Plaidoyer pour un héros du libéralisme économique

Publié le par Gilbert Veyret

Par Gilbert Veyret...


Non, il ne serait pas acceptable que l’homme qui aura réussi à faire baisser, presque à lui seul de ¾ de point le taux de base de la FED, répondant ainsi aux attentes des Bourses mondiales, puisse être jugé comme un vulgaire escroc ! En amenant sa propre banque à liquider ses positions avec des pertes considérables, précipitant ainsi un krach boursier déjà bien engagé par la crise des subprimes, Jérôme Kerviel n’a fait que révéler la fragilité d’un système, aussi sûrement qu’une biopsie montre la réalité d’un cancer. On regrettera même que cette démonstration magistrale soit intervenue trop tard, à un moment où les métastases ont  probablement déjà envahi nos économies.

Car il est abusif d’affirmer que nous sommes entrés dans l’ère d’une économie de casino. Dans le monde du jeu les règles sont claires, constantes et chacun sait à tout moment le montant de ses risques. Certains peuvent bien se laisser entraîner à jouer de façon pathologique au-delà de leurs moyens, mais c’est en toute connaissance de cause ; tandis qu’en matière boursière, ceux qui initient une opération financière ne sont pas ceux qui en amplifient les effets par la titrisation ni ceux qui en assument le risque final.  Ces derniers en général sont de simples épargnants titulaires de fonds de placement qui  ne comprennent rien aux mécanismes qui leur font gagner 15% de leur mise les bonnes années et perdre l’essentiel après une sévère défaillance boursière, totalement indépendante des indicateurs fondamentaux économiques. Mais en matière boursière « tout ce qui est dit et répété par un instinct grégaire a des chances très désagréables de devenir vrai »[1]

Il n’est pas vrai non plus que le contrôle interne des banques soit défaillant. Le modeste auteur de ce plaidoyer peut en témoigner.  Ayant eu à liquider récemment un PEA de moins de 20.000 € en vue de l’acquisition d’un appartement, il s’est vu répondre, précisément par la banque employeur de Jérôme Kerviel, qu’il serait très difficile d’en obtenir la vente effective en moins de huit jours, en raison de la rigueur des contrôles  pratiqués par le siège pour  des sommes d’une telle importance !

Mais il est vrai que ce PEA  gardait un certain lien avec le réel et correspondaient à un cocktail d’actions bien identifiées.  Elles étaient donc suspectes.  Il n’en est plus de même quand on entre dans l’ère des jeux vidéo. Certains tuent des monstres ou des Martiens par centaines et sont même incapables de revenir complètement dans le monde réel ; d’autres spéculent sur de très faibles différences de taux, portant sur quelques dizaines de milliards.

 Un garçon, atteint d’addiction aux jeux vidéo qui venait de tuer sa petite amie d’un coup de couteau, se serait étonné qu’elle ne se relève pas en passant la bande en arrière.

Jérôme Kerviel aurait-il été victime de cette sidération  de ses fonctions cognitives ?

Il serait aisé dans ce cas de plaider l’irresponsabilité. Mais je ne le crois pas. Je pense plutôt que ce garçon honnête,  puisqu’il ne semble pas avoir détourné un seul centime à titre personnel- on se demande d’ailleurs comment il aurait pu le faire sur un tel océan de pertes-  est un véritable héros, un imprécateur des temps modernes.

C’est Médée, sacrifiant ses enfants pour se venger de la trahison de Jason, après qu’elle l’ait aidé à conquérir la Toison d’Or ; Antigone bravant les lois de l’Etat au nom du droit naturel.

A-t-il pu agir seul ? A cette question des gazettes, je serai tenté par une première piste, celle du complot Trotskiste et la dernière victoire posthume de Pierre Boussel, alias Lambert récemment décédé. Je l’imagine  recevant nuitamment  Jérôme Kerviel, son chat sur les genoux, dans son pavillon en meulière et lui disant en substance.  « En dépit de l’entrisme de L. Jospin  et de nombreux autres, nous n’avons pas réussi à faire imploser le Parti Socialiste. Nous avions pourtant de nombreux atouts dans ce parti d’incorrigibles bavards ; mais il y avait trop de comploteurs.  C’est pourquoi je te demande de partir seul pour dynamiter de l’intérieur le marché des produits dérivés, ce nouveau temple du capitalisme financier ».

Mais à la réflexion, cette hypothèse ne tient pas.  Les trotskistes n’avaient aucun intérêt à tirer ce coup de semonce susceptible de sauver l’essentiel de ces marchés à terme, quitte à y laisser quelques plumes. La seconde objection est plus fondamentale.  Aucun individu ayant quelques connaissances  en économie ne pourrait résister à plus de deux réunions Trotskistes ou à un seul discours des « Lambertistes ».

Il faut donc rechercher une conjuration plus sérieuse d’authentiques libéraux, affolés par leur conduite financière, de plus en plus « border line » et décidant d’aller carrément dans le mur pour voir ce qui allait advenir et attirer ainsi l’attention publique sur un jeu devenu totalement incontrôlable. «  Smith ; Hayek, Friedman, réveillez-vous, ils sont devenus fous ! »

  Nous mettons donc ces pistes  à la disposition  de la justice. Mais celle-ci devrait peut-être se garder de condamner un imprécateur et ses éventuels complices dont l’histoire fera peut-être des héros du sauvetage de l’économie libérale de ce début du 21em siècle ou en tous cas les hérauts, annonciateurs des réformes des marchés qui pourront, peut-être, éviter l’effondrement de ce château de cartes de produits financiers à la prolifération anarchique. Peut-être serait-il plus juste de poursuivre pour non assistance à économies en danger tous ceux, opérateurs, régulateurs, autorités de tutelle des marchés qui auraient dû voir arriver la catastrophe et n’ont rien fait pour l’éviter. Mais cela ferait sans doute beaucoup de monde !

« Sur le long terme et à grande échelle, on a tout lieu de supposer que les populations humaines n’agissent ou ne pensent, ne consomment pas ou n’investissent pas contre leurs intérêts bien compris [2]» écrit Régis Debray avec un optimisme qui ne lui est pas habituel.

Si nos conduites sont aussi rationnelles que l’imagine cet auteur, on devrait pouvoir tirer profit de la crise actuelle, notamment due aux  subprimes,  pour imposer de nouvelles régulations et rationnaliser, je n’ose pas écrire moraliser, certaines pratiques financières qui consistent notamment à fourguer des crédits hypothécaires à des populations insolvables qui se trouveront rapidement ruinées et chassées de leurs logements.

Mais il situe cette conduite rationnelle dans le « long terme »  Quelqu’un sait-il encore ce que cette notion signifie, en dehors des  paléontologues ?

Gilbert Veyret



[1] Lee MacIntire Times 4/2 2008

[2] « Le feu sacré » Régis Debray Folio 2007

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