12:17

Belle conclusion, Stephane. : individualisme, pragmatisme et pluralisme, mondialisation et fédéralisme, régionalisation, écologie...que du bonheur!Le ruralisme ambiant (pas touche à mon paysage!) doit certes être combattu et les paysans se reconvertir. Et Sénat être transformé (en conseil constit? En sénat à l'américaine? En tous les cas il faut en finir avec la surreprésentation rurale, synonyme de conservatisme. Mais je crois que le Sénat est utile au débat et à la modération.Et puis  les politiques urbaines et sociales ont quand même d'autres priorités. Comme l'intégration (pauvres, minorités, handicapés, personnes âgées...bref les faibles).

jm Bouquery 06/02/2006 11:07

OUI Stéphane ! Persévérer dans son être...Il n'est pas naturel à une administration d'avoir une politique de RH, de management de la connaissance, et c., mais chut, la dialectique est toujours subversive. Tu m'intéresses vec ta double sortie sur le lobbying rural et le ruralisme ambiant. L'espace physique commun, voire national, y compris sa dimension militaire, essentielle, est affaire d'Etat. L'agriculture était importante pcq elle fournissait chair à canon, avoine pour l'armée (éthanol demain !), capacité de guerrilla et pain de la ville ouvrieuse. La réflexion publique est rare ou souvent Marie-antoinettesque... Quel est ton rural honni, préféré ?