Fils de Pub

Publié le par Jean-Louis Caccomo

Par Jean-Louis Caccomo...

Il y avait quelque chose de croustillant à voir les salariés de l’audiovisuel public protester contre la suppression de la publicité sur les chaines du secteur public ; dans le passé, sur fond de suppression du monopole de l’Etat et de dislocation de l’O.R.T.F., les mêmes protestaient contre l’arrivée de la publicité dans la télévision publique. Il est vrai que le manque à gagner est lourd et sera difficile à combler en l’absence d’un accroissement de la redevance : et quand on a goûté au confort consistant à disposer des moyens de travailler dans les meilleures conditions possibles, il est difficile de revenir à la pénurie. Notons au passage que la publicité permet d’obtenir des fonds souvent abondants sans exercer de contrainte : c’est une forme « d’impôt volontaire ». Par contre, la redevance est un impôt qui vient s’ajouter à la pression fiscale générale auquel le ménage ne peut échapper, qu’il regarde ou non la télévision publique.

Si on admet que l’audiovisuel est un secteur concurrentiel et ouvert, il faut laisser les entreprises qui opèrent dans ce secteur trouver leur financement selon les mêmes modalités. La coexistence d’entreprises publiques et d’entreprises privés dans un même secteur est toujours problématique. En tout cas, le développement du système public n'aurait pas été possible sans le recours aux recettes publicitaires, et le recours à de telles recettes n’a pas empêché aux acteurs du secteur public d’afficher et de revendiquer leur spécificité [1]. Dans tous les domaines, pour produire de la qualité, il faut de toute façon des fonds.

L’argent ne pervertit pas en soi, mais c’est l’usage que l’on en fait qui révèle nos choix, nos préférences, nos goûts, nos projets et finalement notre vision (ou l’absence de vision) [2]. L’argent est un outil, un moyen comme la roue qui nous permet de déplacer les choses, mais qui ne nous dit pas quelle direction il convient de prendre.

 

Le mouvement de grève dans l’audiovisuel public devrait inspirer les universitaires dont certains hauts dignitaires restent encore totalement opposés à l’arrivée de l’argent des entreprises qui permettrait de compenser la rareté de plus en plus forte des fonds publics. D’après eux, il convient de s’opposer à l’intrusion de l’argent dans le temple du savoir qui entraînerait une dégradation de la qualité des diplômes et des formations. Pourtant, en dépendant exclusivement de l’Etat, l’université ne coupe pas le lien avec l’argent en tant que tel. Elle dépend plus précisément de fonds publics au lieu d’avoir à gérer des fonds privés parce que l’on ne dispense pas le savoir sans moyens. En Allemagne, les universités les plus importantes ont décidé d’adopter le statut de fondations pour se rapprocher des universités de type Harvard dont la réputation n’est pas d’offrir des diplômes au rabais. Pendant ce temps, en France, le président de l’université de Paris-Dauphine se fait taper sur les doigts pour avoir augmenté les frais d’inscription payés par les étudiants…

 Toute activité, aussi noble et désintéressée soit-elle, est coûteuse. Et la recherche dans certains domaines de la science nécessite des équipements de plus en plus coûteux. Alors les comptes qu’elle ne veut pas rendre aux entreprises, l’université doit les rendre aux contribuables dont le droit de regard, il est vrai, reste somme toute très théorique. Et c’est bien là tout le cœur du problème. En voulant ne pas parler « argent », on veut pouvoir dépenser sans compter, dépenser sans limite sans bien prendre conscience qu’une telle attitude, source d’irresponsabilité lorsqu’elle se généralise, aboutit à l’appauvrissement général. L'argent est la mesure de la rareté et non sa cause. En ce sens, il agit comme une contrainte, nous obligeant à faire des choix et à évaluer ces choix. C'est ce que ne supportent pas ceux qui confondent la liberté avec l'absence de contraintes.

 

En effet, l’entreprise demande des comptes, attendant notamment un retour sur investissement. Et ce n’est pas le fait d’une propension proprement macabre du patron à vouloir exploiter les salariés, mais c’est parce que tout le monde demande des comptes à l’entreprise : l’actionnaire qui lui a confié son capital, le salarié qui lui consacre son temps et son énergie et le client qui achète ses produits. L’entreprise répercute en amont les pressions qui s’opèrent sur elle plus en aval sur les marchés et en son sein dans son organisation interne.
Pour autant, cela ne lui donne aucun droit de regard sur les contenus et le choix des programmes de recherche et d’enseignement qui restent sous la responsabilité des équipes pédagogiques. De la même manière, que les recettes publicitaires ne donnent aucun droit de regard aux annonceurs sur le choix et le contenu des programmes diffusés par les chaines de télévision publique. On est corrompu quand on se laisse corrompre.
Un annonceur peut trouver un intérêt à mettre de la publicité dans le journal l’Humanité si le journal se vend. Et le journal se vendra si la population compte beaucoup de lecteurs communistes. Par contre, s’il y a de moins en moins de lecteurs communistes, le journal se vendra moins bien et l’annonceur peut décider de se retirer pour placer son annonce dans un journal consacré au sport. L’annonceur en question n’est responsable d’aucune influence sur la rédaction des journaux ni d’aucune censure. Ce n’est pas l’annonceur qui fait les lecteurs.
On peut apprécier la qualité de la gestion, c’est-à-dire l’efficacité dans l’usage de moyens rares pour atteindre des objectifs donnés, indépendamment de la nature des objectifs poursuivis. Après tout, on peut être plus ou moins efficace dans l’usage de moyens destinés à une cause humanitaire, sociale ou éducative. Le problème du secteur public, ce n’est pas tellement dans le choix et le contenu de ses missions, mais dans son mode de gestion centralisée qui conduit rarement à une recherche d’efficacité dans la réalisation de ses missions. Et lorsque le secteur public s’abrite derrière un monopole, les incitations à la bonne gestion sont totalement anéanties, la dépense justifiant la dépense, sans aucune prise en compte de résultats. Aucune entreprise ni aucun ménage ne peuvent se permettre de dépenser pour dépenser. On ne voit pas pourquoi et comment l’Etat, qui représente l’intérêt général, pourrait se le permettre…

 [1] Au passage, j’en profite pour remercier Arte pour son excellent documentaire concernant la carrière proprement exceptionnelle en politique de Margaret Thatcher diffusé mercredi 13 février.

  [2] voir :

http://www.youtube.com/watch?v=rYsSkUlfHus&eurl=http://apps.facebook.com/superwall/view.php?id=803493770&owner_id=751207087http://caccomo.blogspot.com/

 Jean-Louis Caccomo

Publié dans Economie et social

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Jean-Pierre 03/03/2008 18:41

Merci, Jean-Louis de nous rappeler ce qui pourtant devrait être évident pour tout le monde. Las... !