Une Université de l'Europe

Publié le par Charles André

Pour une Université de l’Europe

 

 

Le Monde du 19 janvier publie une tribune de Bronislaw GEREMEK (historien, député européen et ancien Ministre des affaires étrangères polonais) et Jean-Didier VINCENT (biologiste et membre de l’Institut), qui préconisent la création d’une Université de l’Europe.

 

Cette ambition, que l’IES devrait soutenir, paraît parfaitement pertinente. En effet, créer une vraie Université européenne permettrait de :

 

- donner une réelle impulsion à la création d’un vrai système européen d’enseignement supérieur, condition d’une croissance plus soutenue via l’économie de la connaissance et la réalisation des objectifs de la « stratégie de Lisbonne »)

 

- créer et renforcer l’identité européenne, en favorisant les échanges et la mobilité, le partage et la clarification des valeurs communes qui fondent la singularité (ainsi que le projet universel) de l’Europe ainsi qu’en instituant un ascenseur social européen.

 

Par ailleurs, l’Université européenne donnerait corps à des coopérations renforcées utiles à la relance de la construction européenne par des projets concrets, sur une base volontaire.

 

Le choix d’une implantation dans les locaux du Parlement européen de Strasbourg, symbole de la réconciliation franco-allemande et de la légitimité du projet européen, constituerait un geste fort. D'autant plus que le Parlement européen n’y siège en réalité que quatre jours par mois, la majorité de ses séances ayant lieu à Bruxelles pour des raisons de commodité (ce qui n’empêche pas l’UE de dépenser 200 millions d’euros par an pour financer les déplacements des députés).

 

Voici l’essentiel du texte de MM. Geremek et Vincent :

 

            La crise d’identité que traverse l’Europe (quelles sont notre histoire et nos valeurs communes ?) trahit une crise de la transmission.

 

L’Université constitue, par excellence, le lieu légitime de la transmission des savoirs. Car elle n’est pas soumise aux pressions médiatiques ou politiques ni au jeu économique de la rentabilité immédiate. Car elle constitue le symbole de l’Europe humaniste depuis la Renaissance, une Europe qui croit en l’échange et fait confiance à l’intelligence. Aujourd’hui, l’Europe a besoin de nouveaux défricheurs -que cette Université pourra former- tant pour elle-même que pour porter son projet universel, humaniste et pacifiste, toujours pertinent dans un monde belliqueux.

 

            Ce projet devra aller bien au-delà de ce qui existe à Florence pour les sciences humaines (ou à Bruxelles et Varsovie pour la formation des futurs technocrates européens). Il s’agira d’une Université de l’Europe, multidisciplinaire et de haut niveau, maison mère d’un réseau d’universités européennes.

 

En ce lieu s’uniraient harmonieusement enseignement de haute qualité et recherche d’excellence. Elle pourrait être constituée de quatre départements :

 

-          un département de sciences fondamentales (mathématiques, physique, chimie, ingénierie…) ;

 

-          un département des sciences de la vie (biologie, médecine, pharmacologie, biotechnologies, écologie…) ;

 

-          un département des sciences de l’Homme (philosophie, histoire, sociologie, psychologie, grammaire, littérature, langues, arts…) ;

 

-          un département des sciences juridiques (droit, sciences politiques, science des organisations, économie, gestion…).

 

 

Parallèlement serait mis en place un véritable réseau labellisé d’universités européennes. Celui-ci impliquerait indépendance vis-à-vis des pouvoirs nationaux, autonomie de gestion et de définition des programmes et validation des savoirs reconnue au niveau européen –donc international.

 

Ainsi, la circulation des élites étudiantes et la reconnaissance nationale de leurs parcours seraient favorisées. Un système de bourses de mérite serait mis en place. Ainsi l’Europe créerait un véritable ascenseur social européen, qui insufflerait une nouvelle dynamique à l’égalité des chances.

 

            La mise en œuvre reposerait sur le mécanisme des coopérations renforcées, qui ne nécessite pas un accord à l’unanimité. Un système européen d’enseignement supérieur à la fois fort et souple verrait ainsi le jour, sans préjudice des spécificités nationales.

 

Le financement serait assuré, pour le fonctionnement de base, par le budget de l’Union européenne (UE). Ceci implique évidemment de mettre enfin en pratique les objectifs de Lisbonne en matière de recherche (les Etats se sont engagés à consacrer 3 % de leurs PIB à la recherche). Puis s’ajouterait le produit de rentes et de donations. Enfin, un financement national, au prorata du nombre d’Universités nationales engagées dans ce réseau, viendrait abonder les budgets.

 

            Ce projet comporterait nombre d’avantages. Il donnerait à la mobilité étudiante un nouveau moyen de réalisation (seuls 7 % des 16 millions d’étudiants que compte l’Europe bénéficient chaque année du programme ERASMUS), vital alors que les universités demeurent essentiellement organisées à une échelle nationale.

 

Il donnerait également corps à la mobilité des chercheurs, et donc à un véritable espace européen de la recherche, pour une émulation et une mutualisation des savoirs encore plus nécessaire à l’heure de la compétition internationale en la matière. Dans la même perspective, il réunirait les systèmes nationaux pour les rendre plus à même de faire face à cette concurrence mondiale.

 

De plus, ce lieu serait celui de la mise en valeur d’une conscience et d’une identité communes.

 

Enfin, les énormes investissements consacrés à la ville de Strasbourg prendraient tout leur sens, alors que les réunions du Parlement européen y sont très difficiles à pratiquer et extrêmement coûteuses.

 

Les préconisations de MM. Geremek et Vincent doivent être relayées, pour des raisons de légitimité démocratique (l’Europe au service des peuples), identitaires et symboliques, financières et économiques.

 

La France aurait par ailleurs énormément à gagner d’une telle avancée.

 

En effet, un rapport récent du Conseil économique et social (http://www.ces.fr/rapport/doclon/05121624.pdf), relayant les conclusions d’études menées par le Sénat et le Commissariat général au plan en 2005, soulignait la perte de vitesse de notre pays dans la compétition internationale que se livrent les Etats et leurs systèmes d’enseignement supérieur pour attirer les meilleurs étudiants étrangers. Notre pays se situe en 4ème position, avec 9% des étudiants faisant leurs études supérieures en dehors de leur pays, derrière les USA (30 %), le Royaume-Uni (14 %) et l'Allemagne (12 %).

 

Or, si l’on additionne les résultats français, britanniques et allemands, l’Europe pourrait au minimum attirer plus du tiers (35 %) de ces étudiants étrangers, et donc dépasser les Etats-Unis. Une mutualisation des efforts et une vraie politique européenne d’enseignement supérieur sont donc nécessaires.

 

De plus, une telle évolution aiderait notre pays à surmonter le problème de la langue, en l’engageant résolument en faveur du multilinguisme et d’un meilleur accueil des étudiants étrangers -qui soutiennent les bonnes performances des universités scandinaves et ont permis à l’Allemagne de devenir de plus en plus attractive.

 

En outre, cette évolution permettrait de couper le cordon ombilical qui lie les anciennes colonies françaises à notre pays. En effet, les étudiants africains représentent plus de la moitié (http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/CultureSociete/1227.asp) des étudiants étrangers faisant leurs études sur notre sol. Cet état de fait entretient la dépendance, la « françafrique ».

 

Contrairement à ce que semble préconiser en filigrane le CES, nous ne devons toutefois pas écarter les étudiants africains par une sélectivité accrue de nos étudiants étrangers en nous tournant désormais en priorité vers les zones à forte croissance (Chine et Inde notamment).

 

Ne serait-ce que par devoir moral eu égard au passé, nous devons continuer de leur faire bénéficier de nos systèmes d’enseignement supérieur.

 

Ne serait-ce que pour favoriser le développement autonome de ce continent, nous devons les intégrer dans cet espace européen qui formera les meilleurs dans un cadre fondamentalement international. Car les questions de développement et les organismes qui les portent s’établissent aujourd’hui à l’échelle mondiale.

 

            L’Université européenne constitue un projet qui aiderait concrètement à unir les Etats et à donner corps l’Europe des peuples, tout en renforçant sa place dans le monde sans oublier d’affirmer ses valeurs humanistes.

 

L’Université européenne, une Initiative Européenne et Sociale !

 

Publié dans Education - recherche

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Sylvain Kahn 31/10/2006 23:50


Bonjour,
Vous aviez manifesté votre intérêt pour la tribune que j'avais publié en Janvier 2006 dans Libération en réponse à celle de Messieurs Geremek et Vincent sur l'Université en Europe. Je suis heureux de vous informer que je viens de publier un livre qui développe ce propos, l'étaye et l'insère dans son cadre international et national: "les universités sont elles solubles dans la mondialisation?", hachette Littératures, 2006, en collaboration avec E Davidenkoff. J'espère que ce livre saura vous intéresser et pourra contribuer à nourrir votre réflexion sur ce sujet;
Cordialement,
Sylvain Kahn

Alex 06/04/2006 08:51

Bonjour,
Quelques commentaires rapides, mais j'ai pas tout lu.
1- Merci de ne pas classer l'économie, et également les sciences de gestion comme sciences juridique. L'économie en particulier est en premier lieu une science humaine, et les lien avec la gestion sont étroit. Des lien existent également avec l'histoire, la géographie, la sociologie, la psychologie, les mathématiques, mais beaucoup moins avec le droit.
2-Etant résident en Belgique, je constate avec stupeur le nombre d'étudiant ayant fait un erasmus. C'est évidemment dû au fait de la position géographique. Un séjour à l'étranger me semble évidemment souhaitable, mais il faut également encourager les résidents limitrophes à aller plus loin que de l'autre coté de la frontière...
3-Lucie, je ne suis pas vraiment d'accord avec vous. L'objectif n'est pas que tout le monde fasse des études car c'est oublier l'importance des filières professionnelles qui sont dénigrées. L'ascenseur social est faussement gradué de Bac+0 à Bac+8, alors qu'il devrait être gradué de "chômage de longue durée" à "très bonne situation". Beaucoup d'étudiants s'engouffrent également dans des filières avec très peu de chance de réussite dans leur domaine: médecine, socio, psycho,... Enfin, et malgré tout, l'accès aux études supérieures reste relativement bon marché en comparaison à certains pays.

marc d HERE 06/02/2006 20:13

IES publie des articles sous la responsabilité de leur auteur. On peut ne pas être d'accord avec l'auteur de cet article (c'est mon cas)  ni avec certains commentaires et ne pas les censurer pour autant... C'est cela IES .
Je ne doute pas que vous allez nous proposer quelque chose de moins Has been.
Toute mon amitié, chère Lucie
Marc d'Héré

lucie 06/02/2006 20:09

Les gens ouvrent le BLOG et  tombent quasiment directement sur cet article qui parle ''d'ascenseur sociale''- prose madeleiniste (has been du libéralismeactuel) .
Cela met en avant l'idée d'élitisme -credo de la droite classique- avant même une seule position d'ordre social.
Le problème d’IES ne serait-il pas plus de savoir comment un maximum d'étudiants pourrait accéder à cette université (et toutes les autres d’ailleurs : il ne suffit pas d'avoir son bac : aujourd'hui il faut beaucoup de moyens pour ''s'offrir'' des études... mais ça, vous le savez.)

Charles ANDRE 06/02/2006 14:28

Il n'y a quasiment aucune structure universitaire européenne. Un Institut européen à Florence pour les sciences humaines, le Collège d'Europe de Bruges et Varsovie pour former les futurs fonctionnaires de l'UE. Et pas mal de formations privées à Bruxelles.Jusqu'à la licence, les approches nationale et communautaire doivent être étudiées parallèlement! Ceci deviendrait de fait obligatoire, d'ailleurs, si des masters communautaires se développaient : pour pouvoir y prétendre, les étudiants devront être forts dans les matières communautaires.